Avec Québec Hôtel, Luc Baranger ouvre sa série de nouvelles pour Blues Actu. Une fiction à la frontière du récit américain, du rock’n’roll et du blues, portée par une voix de narrateur où la légende d’Elvis Presley croise les rives tranquilles du lac Brome.

Les nouvelles de Blues Actu – Episode 1
✍️ Luc Baranger
📖 Québec Hôtel
⏱️ Temps de lecture : environ 25 minutes


Québec Hôtel par Luc Baranger

Elvis ? Je l’ai connu. Surtout après sa mort, quand il se baguenaudait au petit bonheur la chance, du Rio Grande aux grands lacs, au volant d’une Cadillac Deville à vitres teintées, en compagnie de cette blonde peroxydée de Linda Kurtovitch.

On s’est connus en 1991, Elvis et moi. J’avais trente-neuf ans, Elvis allait en avoir cinquante-six. Il était déjà mort depuis quatorze ans.


Voilà le début de mon secret, que j’ai tu jusqu’à ce jour. La suite, et surtout la fin, sont pour le moins dérangeantes.


Trois ans au Vietnam à serrer les fesses et les écrous, et tout le reste comme prof de mécanique sur la base de Laurel, en Alabama, pour des cohortes de demeurés qui avaient raté le concours de recrutement de la police, ça suffit à transformer les rêves de conquêtes en cauchemars kaki. « Cohorte », c’est un mot compliqué qu’on est obligé d’utiliser à l’armée.

La guerre du Golfe, en 90, je l’ai faite pour faire plaisir à Betsy. Elle et moi, on s’est mariés on n’était majeurs ni l’un ni l’autre. Pas par passion, mais parce qu’elle était enceinte de Chad. Enfin… je veux dire qu’elle était enceinte de moi et qu’elle attendait Chad. L’amour, à l’époque, on n’avait pas encore eu l’occasion d’en voir le bout de la queue. Il est arrivé bien plus tard. Au bon moment remarquez, un peu comme John Wayne dans les westerns.

Après Chad, un an plus tard, il y a eu Terri. C’est Betsy qui a tenu à ce qu’on donne aux gamins les prénoms de ceux de Steve Mc Queen. Pour ce que ça a d’importance dans la vie, les prénoms… On habitait un mobile home à l’écart du village. Quand c’est devenu insupportable, entre le manque de fric, les pleurs des gosses, l’odeur infecte du poêle à fuel, la télé qui marchait tout le temps et Betsy qui commençait à se laisser aller, j’ai signé pour le Vietnam. Pour l’argent, et surtout pour avoir la paix. Je sais : faut être un peu cintré de partir faire la guerre pour avoir la paix, mais à dix-huit ans, si vous n’avez jamais fait de conneries, c’est que vous n’avez jamais eu dix-huit ans. Ça ne nous a pas si mal réussi. Betsy a mûri. Elle a même été obligée de se rabibocher avec ses parents pour qu’ils gardent les mômes quand elle voulait sortir avec ses copines. Moi, je lui ai jamais raconté de ce que je faisais en perm’ à Saigon, à propos de mes cuites, de la drogue et des bordels de la rue N’guyen Van Troi. Faut bien avoir son petit jardin secret. Et qui dit si une fois ou deux, pendant que je jouais à pile ou face dans le delta du Mékong, Betsy ne s’est pas laissée entraîner à couchailler avec un gars de chez nous ? J’en ai jamais rien su. En 73, à peine rentré, j’ai signé pour partir dans le Sud, comme prof de mécanique dans une école d’application du génie.

On n’y a pas été si malheureux, en Alabama.

