
Il y a des trésors qui dorment parfois trop longtemps. Blues Actu a décidé de les réveiller ! Tout l’été 2025, nous publions des interviews inédites, issues de nos archives.
Jean-Jacques Milteau est une figure emblématique de l’harmonica et grand passeur de blues à la française. C’est en juillet 1998, qu’a eu lieu cette rencontre décontractée, dans son hôtel à Avignon où il était venu assister à l’emblématique festival de théâtre. Il nous parlait de Sonny Terry, de Dylan, de Charlie Mc Coy, de son amour pour l’instrument le plus modeste et le plus puissant à la fois… et de la magie de ces rencontres qui façonnent une carrière. C’était il y a quelques années, mais ses mots résonnent encore fort aujourd’hui. D’autres interviews inédites à suivre dans cette série estivale !
Bonjour Jean-Jacques. Sur votre site Internet, on peut lire la formule suivante : « Un soir de 1965, Jean-Jacques MILTEAU fût touché au cœur par le blues ». Que s’est-il passé ce fameux soir de 1965 ?
Je ne sais pas si c’était un soir, mais la formule n’est pas de moi ! Le soir évoque peut-être davantage le blues, la solitude, et l’anxiété d’une nuit qui s’avance. En réalité, c’est la première fois de ma vie que j’ai entendu un harmoniciste du nom de Sonny Terry. J’ai été littéralement sidéré.
J’avais déjà entendu un peu d’harmonica, et comme j’avais envie de participer à cette vague folk rock, blues revival, sans trop savoir ce que cela recouvrait, j’avais acheté un harmonica. Mais je n’avais aucune idée du répertoire associé à cet instrument, jusqu’à ce qu’un copain achète un disque et me propose de l’écouter.
C’est là que j’ai découvert la fameuse version de 1954 de Lost John par Sonny Terry, un titre absolument extraordinaire. Ce qui m’a profondément marqué dans cette musique, c’est le mélange des cultures et des époques. C’était à la fois très rythmique et intensément expressif, avec des cris évoquant un prisonnier évadé, et des notes altérées. Cela ressemblait autant à de la musique africaine qu’à des rythmes des Appalaches, dans l’est des États-Unis, dont Sonny Terry est originaire.
Pourquoi vous êtes-vous précisément orienté vers l’harmonica ?
Je crois que, lorsqu’on est adolescent, on ressent le besoin de participer à quelque chose de collectif et d’unique avec d’autres personnes de son âge. On n’a pas envie de ressembler à tout le monde et j’espère que c’est toujours le cas !
J’ai acheté un harmonica parce qu’il y avait, à l’époque, une certaine vague folk rock avec des types comme Bob Dylan, Donovan, The Rolling Stones, John Mayall, etc. Je me suis retrouvé avec cet instrument entre les mains parce qu’il était financièrement accessible. C’est d’ailleurs l’une des premières raisons pour lesquelles les gens achètent un harmonica et ce n’est pas la pire.
« Lorsqu’on s’intéresse à quelque chose en étant gosse, on s’en souvient toute sa vie »
L’harmonica a joué un rôle assez inattendu dans l’histoire de la musique alors qu’il était destiné à être un jouet pour enfant. Comment expliquez-vous le succès qu’à connu cet instrument ?
Je pense que l’harmonica a d’abord été très populaire chez les enfants. C’est peut-être moins vrai aujourd’hui, avec des jeux plus sophistiqués, mais pendant presque un siècle, ça a été un instrument de môme. Et c’est très important, parce que lorsqu’on s’intéresse à quelque chose en étant gosse, on s’en souvient toute sa vie.
Il y a des gens qui, en grandissant, sont restés très enfants. Ils ont continué à jouer de l’harmonica, et l’ont ensuite amené dans des situations tout à fait exceptionnelles. Je crois que la particularité de l’harmonica, c’est d’avoir été mis en valeur dans une seule musique : le blues. C’est la seule musique qui en a fait un instrument « officiel ». Toutes les autres le considèrent comme un instrument d’enfant. Ce n’est pas particulièrement gênant, mais il ne faut pas perdre de vue que l’harmonica est joué dans le monde entier.
Je reviens de Chine, où j’ai passé un mois, et j’y ai trouvé énormément de clubs d’harmonica. Au Japon, pendant très longtemps, on a appris la musique en jouant de l’harmonica.
Le blues est, apparemment, une musique très jeune d’esprit, puisque des gens comme Sonny Boy Williamson, mort à plus de 70 ans, avaient une façon très particulière de transcender l’instrument. C’est la seule fois où l’harmonica s’est retrouvé à l’avant de l’orchestre.
Dans l’Humanité on pouvait lire à votre sujet : « Racines Blues, esprit Jazz et énergie Rock ». Êtes-vous d’accord avec cette description et quels ont été les gens qui ont joué une importance capitale dans votre initiation ?
Je suis d’accord, et extrêmement flatté par cette définition ! Ça résume en tout cas ce que j’aimerais faire.
C’est très difficile de citer les grandes influences, parce que tout est influence, pas uniquement la musique. Ce qui est le plus passionnant, c’est de jouer sur scène, devant des gens. L’enregistrement des disques est aussi passionnant, mais il y a un côté laboratoire. Quand on joue devant un public, on se rend compte que le plus difficile, c’est d’arriver à partager une passion, un moment, une émotion. C’est ça qui déclenche cet espèce de paroxysme que l’on recherche tous. On se retrouve donc influencé par des tas de choses qui ne sont pas uniquement musicales.
