
Quelques jours après son concert à la Nuit du Blues de Cabannes, où il a une nouvelle fois démontré que le temps semblait n’avoir aucune prise sur lui, Elliott Murphy revient pour Blues Actu sur une nouvelle période de sa carrière. De Aquashow Deconstructed à Daylight, en passant par l’arrivée aux manettes de son fils Gaspard ou encore sa manière d’écrire et d’enregistrer aujourd’hui, le songwriter américain livre une réflexion passionnante sur plus de dix années de création. Mais ce n’est pas tout, on a aussi demandé à Olivier Durand, son compagnon de route depuis 30 ans, de nous parler d’Elliott.
🎙️ Elliott Murphy en interview avec Cédric Vernet
Plus de dix ans après ton premier passage à Cabannes, tu retrouvais cette année les arènes. Comment te sens-tu après un concert comme celui de ce soir ?
Après chaque concert, je ressens que ma vie a un sens. Être sur scène est la partie la plus naturelle et la plus importante de ma vie professionnelle. Cela fait bien plus de cinquante ans que je donne des concerts comme celui de Cabannes. On peut donc dire qu’une grande partie de mon existence s’est déroulée sur une scène, avec une guitare et un microphone.
Je repense souvent à mes débuts, lorsque j’assurais les premières parties de légendes du blues comme John Lee Hooker ou Albert King. À l’époque, ils me semblaient très âgés, alors qu’en réalité ils étaient bien plus jeunes que je ne le suis aujourd’hui. Je me demandais pourquoi ils continuaient à reprendre la route soir après soir, malgré la fatigue, les kilomètres et tous les désagréments des tournées.
Aujourd’hui, je comprends parfaitement. La relation que l’on crée avec le public est probablement ce qu’il y a de plus vivant. On pourrait même dire que j’y suis devenu accro. En un mot, après un concert comme celui de Cabannes, je me sens… reconnaissant.
Ce qui m’a frappé ce soir, c’est le contraste entre l’atmosphère souvent très intimiste de tes disques et l’énergie que tu déploies sur scène. Tes chansons semblent prendre une nouvelle dimension devant un public. Comment abordes-tu cette transition entre le studio et la scène ?
Le studio est, sans aucun doute, un endroit très intime. C’est une expérience intérieure, profondément émotionnelle, sans public à satisfaire. On pourrait presque comparer cela à une forme de thérapie.
À l’inverse, le concert est une expérience entièrement tournée vers l’extérieur. Il n’y a plus le temps de s’interroger sur soi-même, tout se déroule dans l’instant. Les deux heures que je passe sur scène ressemblent à une course, du début à la fin. Je me concentre sur les paroles, les accords, les arrangements, j’essaie de tirer le meilleur de ma voix et de ma guitare, sans jamais perdre le contact avec les spectateurs qui ont payé leur place. Je leur dois d’être le meilleur Elliott Murphy possible pendant ces deux heures.
Et puis, lorsqu’une chanson est suffisamment forte pour traverser le temps, elle s’adapte naturellement à l’énergie du moment. C’est là qu’intervient ce troisième élément magique : le public. C’est lui qui alimente cette énergie si particulière que l’on ressent sur scène.
Il existe d’ailleurs un vieux dicton entre musiciens : « Plus la balance est bonne, plus le concert risque d’être mauvais ! » C’est pour cette raison que je fais toujours des balances très courtes. À Cabannes, j’ai même laissé mon groupe s’en charger pendant que je me reposais avant le concert.

Sur scène, tu n’es jamais seul. Melissa Cox, Alan Fatras et, bien sûr, Olivier Durand semblent apporter bien davantage qu’un simple accompagnement musical. Que représente chacun d’eux dans ta musique aujourd’hui ?
Olivier, Alan et Melissa ont participé à l’enregistrement d’au moins la moitié des morceaux que nous avons joués à Cabannes. Ils ont donc tous un véritable investissement personnel dans ces chansons.