Une fois, avec Betsy, les deux gosses et le canot à moteur en remorque, on est parti en vacances dans un gîte, dans un endroit sauvage du Kentucky qui nous rappelait notre Vermont natal avec ses forêts et ses lacs. C’est là que Betsy s’est mise à rêver d’un bed & breakfast dans un joli coin de campagne pour faire comme les gens chez qui on logeait. Elle avait pas la folie des grandeurs, elle voulait juste deux trois chambres à côté de la maison, juste de quoi s’occuper gentiment les mains et l’esprit. À mon retour de la guerre du Golfe, pécule en poche, j’ai démissionné de l’armée. Chad et Terri étaient casés, une nouvelle ligne droite s’ouvrait devant nous. Betsy et moi on est remontés dans le Vermont. On s’est mis en quête d’un bed and breakfast. C’est mon beau-père qui a eu l’idéede nous dire d’aller jeter un oeil de l’autre côté de la frontière, au Québec. Avec la différence de change entre nos dollars et les leurs, c’est sûr que ça faisait une sacrée différence. Au bout de trois semaines d’espoirs déçus, on a fini par trouver la perle rare, à Knowlton, un village anglophone à quelques kilomètres de la frontière, sur les bords du lac Brome. Ce village, on dirait qu’on l’a déplacé la veille depuis la Nouvelle-Angleterre.

Dans la région, ils disent tous qu’il faut aller en Suisse pour trouver plus propre. Ce qui est sûr, c’est qu’on y vient de loin pour visiter les galeries d’artistes ou photographier les géraniums, les clématites et les enseignes des commerces peintes à la main. Forcément, il a fallu faire le beau devant ce chien de banquier et faire un peu carpette pour obtenir le droit de vendre de l’alcool. Heureusement que mon beau-père s’est porté caution. Dès la sortie de chez le notaire, Betsy a dévalisé le magasin Ikéa de Montréal. À trois camions qu’ils sont venus nous livrer tout ça. On a tout fait nous-mêmes. Quand j’ai eu fini de donner le dernier coup de pinceau, de suspendre le dernier cadre, j’ai fabriqué des pontons pour créer une petite marina et je me suis mis à bricoler les moteurs de bateaux. L’hiver, je m’occupe de l’entretien des motoneiges. L’ouvrage manque jamais quand on n’est pas emmanché à l’envers. Quand la déléguée de l’Association des Couettes & Déjeuners des cantons de l’Est est venue effectuer l’inspection pour l’homologation de nos bungalows, elle en est restée sur le cul. Betsy avait pillé les brocantes de la région pour personnaliser ses appartements. Nos premiers clients, ç’a été d’anciens collègues de l’armée. L’hiver on accueille des gens qui viennent skier sur les pentes du mont Sutton.

Pour en revenir à Elvis, il a débarqué un après-midi d’automne, en 91. On pouvait pas se douter que ce type distant et peu causant, qu’accompagnait une donzelle mal embouchée, qu’il essayait de faire passer pour sa fille, c’était le King en personne. Même s’il en avait un faux air et un accent du Sud. À l’époque, aux Etats-Unis, ils étaient plus de trois mille qui lui ressemblaient vaguement à se produire dans des spectacles d’imitation. Bref, Betsy a installé le type et la jeune femme dans la plus belle suite, celle avec la grande terrasse qui donne sur le lac. Le soir même, alors qu’on était au lit, Betsy m’a quand même dit que le client qui venait d’arriver ressemblait vachement au petit gars de Tupelo, Mississippi.

— C’est p’t’êt lui, que j’ai dit, t’as pas lu les journaux ? On n’arrête pas de le voir dans tous les coins des États-Unis. La semaine dernière, y a encore une dizaine de personnes qu’ont juré la main sur le cœur l’avoir croisé dans une station service du Nebraska.
— Arrête donc tes bêtises.
— Mais c’est pas des bêtises, Betsy. Tu veux que j’aille te chercher le journal ? Il est encore dans le débarras.
— Tu vas pas te relever pour ça, ça va pas.
— T’as pris l’empreinte de sa carte de crédit, au gars ?
— Forcément.
— T’as vu son nom alors ?
— Il s’appelle Johnny Mitchell.
— Comme la chanteuse canadienne ?
— Quelle chanteuse ?
— Ben Joni Mitchell pardi !
— Connais pas.
— Pas étonnant. Avec ta manie d’écouter que d’la country de bouseux, c’est pas une discothèque que t’as, c’est un champ de navets !

Je l’avais bien cherché, et ce soir-là, j’ai été condamné à dormir à l’auberge du cul tourné.

