
Sur Blues Actu, on aime évoquer l’actualité du blues. Mais les artistes d’aujourd’hui ne seraient rien sans celles et ceux qui les ont précédés. Lorsque nous avons reçu Etta James 1955-1962, le coffret publié par Frémeaux & Associés, nous ne pouvions pas laisser passer une telle occasion de parler d’Etta James. Nous sommes partis à la rencontre d’Olivier Julien, qui a coordonné la réalisation de cette anthologie de trois CD, afin de revenir sur les débuts d’une artiste dont l’influence continue de marquer la musique américaine.
Etta James avant At Last!
Lorsque l’on évoque Etta James, un titre revient presque systématiquement : At Last!. Cette ballade poignante devenue un standard international a traversé les décennies au point d’éclipser une partie de l’histoire de celle qui l’a rendue immortelle. Pourtant, lorsque paraît ce morceau en 1960 sur son premier album, Etta James n’est déjà plus une débutante. Derrière elle se trouvent plusieurs années d’enregistrements, de succès rhythm and blues et d’expérimentations qui ont façonné son identité artistique.
C’est précisément cette période que vient documenter ce coffret. Une période souvent méconnue, y compris des amateurs européens. « Envisager une véritable intégrale d’Etta James aurait été un projet pharaonique et probablement impossible au niveau juridique du fait de la multitude de maisons de disques et producteurs avec lesquels elle a travaillé. Cette première période reflète néanmoins l’ampleur de son talent à travers la variété des styles de musique abordés. » nous indique Olivier Julien.
Donc, l’histoire de Etta James ne commence pas avec At Last!. « Le disque qui contient At Last! est le premier album d’Etta James à proprement parler. Avant cela, Etta James avait déjà sorti près d’une trentaine de titres éparpillés sur des 45 tours qui avaient déjà jalonné son univers musical. Ces disques n’ont d’ailleurs pas été édités en Europe. Il faut attendre 1965 pour que Barclay édite un single d’Etta James en France tandis que le premier album est pressé en 1973. L’Europe a découvert Etta James dans sa deuxième partie de carrière. »
Toujours un temps d’avance
Cette remarque est loin d’être anodine. Pendant que le public européen découvre progressivement Etta James dans les années 1960 et 1970, les Américains la connaissent déjà depuis longtemps. Derrière la future interprète de At Last! se cache alors une adolescente de Los Angeles, née Jamesetta Hawkins, élevée entre gospel, doo-wop et rhythm and blues. Une jeune chanteuse au tempérament déjà affirmé qui s’apprête à enregistrer son premier grand succès.
En 1955, elle n’a que dix-sept ans lorsqu’elle entre en studio pour enregistrer The Wallflower. Un titre qui rencontre rapidement le succès et qui révèle déjà une personnalité peu commune. « On peut mettre en avant son premier enregistrement The Wallflower qui aborde les relations sexuelles dans une Amérique puritaine et qui est, par son propos, avant-gardiste ou encore W.O.M.A.N, qui est un hymne féministe avant l’heure. Elle a d’ailleurs cosigné ces deux titres enregistrés en 1955 alors que le titre At Last! est signé par Harry Warren et Mack Gordon. »
Bien avant de devenir une icône de la soul, Etta James apparaît déjà comme une artiste libre, capable d’aborder des sujets que peu de chanteuses osent traiter à l’époque. Cette indépendance artistique et ce refus des conventions ne la quitteront jamais.
Des soutiens de poids : Johnny Otis puis Leonard Chess
Comme souvent dans l’histoire du blues et du rhythm and blues, une carrière naît aussi de rencontres décisives. Pour Etta James, la première porte d’entrée s’appelle Johnny Otis. « Johnny Otis est celui qui lui a permis d’accéder aux studios d’enregistrements, on peut le rapprocher de Sam Phillips pour son rôle de découvreur. »
La comparaison est loin d’être exagérée. Musicien, producteur et dénicheur de talents, Johnny Otis joue un rôle fondamental dans les débuts de la jeune chanteuse. Sans lui, l’histoire aurait sans doute été différente.
Quelques années plus tard, un autre personnage va contribuer à changer son destin : Leonard Chess. « Le cofondateur du label Chess, a amené Etta James vers des ballades classiques peut-être plus grand public. Il lui a également permis d’accéder à une autre dimension grâce aux moyens qu’il a déployés pour les sessions d’enregistrements par l’emploi de violons et autres instruments à cordes. »
L’arrivée chez Chess Records marque un tournant majeur. Aux côtés de Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Chuck Berry ou Bo Diddley, Etta James trouve un environnement capable d’accompagner ses ambitions. Les arrangements gagnent en sophistication, les productions en ampleur. La chanteuse conserve son intensité mais élargit son registre.