C’est probablement le meilleur groupe, et le plus polyvalent, que j’aie jamais eu. Cela tient à l’immense talent de chacun, mais aussi aux années passées à jouer ensemble. Olivier est avec moi depuis trente ans, Alan depuis vingt ans et Melissa depuis dix ans. Cela représente énormément de concerts et une longue recherche commune pour toujours mieux servir la musique.
À Cabannes, nous avons joué Blind Willie McTell ensemble pour la toute première fois… sans aucune répétition. Cela montre à quel point notre manière de faire de la musique ensemble s’est développée naturellement au fil des années.
C’est incroyable, votre version était très réussie ! C’est vrai que tu partages la scène avec Olivier Durand depuis bientôt trente ans. En vous regardant ce soir, j’avais le sentiment que vous n’aviez presque plus besoin de vous parler pour vous comprendre. Qu’est-ce qui rend cette relation musicale si particulière ?
J’ai dix-sept ans de plus qu’Olivier, mais nous partageons énormément de références musicales, malgré cette différence de génération : Bob Dylan, Tom Waits, The Rolling Stones et, bien sûr, toutes les formes de blues. Cela rend la communication extrêmement simple entre nous.
Olivier est un guitariste phénoménal. Il possède une main droite d’une puissance incroyable et peut jouer pratiquement tous les styles que je lui demande. Il faut se souvenir qu’il joue sur une guitare acoustique équipée de cordes beaucoup plus épaisses que celles d’une Stratocaster ou d’une Les Paul, et pourtant il fait littéralement chanter cet instrument avec une facilité déconcertante.
Je l’appelle souvent le Jimi Hendrix de la guitare acoustique, et ce n’est pas très loin de la vérité. À mes yeux, c’est le guitariste français le plus passionnant aujourd’hui. Partout dans le monde, ses solos sont salués par des ovations.
Nous avons également écrit plusieurs chansons ensemble. Il ressent mes compositions et mes arrangements de manière presque instinctive, d’une façon que j’aurais bien du mal à expliquer. C’est le plus merveilleux partenaire musical que j’aie jamais eu. Trente ans déjà… J’espère sincèrement que nous n’en sommes qu’à la moitié de notre histoire.

« C’était un peu la tempête parfaite. »
En 2015, tu publiais Aquashow Deconstructed. En préparant cette interview, j’ai eu le sentiment que cet album marquait le début d’une nouvelle période dans ta carrière. Ce n’était pas simplement une nouvelle version d’Aquashow, c’était aussi le moment où ton fils Gaspard commençait à occuper une place centrale dans ton processus créatif. Avec le recul, considères-tu aujourd’hui Aquashow Deconstructed comme un véritable tournant ?
Aquashow Deconstructed est avant tout né d’une idée de Patrick Mathé, qui dirigeait les labels français New Rose puis Last Call Records, et qui a publié beaucoup de mes albums en France.
Patrick a toujours pensé que l’album original Aquashow, sorti en 1973, n’avait jamais bénéficié de la promotion qu’il méritait chez Polydor. Il m’a donc encouragé à réenregistrer ces chansons. Au même moment, mon fils Gaspard s’affirmait comme un producteur et un ingénieur du son particulièrement talentueux. Toutes les conditions étaient réunies. C’était un peu la tempête parfaite.
Je n’avais jamais envisagé les choses sous cet angle, mais tu as peut-être raison : cela a sans doute marqué un tournant. Malheureusement, Patrick nous a quittés il y a quelques années et il me manque énormément. C’était un véritable homme de musique. Il n’en reste plus beaucoup aujourd’hui…
Si l’on regarde ces dix dernières années, tu as publié Aquashow Deconstructed, The Tree of Life, Infinity puis plus récemment Daylight. J’ai le sentiment que tu t’es progressivement affranchi du rythme des albums autrefois imposé par les maisons de disques. Aujourd’hui, comment décides-tu qu’un projet est prêt à être publié ?
Aujourd’hui, ma manière d’écrire, d’enregistrer et de publier est très instinctive. Je ne suis plus aucun calendrier, même si j’aime bien avoir un nouvel album prêt pour mes concerts d’anniversaire au New Morning, à Paris, chaque mois de mars.
