Robert Mauriès : « Nous avons confié les clés du festival aux femmes »

Pour fêter ses 45 ans, du 9 au 11 juillet 2026, le Cahors Blues Festival annonce une programmation largement féminine, fidèle à l’esprit blues et tournée vers les nouvelles générations. Pour Blues Actu Radio, Sylvie Declas a rencontré Robert Mauriès, président du plus ancien festival blues de France.

Si on avait eu quelques inquiétudes après l’annulation de son édition 2024, l’été 2025 nous avait complètement rassurés sur la santé du plus ancien festival blues de France. Sa longévité, mais aussi la qualité de sa programmation, lui ont valu de recevoir un Keeping the Blues Alive en 2016 par la Blues Foundation de Memphis.

Pour ses 45 ans, le Cahors Blues Festival annonce une programmation qui joue l’originalité et la fraîcheur, avec une affiche presque exclusivement féminine et une place importante donnée aux talents français.

🎙️ Robert Mauriès en interview avec Sylvie Declas

Alors, le choix d’artistes est toujours très compliqué, parce qu’ils sont tous meilleurs les uns que les autres, on les connaît tous. Cette année, l’opportunité est de confier les clés du festival, en particulier les six têtes d’affiche de la grande scène, à des groupes féminins.

En 1946, on a introduit dans le préambule de la Constitution française un article qui donne l’égalité des femmes et des hommes, qui garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux des hommes. Pour commémorer ces 80 ans de l’introduction à la Constitution, on s’est dit qu’on avait déjà fait des soirées dédiées aux femmes, mais que là, on allait faire tout le festival dédié aux femmes du blues.

Voilà comment est venue cette idée d’avoir des femmes têtes d’affiche de l’ensemble du festival. Je ne cache pas qu’il y a aussi la scène gratuite sur le village, comme chaque année, où il y aura effectivement des chanteurs et chanteuses, des musiciens et musiciennes. Par contre, sur la grande scène, honneur aux femmes.

Affiche du festival de blues 2026 avec la programmation incluant Justina Lee Brown, Alice Armstrong, Gaëlle Buswell, et d'autres artistes, sur un fond coloré avec des motifs floraux.

C’est une question compliquée, parce que c’est multiple, que ce soit un homme ou une femme. Elles sont aussi imprégnées de cette musique. Aretha Franklin, Nina Simone, je les connais toutes depuis toutes ces années que je fréquente ce milieu, à titre perso et privé, bien avant que je m’occupe du festival de blues de Cahors. J’ai bien connu Nina Simone, j’ai beaucoup discuté avec elle.

Mais elles ont la même passion, l’imprégnation est la même, voire quelquefois elle dépasse celle de certains hommes. De toute façon, là, c’est des femmes dont on parle et on est très fier d’avoir pu réunir un plateau avec des talents, aussi bien jeunes que plus âgés, mais essentiellement l’avenir. C’est les femmes et l’avenir du blues que l’on va cette année fêter au Cahors Blues Festival.

Absolument. Aussi bien artistes régionaux que locaux, nationaux, et qui ont pour certains des carrières internationales, et de fortes carrières. Certaines sont déjà passées au festival.

Exactement, Kathy Boyé, Gaëlle Buswel, Marlyn également, qui était plutôt Americana et a bien évolué vers le blues. Elle compose des blues, elle en a composé un spécialement pour Cahors d’ailleurs, ce sera une première.

Je ne vais pas me mettre en avant, mais on a fait très fort, on les a motivées et je peux dire que là, on va avoir trois soirées qui vont être magnifiques, c’est clair. En plus, dans le nouvel environnement étrenné l’année dernière, c’est-à-dire une salle de 900 places et non pas à l’extérieur, c’est beaucoup plus convivial. D’ailleurs, tout le public qui nous a écrit après le festival nous a dit : « ne changez pas de lieu, restez sur ce que vous avez fait en 2025. »

Oui, avec le pont Valentré en filigrane. Il y a une petite anecdote sur le pont Valentré. Une petite statuette trône au milieu des piliers, en haut du pilier central, et c’est un diable. Et quoi de mieux que de faire la musique du diable au pied du pont Valentré ? Là, il va assister à tous les concerts. Le blues a trouvé sa place dans le Lot.