C’est le lendemain que je l’ai vraiment aperçu, le type à la Cadillac Deville à vitres teintées. Dans la lumière encore rasante, avec dans le ciel orangé les dernières escadrilles à la bourre d’oies sauvages en route vers le golfe du Mexique. Question température, c’était plutôt maigre ce matin-là. On n’espérait déjà plus que l’embellie de l’été des Indiens et cinq six semaines de gelées avant d’accueillir les premières neiges.

Le gars, serré dans son peignoir rouge sang, sirotait son café, tranquille, appuyé à la rambarde de la terrasse. La petite, habillée d’un jogging rose bonbon, un turban dans les cheveux, excitée comme une puce en chaleur, lui tournait autour et lui faisait des minauderies. À la manière dont ça bougeait sous son sweat-shirt, on voyait bien qu’elle portait pas de soutien-gorge. Lui, au moins à ce moment-là, ça n’avait pas l’air de lui faire beaucoup d’effet. Il continuait à reluquer les oies qui volaient en V. De profil, effectivement, il avait quelque chose de Presley mais j’étais trop loin pour bien voir. N’empêche que j’aurais aimé ça, moi, que Betsy me sautille autour au petit-déjeuner, en me mordillant les lobes des oreilles, avec les seins à ballotter sous son corsage. J’aurais bien échangé ma place avec celle du gars en peignoir mais c’était pas possible vu que j’étais en salopette et que j’avais promis au père Messina de changer la pompe à eau de son 9.9 Mercury.

À midi, Betsy m’a dit que notre unique client lui avait demandé s’il pouvait garder le bungalow une quinzaine de jours supplémentaires. Une véritable aubaine en pleine morte saison !


Au début de leur séjour, on ne les a pas trop vus, le père et sa soi disante fille. Ils partaient le matin vers dix heures avec la Cad et rentraient quand le soleil plongeait pour la nuit dans les eaux du lac. Comment ça va ? un signe de tête ou de la main, un discret sourire, nos rapports étaient très limités.


La deuxième semaine, j’étais dans le garage à caler l’avance d’allumage d’un Chris-craft quand le type est entré. Il portait un blouson de toile noire, des jeans qui le boudinaient un peu et des mocassins de cuir rouge dont j’aurais pas aimé payer la facture. J’ai fait celui qui l’avait pas vraiment remarqué, je l’ai laissé approcher. Il m’a regardé travailler une minute ou deux. Un truc que j’aime pas trop. J’ai toujours l’impression que les gens pensent : « Tiens ! Il s’y prend vraiment comme un manche. Moi, je ferais sûrement pas comme ça. » C’est vrai, les gens, faut toujours qu’ils aient un avis sur tout.

— Vous faites ça bien, a dit le gars.
— Y a intérêt, c’est le bateau du maire, que j’ai répliqué.
— Et il a droit à un traitement de faveur, le maire ?
— Si je veux avoir le permis de construire la guérite de glacier au printemps prochain, ce serait pas plus mal que son V8 démarre au quart de tour.
— J’ai un service à vous demander, a fait le gars qu’était sûrement pas venu pour prendre un cours de mécanique.
— Si c’est dans mes cordes… que je lui ai répondu sans lever le nez du condensateur que j’étais en train de visser, parce qu’il faut jamais changer les vis platinées sans changer le condensateur.
— C’est pas grand-chose, faudrait juste retendre la courroie de l’alternateur de ma voiture. Elle siffle un peu quand j’accélère.
— Ça tombe mal, je fais pas les voitures.
— Mais vous êtes bien mécanicien ?
— Ouais, mais je veux pas d’embrouilles avec Jim Mc Masters qui tient la station service. Lui, il refuse de s’occuper des bateaux et en contrepartie, moi, je fais pas les bagnoles.

Le gars a paru tout triste, presque désemparé, comme un gosse que le père Noël aurait oublié dans sa tournée.

— Mais pour vous, que j’ai fait pour rattraper le coup, je vais faire une exception. Y a qu’à la rentrer, votre Cadillac.
— Oh ! Merci, qu’il a fait avec sincérité.

J’ai eu le sentiment que je venais de lui sauver la vie.

Quelques minutes plus tard, les lunettes sur le nez, j’étais penché dans son moteur avec la baladeuse et la clé à cliquet, quand le gars, qu’était resté dans mon dos, a dit :

— Je vais être franc avec vous. Y a un truc qui me chagrine.
— C’est quoi qui vous chagrine, m’sieur Mitchell ?
— Je suis là depuis dix jours et vous m’avez pas encore dit que je ressemble à Elvis.