Je dois reconnaître que j’apprécie énormément la liberté que m’offrent Spotify et les autres plateformes de streaming. Je peux enregistrer une chanson et la rendre disponible quelques semaines plus tard seulement.
À l’époque où j’étais signé sur des majors, il s’écoulait toujours un délai interminable entre la fin de l’enregistrement et la sortie d’un disque. Cela me rendait fou.

En quelques mois seulement, tu as publié One of a Thousand Hellos, Signs of Summer, Daylight, And the Vietnam War puis 44 Motorcycles (Just for Today). L’année précédente, il y avait déjà The Tree of Life. Vu de l’extérieur, on a parfois l’impression que tu publies des chansons comme un écrivain publierait des nouvelles. Certaines refusent-elles simplement d’attendre le prochain album ?
Je pense que toutes ces chansons finiront par trouver leur place sur un ou plusieurs futurs albums. Si je peux me comparer à un peintre, alors l’album est ma toile, et chaque enregistrement vient peu à peu la recouvrir de nouvelles couleurs.
Je raisonne probablement ainsi parce que j’ai grandi à une époque où les albums, et particulièrement les albums de rock, étaient considérés comme de véritables œuvres d’art. Ils appartenaient davantage à la culture qu’à l’industrie du divertissement.
Honnêtement, je ne crois plus que ce soit le cas aujourd’hui. Nous vivons dans une culture du single, un peu comme dans les années 1950. La musique est devenue une composante du grand monde du divertissement. Elle se retrouve mêlée aux films, aux séries télévisées et à tout le reste. Je ne sais pas vraiment si c’est une bonne ou une mauvaise chose.
J’ai souri en découvrant Signs of Summer. Il y a une dizaine d’années, David Gilmour avait transformé le célèbre jingle de la SNCF en Rattle That Lock. Toi, tu reprends le même décor, les quais de gare et les trains à grande vitesse, mais tu en fais une chanson pleine d’humour et d’autodérision. J’ai le sentiment que tu t’autorises davantage de liberté et de légèreté ces dernières années. Est-ce que je me trompe ?
La bonne nouvelle, c’est que je peux aujourd’hui enregistrer quand j’en ai envie et publier des chansons ou des albums quand je le souhaite. C’est une tentation formidable, parce que lorsque mon inspiration est particulièrement forte et que je traverse une période très créative, j’aurais presque envie de sortir une nouvelle chanson chaque semaine.
Signs of Summer fait partie d’un projet parallèle que je développe avec Olivier Durand et Melissa Cox, à partir d’un recueil de poèmes que j’avais publié il y a quelques années.
J’ai enregistré moi-même les textes, puis j’ai demandé à Olivier et Melissa de composer la musique qui les accompagnerait. Je trouve le résultat particulièrement impressionnant.
Et ce n’est qu’un début…
En 2024, tu as enregistré Tout va bien avec Cali. Là encore, c’était une collaboration que peu de monde avait vue venir. Comment cette rencontre s’est-elle faite ?
Je ne m’y attendais pas non plus ! J’ai rencontré Cali lors d’une avant-première de cinéma. J’ai tout de suite été séduit par son côté spontané et sa simplicité. Quelques jours plus tard, il m’a invité à le rejoindre dans un studio d’enregistrement et, presque immédiatement, il m’a proposé de chanter Tout va bien avec lui. Tout s’est fait sur le moment.
C’est une collaboration dont je suis très fier, parce que j’admire énormément Cali. C’est aussi l’une des très rares fois où j’ai enregistré avec un artiste français. J’aimerais renouveler ce genre d’expérience.
À la fin de cette chanson, tu chantes en français : « J’examine ce corps qui approche les 74 ans, usé, fatigué, mais toujours debout. » Qu’est-ce que les années t’ont appris sur toi-même ?
J’ai maintenant 77 ans et je me sens toujours en très bonne forme. Il y a quelques années, j’ai accepté ce que je suis : un auteur-compositeur et musicien qui a la chance de mener une belle carrière de tournée, mais sans bénéficier de l’immense structure dont disposent beaucoup d’artistes de mon âge.