Portrait d'une femme avec des cheveux en chignons, portant un costume coloré à motifs géométriques, sur fond violet.
Justina Lee Brown sera à l’affiche du festival

Justina Lee Brown, c’est une artiste africaine qui est née dans les ghettos du Nigéria et qui a bien évolué sur le plan musical. C’est absolument extraordinaire. Lorsque je l’ai vue la première fois, j’ai dit qu’elle faisait partie des grandes stars, comme celles que je citais tout à l’heure, Aretha Franklin, Nina Simone et d’autres.

C’est une artiste en devenir, qui va exploser. Elle compose même des blues dans une tendance très africaine. Là, elle va faire du blues, du blues africain. Mais elle a une voix, une personnalité, elle a tout ce qu’il faut pour être une grande dame du blues. Elle est jeune encore, mais vraiment, c’est la meilleure découverte que j’ai pu faire durant ces 20 dernières années.

Ah oui. Pour parler d’une artiste qu’on a fait passer à Cahors, je pense en 2006, Gaëlle Buswel fait maintenant les premières parties de très grands artistes. Je peux les citer : John Fogerty, ZZ Top, UB40, Zucchero, Deep Purple, etc.

Et elle va assurer, parce que vraiment, je la connais bien. On l’a découverte à Cahors, elle avait gagné le challenge et elle avait eu le droit de passer l’année suivante sur la grande scène. Sa carrière est partie en flèche. Pour te donner une petite idée, elle a fait l’arrangement de la chanson Hotel California des Eagles pour la télévision et elle a un million et demi de vues sur Internet. Ça montre que ça marche très fort.


« Le public nous soutient, les partenaires nous soutiennent, la mairie aussi. »


Absolument. Alice Armstrong également, Marlyn, qui maintenant compose du blues. Vraiment, je n’en oublie aucune, notamment Kathy Boyé avec son spectacle Chicago to Nouvelle-Orléans, c’est magnifique. Elle va nous présenter un extrait de ce programme à l’ouverture du festival.

D’ailleurs, on voit que les réservations marchent bien. Les trois soirées sont à peu près équivalentes au point de vue achat de billets. C’est un peu lourd, je ne cache pas qu’il va falloir que ça se réveille un peu, parce que depuis le Covid, c’est toujours au dernier moment maintenant. C’est dommage, c’est compliqué.

Nous, on a la chance d’avoir pu déménager grâce au soutien de la mairie, dans une salle, sinon on ne pouvait pas continuer le festival avec un lieu de 4 000 places. Ce n’est pas possible. On ne réunit pas 4 000 personnes si on ne fait que du blues et si on est fidèle à cette musique. C’est très compliqué de réunir un public.

C’est un public un peu élitiste, je dirais, parce que le blues, ça s’écoute, mais les connaisseurs l’écoutent différemment. On est au milieu de ça et on essaie de s’en sortir du mieux possible. Le public nous soutient, les partenaires nous soutiennent, la mairie aussi. On essaie de faire quelque chose qui soit comme d’habitude, qu’on dise à la fin du festival : « waouh, c’était formidable ». Pour nous, c’est notre plus belle récompense, parce que ça fait maintenant 20 ans que j’y suis et je vois que tous les bénévoles qui sont là sont heureux quand ils voient le public heureux.

Effectivement, c’est une organisation comme tous les spectacles. Mais on a la chance d’avoir réduit. On était en extérieur et on avait une centaine de bénévoles pour les trois jours de scène ou quatre jours de festival. Maintenant, avec la moitié, c’est suffisant puisqu’une salle est beaucoup plus facile à gérer, à sécuriser, qu’un espace ouvert.

On était dans une catégorie de sites très dispendieux, ne serait-ce que la location d’un espace fermé pour 1 000 personnes. Là, on a fait quelque chose d’économique, économie qu’on a pu réintégrer dans la programmation, justement, dans les événements qui se dérouleront pendant le festival.