Je me suis redressé et je l’ai dévisagé. Il a pris le faisceau de la baladeuse en pleine poire. Et c’est là que j’ai compris qu’il ressemblait pas à Elvis, mais que c’était Elvis, à cause du coin droit de sa lèvre inférieure qui tremblait comme une feuille d’érable à l’approche de l’hiver. Aucun imitateur n’aurait pu faire ça.

— Vous voulez le fond de ma pensée ? que je lui ai dit droit dans les yeux. Moi je crois que vous êtes Elvis en personne et que la péta… que la fille qu’est avec vous, c’est pas plus la vôtre que la mienne. Mais chacun fait ce qu’il veut et j’ai pour principe de pas me mêler de la vie des clients.
— Mais si je suis vraiment Elvis, vous avez pas envie de savoir pourquoi je suis encore en vie et ce que je fais chez vous ?
— Bien sûr que si ! Mais c’est pas moi qui vous le demanderai. Pas plus qu’après j’irai crier sur les toits que j’ai retendu la courroie d’alternateur de la Cad Deville 90 du King of rock’n’roll.
— Vous êtes un drôle de gars, vous.
— J’ai surtout pas envie de passer pour un dingue dans toute la région, comme ce couillon de Guy Martineau qui dit qu’il a vu des Martiens au bout de son champ de maïs. Aujourd’hui, il peut plus rentrer dans un bar sans que tout le monde se pousse du coude et se mette à rigoler.

Là-dessus, j’ai rebaissé le capot de la Cadillac. Le gars s’est assis derrière le volant en me disant de mettre ça sur sa note.

J’ai pas osé raconter l’anecdote à Betsy. Je tenais pas à ce qu’on sache, de Sherbrooke à Chateauguay, qu’il se passait des trucs bizarres à la Marina de Knowlton.

Un soir de la semaine suivante, Betsy et moi, on regardait tranquillement la télé. Il devait être dans les dix heures quand on a entendu que ça s’engueulait ferme dans la suite de luxe. De chez nous, on comprenait pas ce qui se disait, mais Elvis Mitchell et la petite, ils jouaient sûrement pas au Scrabble.

— Tu veux pas aller voir ? m’a demandé Betsy.
— T’arrêtes pas de dire que le client est roi. Laisse-les s’exprimer.
— Mais s’ils nous cassent des bibelots ?
— Et ben ils paieront la casse, te bile pas pour si peu.
— On voit bien que c’est pas toi qu’a couru les brocantes.
— Tu peux pas savoir combien t’es chiante quand tu t’y mets ! que j’ai fait en prenant mon blouson et ma casquette.

En me voyant faire, Sneaky, notre labrador, a cru que c’était à nouveau l’heure de sa balade du soir. Il a bondi devant la porte.

Quand je suis sorti, ça s’était déjà calmé chez les voisins. On n’entendait plus rien, plus rien que le clapot des vaguelettes contre les coques des bateaux et les cliquetis métalliques des haubans des voiliers. Chez les Mitchell, il restait plus qu’une lampe de chevet allumée dans la chambre. J’ai pensé qu’Elvis et sa blonde devaient être en train de se rabibocher en baisant comme des damnés. Vous avez remarqué ? Les femmes, c’est souvent après les pires engueulades qu’elles se lâchent le plus. J’allais pas rentrer chez nous, le chien aurait pas compris. Alors j’ai allumé une cigarette et j’ai décidé de faire un tour. Sneaky a commencé à lever la patte sur les poteaux électriques et les roues de voitures. Il a même pas remarqué qu’un raton laveur fouillait la poubelle du père Messina.

On est rentré sans bruit, le chien et moi. Je longeais le garage quand j’ai entendu qu’on parlait. J’ai ralenti le pas et passé la tête au coin du mur. C’est pas qu’il y avait beaucoup de lumière mais j’ai pas eu de mal à reconnaître Elvis, assis sur les marches qui menaient de la terrasse du bar au ponton. Il me tournait le dos.