Je continue à porter moi-même mes bagages, à changer les cordes de ma guitare Taylor tous les trois concerts et je fais quotidiennement des exercices vocaux. Parce qu’une fois que la voix disparaît, la carrière s’arrête.
Tu me demandes ce que les années m’ont appris sur moi-même ? Sans doute que je possède beaucoup plus d’endurance que je ne l’aurais jamais imaginé.
« La littérature est ma religion et le rock’n’roll mon addiction. »
Ce soir, tu as rendu un hommage très émouvant à Lou Reed, avant de terminer le concert, comme tu viens de le dire, avec Blind Willie McTell de Bob Dylan. Ces artistes t’accompagnent depuis toujours. Qu’ont-ils laissé en toi, comme musicien mais aussi comme homme ?
On me présente parfois comme un auteur-compositeur « littéraire », comme si c’était quelque chose d’inhabituel. J’ai un jour écrit que « la littérature est ma religion et le rock’n’roll mon addiction ». Je continuerai à défendre cette idée jusqu’à mon dernier souffle.
Je refuse que les paroles des chansons populaires soient condamnées à n’être qu’une succession de refrains amoureux, répétitifs et sans relief. C’est pourquoi je défends non seulement Lou Reed et Bob Dylan, mais aussi Leonard Cohen.
En ce moment, je travaille d’ailleurs sur une reprise d’une chanson de Future Islands, parce que leurs textes sont eux aussi remarquables. Cela me rend optimiste pour l’avenir.

Tu vis en France depuis plus de trente ans. Tu as été nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres et une grande partie de ton œuvre y est née. À quel moment la France est-elle devenue davantage qu’un simple pays d’adoption ?
C’est assez ironique lorsque j’y repense, parce que lorsque j’étais jeune, c’est la Californie qui représentait mon idéal. J’étais fasciné par Hollywood, le surf, les voitures customisées, les Beach Boys…
Mais en devenant adulte, j’ai découvert en France un pays chargé d’histoire. Ici, la jeunesse n’est pas systématiquement glorifiée comme elle peut l’être aux États-Unis. On la respecte, mais on accorde aussi une véritable place à l’expérience. J’avoue que cela me plaît beaucoup.
Lorsque j’ai reçu les insignes de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, j’ai été profondément ému. Les adultes aussi ont besoin de reconnaissance et je n’aurais jamais imaginé recevoir un tel honneur. Je garde cette médaille dans mon coffre. Je ne sais pas si je la porterai de nouveau un jour, mais je sais qu’elle est là, et cela me suffit.
Et pourtant, ta musique est toujours restée profondément américaine. Qu’est-ce que cette distance t’a appris sur les États-Unis ?
Les États-Unis ressemblent à un immense phare capable d’éclairer très loin sans toujours voir ce qui se passe à ses propres pieds.
Le blues en est un parfait exemple. Comme le jazz, cette musique est presque sacrée en France et dans une grande partie de l’Europe, alors qu’aux États-Unis, j’ai parfois le sentiment qu’elle est peu à peu tombée dans l’oubli.
C’est d’ailleurs ce qui m’avait poussé à écrire Blues Responsibility dans les années 1980, pour rappeler aux musiciens de rock tout ce qu’ils doivent au blues.
Je vis à Paris depuis plus de trente-cinq ans. Je sais que je ne serai jamais français, parce qu’une culture est quelque chose que l’on porte en soi dès la naissance. Mais lorsque je retourne aux États-Unis, il m’arrive désormais de m’y sentir étranger, comme si j’avais traversé une faille temporelle.
On dit souvent que les expatriés sont davantage chez eux lorsqu’ils ne sont plus chez eux. C’est exactement ce que je ressens.
Avant de jouer Blind Willie McTell, tu as lancé au public : « Cette chanson raconte l’histoire du blues… et ce soir, nous sommes ici pour le blues. » Après plus de cinquante ans passés à écrire et à monter sur scène, que représente le blues pour toi en 2026 ?