Une chanteuse avec des cheveux longs et rouges, portant des lunettes de soleil roses, chante dans un micro sur scène, illuminée par des lumières colorées.
Alice Armstrong sera à l’affiche du Cahors Blues Festival

Non, pour le Blues dans la Ville, ce n’est pas décidé, on est en train d’y travailler et j’espère qu’il aura lieu. C’est chouette, ça donne l’ambiance. Il faut mettre cette ambiance de blues qu’on voit aux États-Unis dans les petits villages, les petites villes. Il y a une ambiance formidable. Même dans les grandes villes, d’ailleurs. Il faut externaliser, il ne faut pas réserver le festival uniquement à ceux qui viennent sur le site.

Et on aura aussi l’après-midi, comme d’habitude, les showcases gratuits en extérieur, ainsi que des concerts puisqu’il y a huit groupes qui vont se produire entre les solos, duos et les bands. Ce sont essentiellement des groupes régionaux ou français, et de très bons, qui sont déjà passés à Memphis en finale du challenge. Donc, ce n’est pas n’importe qui.

C’est une question extrêmement intéressante et extrêmement compliquée. La spécificité du Cahors Blues Festival, c’est qu’on a réussi à tenir 44 ans et ce n’est pas grâce à moi, moi je n’y suis que depuis 20 ans. C’est la durée du festival malgré, surtout maintenant, la difficulté importante pour faire rayonner cette musique. Quand on veut tenir plusieurs jours avec un festival de blues, ce n’est pas simple.

Voilà, qui mélangent les programmations. On ne peut plus appeler ça festival de blues. Un festival, c’est comme un festival de musique classique, c’est un festival de musique classique. Un festival de baroque, c’est la musique baroque, le jazz, c’est le jazz, etc.

Mais la spécificité de Cahors, c’est d’être toujours resté fidèle au blues. On a essayé de faire deux ou trois ouvertures qui ont marché en termes de public. Ça a été nos plus grosses années, en faisant venir des Zucchero, Michel Jonasz, des artistes assez éloignés du blues. Mais ce n’est pas ce qu’on cherche à faire. C’est vraiment de voir un public heureux avec du blues. Et surtout, sous toutes ses formes.

On ne s’interdit pas un concert de rock’n’roll, rockabilly, pas forcément sur la grande scène pour l’instant, mais certains artistes que je connais depuis plus de 20 ans rêvent de passer au Cahors Festival de Blues. Il y en a en réserve, il y a une telle richesse, une telle diversité dans ce qu’est le blues. On a cette spécificité vraiment. Cahors, c’est le tremplin de cette musique pour les gens qui l’aiment. Et on ne fait pas de ségrégation, pas du tout. C’est notre musique.

Quant à parler de mes souvenirs, il y a eu de très grands artistes à Cahors, donc des moments forts. Ils sont tous passés, B.B. King, Buddy Guy. Aujourd’hui malheureusement, B.B. King est décédé, c’est la vie. Mais ces artistes-là ont vraiment marqué le festival.

D’autres également, comme Earth, Wind and Fire. Ils sont venus en tourbus. À 15 km de Cahors, le tourbus s’est coincé dans un pont, ils ne pouvaient plus y avancer ni reculer. Ils sont allés chercher la population pour pousser le bus. Ils ont réussi à être à Cahors pour la balance et ils ont invité tout le village. Voilà un beau souvenir. C’est magnifique.

On a eu les Blues Brothers, on a des anecdotes avec eux, surtout quand on a fait le remake des Blues Brothers avec ce qu’il en restait comme artistes. Ça a été merveilleux. Chaque année, on a de très bons souvenirs des artistes qui sont passés, qui se sont donnés à fond.

Et puis moi, qui vais aux États-Unis tous les ans pour l’International Blues Challenge à Memphis, je peux dire que Cahors est connu du monde entier dans le milieu du blues. Tous les pays d’Europe et d’ailleurs connaissent Cahors et tous demandent à passer à Cahors. Les artistes eux-mêmes ont de sacrés souvenirs de leur passage à Cahors parce qu’en plus, souvent, ils restaient plusieurs jours. Il y avait beaucoup de rencontres entre artistes, des collaborations y sont nées.

Sur l’ancien site, qui était immense, on avait un peu perdu le contact entre le public et les artistes parce que c’était immense, il fallait protéger le backstage, etc. Maintenant, le retour que j’ai des spectateurs, c’est que le nouveau site est plus convivial, il y a plus de proximité. Cette année, j’ai des accords de production pour faire assister aux balances l’après-midi une partie du public sélectionnée et amenée par des partenaires. Ainsi, ils verront comment les artistes se préparent. C’est une occasion exceptionnelle.