— J’en ai marre, Jesse, qu’il disait. Je sais plus quoi faire. Pourtant c’est moi qu’ai voulu cette vie de bohémien ad vitam aeternam. À Memphis, tu sais bien que c’était plus possible. Linda, aujourd’hui je me rends compte que c’est son cul et rien d’autre que j’aime. Pourtant, si je suis encore en vie, c’est grâce à elle. Tu vas pas me dire le contraire. Si je l’avais pas aimée, si elle m’avait pas aidé à maigrir et à me débarrasser des amphés, je serais vraiment crevé en 77. Mais si je la plaque aujourd’hui, quelle vie elle va mener ? Et moi ? Qu’est-ce que je vais devenir ?


C’est là que Sneaky est sorti de l’ombre pour aller nicher sa truffe dans le cou d’Elvis qui s’est aussitôt mis à le caresser. Je pouvais plus rester caché comme une commère. Alors j’ai toussé.


Elvis s’est retourné.

— Ah ! Vous étiez là aussi ? qu’il a demandé.
— Ouais.
— Vous avez donc entendu ce que je disais ?
— Forcément.
— Et vous feriez quoi à ma place ?

Là, j’ai compris que j’étais bien coincé. Je me suis assis à côté d’Elvis et j’ai remonté le zip de mon blouson car le vent fraîchissait.

— C’est qui, Jesse ? Le gars à qui vous parliez ?
Jesse Garon, mon frère jumeau. Il est mort à la naissance. Depuis, je traîne ça comme un boulet. Tous les soirs, faut que je trouve un moment pour lui parler. Je lui raconte tout.
— Et il vous répond ? que j’ai bêtement demandé.
— Ben non. Mais je suis sûr qu’il m’écoute.

Au Vietnam, des gars qui revenaient du front à moitié cintrés, j’en avais pas mal vu, mais pas des comme lui. Je savais vraiment pas quoi lui dire. Alors j’ai fermé mon clairon. C’est lui qui a causé. Même que ç’a duré un sacré bout de temps et que Sneaky a fini par poser sa bonne tête sur ma cuisse et s’endormir.

Elvis m’a dit qu’il avait rencontré Linda par l’intermédiaire d’un copain musicien qui l’avait trouvée dans un parc au début de l’année 77. Elle avait fugué de chez ses parents, un couple de psychiatres qu’avaient pas même remarqué qu’il y avait le feu dans leur propre famille. Ce soir-là, le gars devait passer à Graceland. Alors, pour y en mettre plein la vue, à la petite, il l’avait amenée. Elle disait qu’elle était majeure mais on voyait bien qu’elle avait pas quinze ans. Ce qu’avait pas prévu le musicien, c’était que dès la première rencontre Elvis en tomberait raide dingo, de la fugueuse pubère. Tout comme il était resté les pieds dans des rangers de béton quand il avait vu Priscilla pour la première fois, quand il faisait son service militaire en Allemagne. Priscilla non plus n’était pas majeure. Linda, c’était comme le négatif d’une deuxième Priscilla, mais en mille fois plus délurée. Le premier soir, Elvis était tellement défoncé qu’il avait même pas pu la décider à venir dans sa chambre. Oh ! Y avait bien eu un membre de sa bande de parasites qui lui avait dit qu’il pourrait avoir de grosses emmerdes avec une mineure, mais le King, qui avait été fait officier de police honoraire de la ville de Memphis, lui avait ri au nez. A-t-on jamais vu un petit juge aller chercher des poux dans le brushing d’une légende vivante qu’habite un boulevard qui porte son propre nom et qu’a son portrait sur les timbres poste ?

La gamine était aux anges. Personne viendrait la chercher dans l’une des propriétés les mieux gardées de tout le Tennessee. Elle retournerait jamais chez elle, auprès de sa sœur anorexique et de ses névrosés de parents. Elle a fini par se laisser amadouer et avoir pitié de l’idole, tout comme de son côté Elvis a pris au sérieux sa crise d’adolescence. Avec le temps, ils ont réussi à communiquer, à mettre en place un fonctionnement, un rapport père fille un peu bâtard, beaucoup basé sur l’inceste. À croire que Nabokov était le parrain de la petite. Ils ont rêvé d’un avenir qui n’aurait plus rien à voir avec le passé. Petit à petit, Linda a eu une sacrée emprise sur Elvis. Pour lui faire plaisir, le King a chassé une bonne partie des bouffons qui squattaient son palais. Avec Linda, qui manquait pas d’imagination, ils ont échafaudé toute cette mise en scène de vraie fausse mort. Pour elle, c’était comme un jeu. Chaque fois qu’il lui disait : « mais ça, c’est pas possible, y a pas moyen », elle lui répondait qu’il devait bien connaître quelqu’un capable de bricoler une solution.