Une artiste impossible à enfermer
L’écoute chronologique du coffret révèle une autre évidence : Etta James n’est pas uniquement une chanteuse de soul. « Ses débuts sont plutôt rhythm’n’blues puis elle se tourne vers le rock, sa rencontre avec Elvis Presley y étant pour beaucoup. Elle a ensuite abordé le jazz et le gospel avec une dextérité qui n’a rien à envier aux plus grandes. La soul n’est donc pas le style qui la définit le mieux. »
Cette diversité frappe dès les premiers disques. Doo-wop, rhythm and blues, rock’n’roll, blues, jazz, gospel, soul : Etta James traverse les genres avec une facilité déconcertante.
« Etta James est un trait d’union entre deux époques »
Cette trajectoire raconte aussi l’évolution de la musique noire américaine à la fin des années 1950. Une période où les frontières commencent à s’effacer et où les artistes afro-américains touchent progressivement un public plus large. « Etta James est un trait d’union entre deux époques. Ses premiers succès témoignent de l’énergie du R&B de l’après-guerre, destiné avant tout au public afro-américain. Mais au fil des années, sa carrière accompagne le rapprochement entre les marchés noirs et blancs. Chez Chess Records, elle devient une artiste capable de naviguer entre le blues, le R&B, le gospel, la pop et la soul naissante. Cette polyvalence reflète l’émergence d’une musique noire plus ambitieuse commercialement et plus visible dans le paysage culturel américain. »
Une voix qui ne ressemble à aucune autre
Si Etta James peut passer d’un univers à l’autre avec autant d’aisance, c’est aussi parce qu’elle possède un instrument unique. « Son timbre de voix inimitable avec ses connotations rauques lui confère dès le début une place à part bien loin des voix « girly » qui se font entendre à l’époque et, à l’exception de Nina Simone, se rapprochent des voix des chanteuses blanches. »
Cette voix reste le fil conducteur de toute sa carrière. Elle évolue, gagne en maîtrise, mais conserve toujours cette force qui la rend immédiatement identifiable. « Oui par son évolution dans les différents styles, et non parce que son timbre de voix reste la pierre angulaire de sa personnalité et de sa carrière. On en perçoit néanmoins sur la longueur une meilleure maîtrise. »
Quelques secondes suffisent pour reconnaître Etta James. Un privilège rare. Malgré son immense talent, Etta James n’a jamais occupé dans l’imaginaire collectif la même place qu’Aretha Franklin ou Tina Turner. « Je pense que son côté « bad girl », équivalent féminin des mauvais garçons, et son tempérament de feu ont probablement entravé son accès à une reconnaissance qu’elle méritait tout autant que ses consœurs. De plus les addictions d’Etta James à l’alcool et aux stupéfiants n’ont probablement pas aidé. »
Cette personnalité explosive, qui fait aujourd’hui partie de sa légende, a parfois éclipsé son apport musical. Pourtant, son influence est partout. Tina Turner reprendra All I Could Do Was Cry. Plus tard, Beyoncé l’incarnera dans Cadillac Records avant de chanter At Last! lors de l’investiture de Barack Obama.
Un son toujours moderne, et pour longtemps !
Lorsqu’on évoque ce qui rend Etta James toujours aussi actuelle, la réponse dépasse largement le cadre musical. « Sa liberté de ton qui préfigure le féminisme et le « girl power » bien avant l’heure. Son héritage est également immense pour la communauté afro-américaine. Beyoncé a non seulement incarné Etta James au cinéma dans le film Cadillac Records, mais elle a également interprété At Last! pour la cérémonie d’investiture de Barack Obama. »
Plus de soixante-dix ans après ses premiers enregistrements, la voix d’Etta James continue de résonner. Pas seulement parce qu’elle a enregistré l’un des plus grands standards du XXe siècle. Mais parce qu’elle a incarné, avant beaucoup d’autres, une forme de liberté artistique totale.
À l’écoute de ce coffret, une évidence s’impose : l’histoire d’Etta James ne commence pas avec At Last!. Elle commence bien avant, dans les clubs, les studios et les 45 tours des années 1950. C’est là que s’est forgée l’une des voix les plus singulières de la musique américaine. Un coffret indispensable !