La structure en douze mesures sur laquelle repose la plupart des morceaux de blues demeure, à mes yeux, absolument imbattable. Il y a une synchronisation parfaite entre la progression harmonique, la mélodie et l’espace qu’elle laisse aux guitaristes pour s’exprimer.
À chaque fois que je découvre un guitariste de blues que je ne connaissais pas, je ressens la même émotion. C’est exactement ce qui s’est passé avec Carolyn Wonderland, avec qui nous partagions l’affiche à Cabannes. Cette femme est une véritable force de la nature. Elle dégage une puissance émotionnelle incroyable.
« Je suis peut-être en train de vivre le troisième acte de ma carrière »
Lorsque je regarde les dix dernières années de ta carrière, j’ai le sentiment qu’elles ont ouvert un nouveau chapitre plutôt qu’elles n’ont refermé un livre. Partages-tu cette impression ?
Il existe un documentaire consacré à mon parcours, The Second Act of Elliott Murphy, que l’on peut voir sur YouTube. Participer à ce film a été une expérience très importante pour moi.
J’y ai finalement compris et accepté que mon destin était sans doute celui d’un Américain vivant à Paris, un artiste expatrié qui continue d’envoyer ses chansons depuis un pays lointain.
Et peut-être qu’aujourd’hui, je suis en train de vivre le troisième acte de ma carrière.
Parmi toutes les chansons que tu as écrites durant cette période, laquelle reflète le mieux l’homme que tu es devenu aujourd’hui ?
J’aimerais croire que c’est A Touch of Kindness.
Pour terminer, y a-t-il déjà de nouvelles chansons, un nouvel album ou d’autres projets qui t’accompagnent sur la route ?
Il y en a tellement que je ne saurais pas tous les citer ! Les fans me réclament depuis longtemps davantage d’albums enregistrés sur scène. Nous venons justement de publier Le Havre Live et d’autres disques live suivront.
Et puis il y a aussi toute une famille de chansons qui n’existent encore que dans ma tête. Elles attendent simplement leur moment pour naître. Si Dieu le veut… et si la rivière ne déborde pas.

🎸 Elliott vu par Olivier Durand : « Il sait vivre avec son temps »
Pendant toute notre rencontre, Elliott Murphy a souvent évoqué Olivier Durand. Trente années de concerts, de studios et de tournées ont façonné une complicité rare. Nous avons donc demandé au guitariste français de nous raconter, à son tour, l’homme qu’il côtoie depuis près de trois décennies.
Olivier, tu accompagnes Elliott depuis 1996. Avec près de trente ans de concerts, de tournées et d’enregistrements derrière vous, quel regard portes-tu aujourd’hui sur son évolution, autant comme musicien que comme homme ?
Mon regard sur son évolution est un regard admiratif.
Elliott sait vivre avec son temps, accepter ce que la vie lui réserve, apprendre des autres et profiter de la chance qu’il a aujourd’hui de continuer à tourner et à enregistrer. Il apprécie de plus en plus ses fans, qui sont pour lui une seconde famille. Tout cela le rend plus serein aujourd’hui.
J’ai connu Elliott père, et le voilà grand-père. Comme je l’ai été avant lui, je peux lui donner des conseils…
Être un musicien qui tourne est une chance. Nous voyageons, rencontrons d’autres musiciens, un autre public, et tout cela est tellement enrichissant. Tout ceci nous nourrit, nous inspire et nous permet de rester « jeunes ».
Elliott, l’homme comme le musicien, a aujourd’hui toute cette richesse en plus.
« Il m’apporte son écoute, ses idées »
Depuis une dizaine d’années, beaucoup ont le sentiment qu’Elliott traverse une nouvelle période particulièrement féconde, avec des albums salués par la critique et des singles à foison. Toi qui le côtoies au quotidien, vois-tu une évolution dans sa manière d’écrire, de composer ou d’aborder la musique ?
Elliott a toujours beaucoup écrit. Les moyens d’aujourd’hui font que nous pouvons enregistrer à la maison et sortir plus facilement des chansons, des albums.