Avec mes collaborateurs, nous avons cherché une association à soutenir. On a fait un partenariat avec eux lié au renforcement que l’on voulait avoir par rapport à l’importance des femmes dans le blues. C’est un organisme national, avec une antenne à Cahors, qui aide les femmes maltraitées, qui aide également celles qui ont des divorces qui se passent mal, en leur fournissant avocats, etc.

Donc on demande simplement aux gens, et ce n’est pas obligatoire, que sur le prix du billet il y ait une petite majoration de 2 euros pour soutenir cet organisme.


« Le blues, c’était quelque chose anti-souffrance. »


Absolument, grande cause nationale. Voilà. C’est aussi simple que ça. Ce n’est pas un don obligatoire, ce sera au public de choisir. Si on peut aider quand on fait un festival, on le fait.

Le blues, c’était quelque chose anti-souffrance. On connaît l’histoire du blues, je ne vais pas la refaire là, mais au départ, les artistes chantaient dans les églises des plantations parce que les planteurs avaient peur qu’ils communiquent entre eux. Ça a commencé comme ça. C’est né de l’esclavage. Ils expulsaient leur mal-être par le blues.

Donc, il y a des situations en France, alors qu’on est un pays développé, qui sont extrêmement difficiles pour les couples en rupture, pour les enfants, etc. Si le public veut soutenir cette cause-là, c’est avec plaisir.

C’est une question compliquée, surtout avec les difficultés que connaissent tous les festivals. Ce que je regrette essentiellement, et ce n’est pas spécifique au festival de blues, c’est un petit peu tout ce qui se passe, le déchaînement de passion sur les réseaux sociaux. Voilà ce qui me chagrine beaucoup, et sur des faits qui sont complètement faux. Les gens se défoulent. On est devenu un défouloir d’idées qui n’est pas sain.

C’est le point négatif, qui n’est pas lié au blues mais à la situation. C’est l’image que les gens ont de la culture en ce moment, comme si c’était quelque chose de futile, voire inutile. C’est quelque chose d’énorme, une variable d’ajustement qui, quand même, fait partie de l’esprit humain. La culture, que ce soit la peinture, la sculpture, le blues, puisqu’on parle de blues, ce n’est pas une variable d’ajustement.

Il ne faut pas être négatif en permanence parce qu’on va mener une action. J’ai des personnes qui m’ont reproché cette action, c’est fou. On en est là. Mais je garde quand même la motivation et toujours la passion. Je réfléchis à comment faire continuer le festival, j’essaie des solutions.

De toute façon, je ne suis pas éternel, je suis dans un âge avancé. J’ai la chance d’avoir la forme pour pouvoir continuer, parce que c’est quand même physiquement et moralement très difficile. Ce n’est pas simple, surtout avec le contexte d’ambiance actuelle.

Cette année, nous avons également une nouveauté au niveau tarification. On n’a pas voulu pénaliser les familles qui voudraient venir, alors on a fait un pass deux soirs extrêmement abordable tout en conservant le pass trois soirs, bien sûr. Plus différents tarifs réduits.

Femme souriante avec les cheveux blonds, portant une veste noire, tenant une guitare électrique sur son épaule.
Gaëlle Buswel sera à l’affiche du festival

C’est un grand plaisir de me donner l’occasion de pouvoir parler de notre festival. Et surtout, je tiens aussi à remercier les bénévoles qui viennent nous aider. Parce que pour eux non plus, ce n’est pas simple. Il faut se libérer du temps, et puis faire face à un public exigeant, ce qui est normal. Nous faisons notre possible pour que le festival soit et demeure longtemps encore une fête.

Merci de m’avoir donné l’occasion d’en parler. J’en parle avec plaisir et avec passion, parce que c’est tellement beau, c’est tellement bon, que les soucis s’effacent dès que la première note résonne. Mais là, on est dans la sélection la plus compliquée. Juste avant le festival, l’organisation, c’est la partie la plus complexe.

Cahors Blues Festival 2026
📆 Du 9 au 11 juillet 2026
📍 Cahors
🌐 www.cahorsbluesfestival.com


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