En ce qui concerne la musique, c’est vrai que le blues m’a profondément marqué à l’adolescence. C’est quelque chose qui reste gravé. À l’époque, j’ai eu la sensation – que j’ai peut-être un peu moins aujourd’hui avec le blues actuel – d’une grande authenticité. Il y avait dans cette musique à la fois une économie de moyens, et une puissance de captation de l’attention et de l’émotion tout à fait extraordinaire. Et c’est quelque chose que j’ai un peu plus de mal à retrouver aujourd’hui dans les productions blues, pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, à l’époque, les musiciens enregistrés étaient souvent d’un âge avancé. Il y avait une grande authenticité, une vraie prise sur quelque chose de réel. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, le blues, devenu beaucoup plus connu, s’accompagne d’un espèce de cérémonial qui revient toujours. Un cadre figé.
Tous ces bluesmen ont été, pour moi, une forme d’inspiration. Ils m’ont profondément marqué, et je ne les remercierai jamais assez.
Votre rencontre avec Charlie Mc Coy a également été décisive ?
Oui. Je le connais depuis plus de vingt ans. Je jouais avec Eddy Mitchell à la fin des années 70. Eddy avait fait venir Charlie Mc Coy au palais des congrès et on avait joué à deux harmonicas ce qui était tout à fait exaltant pour moi car j’étais un débutant. C’était extrêmement gentil de la part d’Eddy de me garder alors qu’il faisait venir quelqu’un d’aussi chevronné. Depuis cette époque, j’ai beaucoup d’amitié envers Charlie qui est un type tout à fait charmant et cultivé ce qui est assez rare chez un musicien américain.
« Un petit truc insignifiant et dérisoire qui peut déclencher des choses immenses »
Cet instrument vous a apporté de grandes joies. Vous dites d’ailleurs la chose suivante : « L’harmonica m’a permis d’être victime d’une victoire de la musique, de serrer la main d’un ministre et la gorge d’un manager véreux mais surtout a côtoyer des musiciens, des vrais, des grands, des humains ainsi que le public qui va avec ». Quels ont été les plus beaux moments de votre carrière ?
Comme je le disais précédemment, ce n’est pas uniquement musical. La musique est indissociable de la vie autour. C’est avant tout un véhicule qui m’emmène vers les gens, et qui emmène les gens vers moi. Cet instrument a complètement changé ma vie.
Le fait d’avoir acheté un petit harmonica à 7,50 francs quand j’étais adolescent me permet aujourd’hui d’être avec vous ce soir, de parler de choses que j’aime, de faire un métier que j’aime, avec des gens que j’aime, et d’aller à la rencontre de publics dans tous les coins de France et du monde. C’est un privilège tout à fait extraordinaire.
L’harmonica a une symbolique extrêmement forte, dans le sens où c’est un petit truc insignifiant et dérisoire, comme il y en a plein dans la vie… mais qui peut déclencher des choses immenses.
Ces musiciens, « les vrais, les grands, les humains », vous les avez réuni lors d’un surprenant album, Merci d’être venu qui est un hommage aux 100 ans de votre harmonica, le Marine Band. On y retrouve des noms comme Francis Cabrel, Maxime Le Forestier, Charles Aznavour, Michel Jonasz, Eddy Mitchell, etc. C’est la plus belle marque de reconnaissance qu’un musicien puisse attendre de la part des gens pour lesquels il a joué que ces derniers inversent les rôles le temps d’un album ?
Tout à fait. C’est extrêmement touchant. Avec Jean-Yves d’Angelo, nous avons un petit studio très modeste en région parisienne, où nous produisons mes albums. Et là, un jour, on a vu arriver dans la cour de ce studio, l’un après l’autre, des gens comme Charles Aznavour, Claude Nougaro, Eddy Mitchell… et d’autres encore.
Ça fait très bizarre, tout à coup, de voir ces gens venir à vous simplement parce qu’on leur a passé un petit coup de fil. Ça les a beaucoup fait rire, d’ailleurs, parce que ce sont des artistes très sollicités, souvent pour des causes importantes. Là, c’était presque un gag : venir jouer pour… l’anniversaire d’un harmonica ! Il y avait un vrai côté second degré.
Tous les musiciens sollicités sont-ils venus ?
Pratiquement. Mais ceux qui ne sont pas venus avaient des raisons soit contractuelles avec la maison de disques ou d’emploi du temps. Johnny était d’accord pour enregistrer une très belle version de Toute la musique que j’aime mais on n’a jamais pu organiser ça pour des raisons d’emploi du temps. Pour Véronique Samson et Jean-Jacques Goldman, les maisons de disques n’ont pas voulu. Je comprends très bien que ça puisse se produire mais ça n’en donne que plus de prix aux gens qui sont venus.
Comment se sont faites ces rencontres et sont-elles avant tout humaines avant d’être professionnelles ?
Non, c’est avant tout une histoire de rencontres professionnelles. Il y a une grande part de hasard, bien sûr, mais surtout une immense part de rencontres. Il faut jouer, rencontrer un maximum de gens, et accepter des opportunités qui, sur le moment, peuvent sembler un peu désuètes mais qui, au final, vous amènent à croiser des personnes clés.
C’est exactement ce qui s’est passé pour moi. J’ai commencé à faire des séances d’enregistrement au début des années 70, car j’étais l’un des seuls à jouer dans ce style d’harmonica blues.
Lorsque l’album Rock’in Nashville d’Eddy Mitchell avec Charlie McCoy est sorti, l’harmonica a été redécouvert par pas mal de monde. C’est là que j’ai commencé à jouer avec Dick Rivers, puis avec Eddy, et ainsi de suite. Il faut aussi savoir se manifester au bon moment.
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