Alors, bien sûr, auparavant je montais plus régulièrement à Paris pour écrire des chansons avec lui. Maintenant, il m’envoie des fichiers lorsqu’il pense que je peux apporter quelque chose à la chanson. Ça reste un ping-pong, mais à distance. Il aborde la musique avec les moyens d’aujourd’hui.
Et de mon côté, je n’hésite pas à lui demander conseil sur mes chansons. Il m’apporte son écoute, ses idées.

Dans notre entretien, Elliott revient sur la place qu’occupe désormais son fils Gaspard Murphy dans son processus créatif. De ton point de vue, qu’est-ce que cette collaboration a changé dans son travail et dans la dynamique du groupe ?
Gaspard est passionné. Il connaît énormément de choses, que ce soit sur l’enregistrement, les instruments ou les effets. Il a aussi une grande culture et une grande ouverture musicales. Il partage tout cela avec son père et avec nous tous d’ailleurs. Je lui demande régulièrement des conseils sur du matériel à acheter.
Je dirais que Gaspard apporte peut-être un peu plus de rigueur, dans le sens où auparavant nous enregistrions les albums en live en studio, sans répétition préalable. Maintenant, il nous arrive de répéter avant !
Il va aussi avoir l’idée d’incorporer d’autres instruments, d’autres musiciens, un percussionniste, un contrebassiste… Il enrichit ce qu’il y a déjà. Une autre chose, c’est que Gaspard étant bilingue, les prises de chant sont donc plus précises. Il peut vraiment diriger Elliott, là où nous, Français, ne pouvions donner notre avis que sur l’interprétation musicale.
« J’ai, comme lui, cet amour pour le blues. »
À Cabannes, on a retrouvé cette complicité qui vous unit sur scène. Il y a parfois l’impression que vous vous comprenez sans même avoir besoin de vous regarder. Est-ce le fruit de trente ans de route commune ou y a-t-il aussi une part d’instinct qui échappe à toute explication ?
Je crois qu’on s’est compris dès le second concert, il y a trente ans. Elliott le dit, nos bases musicales sont assez identiques. Alors, bien sûr, lorsqu’il écoutait Runaway de Del Shannon, moi j’écoutais Vanina de Dave, mais c’est la même chanson.
J’ai, comme lui, cet amour pour le blues, qui est à l’origine de nos musiques.
Ensuite, il est bien évident que trente années à jouer ensemble facilitent beaucoup de choses. Mais il y a aussi, comme tu le dis, cette part d’instinct, ce plaisir à être sur scène, à s’écouter et donc à réagir en temps réel à ce qui se passe sur scène.
L’écoute est le plus important dans nos musiques et la musique d’Elliott est une musique pleine de nuances. Si tu n’es pas à l’écoute, tu ne peux pas jouer avec celles-ci.
« C’est sur scène qu’il vous emmène dans son univers »
Tu connais Elliott mieux que la plupart des gens. Si tu devais convaincre quelqu’un de découvrir son œuvre avec un seul album, lequel choisirais-tu… et pourquoi ?
Un seul album ? C’est impossible ! Au minimum deux…
Il y a les albums sur les majors et là, je dirais Just a Story from America, avec toutes ces chansons que nous jouons toujours régulièrement sur scène. Pour un guitariste, il y a aussi Rock Ballad.
Et dans tous ceux qui suivent ? Peut-être Soul Surfing, que nous avons réécouté il y a peu, et nous nous sommes nous-mêmes surpris de la qualité de cet album. Je suis assez fier de mon solo sur Eiffel Tower Blue, totalement improvisé, et j’adore la basse et la batterie de Come on Lou Ann.
Mais pour découvrir l’œuvre d’Elliott, il faut surtout le voir sur scène. C’est là qu’il vous emmène dans son univers. C’est sans doute pour cela que nombreux sont ceux qui aiment April.
Merci à Olivier Durand et Elliott Murphy pour cette interview croisée inédite !
Pour suivre leur actualité, c’est par ici : https://elliottmurphy.com/
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