De fil en aiguille, avec l’aide d’un gars payé rubis sur l’ongle, et qui travaillait pour le FBI, ils ont trouvé une réponse à chaque problème, même un vrai mort qui avait vaguement la corpulence et l’âge d’Elvis, pour satisfaire la curiosité des autorités et rassurer les croque-morts. Dans la nuit du 15 au 16 août 77, les tourtereaux étaient partis sur la route avec de nouvelles identités et l’accès à la caisse noire que Presley s’était constituée ces dernières semaines : de quoi vivre dix vies sans jamais mégoter sur rien.

— Mais pourquoi avoir pris le nom d’une chanteuse ? que je lui ai demandé.
— Quand j’ai fait ça, je devais être dans un triste état, j’ai même pas pensé à Joni Mitchell. Je croyais avoir pris les noms de deux chanteurs.
— Je comprends pas.
— J’ai pris le prénom d’un chanteur français qui se prend pour Elvis et le nom d’un autre qui se prend pour Presley.
— Comment ils s’appellent, ces deux comiques ?
Johnny Hallyday et Eddy Mitchell.
— C’est le truc le plus idiot que j’aie jamais entendu.
— Je vous le fais pas dire.

Les vacances éternelles ont duré plusieurs années. Hawaï, Big Sur, les Keys de Floride, mais aussi des stations de ski perdues de l’Idaho ou des petits ports du Maine. Elvis, ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était d’aller sur sa propre tombe dans le jardin de Graceland, au moins une fois l’an, au milieu de tous ces types déguisés en King, pour tendre un mouchoir à une admiratrice éplorée. Paraît que ça amusait beaucoup Linda. Et puis c’est comme en tout, la routine a fini par s’installer. Mais ils étaient prisonniers de leur secret et il n’y avait pas moyen de faire machine arrière. C’est ça qui les a minés l’un et l’autre : de se savoir sur un toboggan infernal. Moi qui pose pas de questions en temps normal, j’ai fini par lui demander pourquoi ce soir ils s’étaient engueulés.

— Pour deux fois rien, qu’il a répondu d’un air las. Cet après-midi, on s’est arrêtés boire un verre à Cowansville et elle a vu que demain soir y a un karaoké spécial Elvis. Elle veut absolument que j’y participe.
— Et vous, vous voulez pas.
— J’en ai à foutre, moi, de leur karaoké de bouseux. Mettez vous à ma place.
— Sûrement pas. Déjà qu’en voiture, la place du mort, quand je peux éviter… Pour parler sérieusement vous dites que vous en avez rien à foutre, mais vous allez quand même y aller, à Cowansville ?

Je lui aurais planté un couteau dans l’estomac, ça lui aurait pas fait plus d’effet. Il s’est tassé, presque mis en boule.

— Mais comment vous savez que je vais finir par accepter d’y aller ?
— Parce que si vous refusez, elle va vous tirer une gueule longue comme le bras pendant des jours et des jours, et ça, vous en avez pas franchement envie.
— Ben…
— Bon ! On cause, on cause, mais si on allait se coucher ? Faut que je me lève tôt pour aller à la pêche avec le vieux Messina. Paraît qu’il connaît un coin où y a plus qu’à les siffler pour qu’ils sautent dans le bateau.

On s’est quittés là-dessus, Elvis et moi. Je l’ai regardé grimper les marches d’un pas de vieillard. Sneaky a levé la patte une dernière fois sur une jardinière de géraniums et on est rentrés se coucher.

Le lendemain, comme prévu, je me suis levé de bonne heure pour aller à la pêche miraculeuse. Le vent était tombé pendant la nuit, ça s’annonçait bien. J’ai trouvé le père Messina sur le ponton. Il avait déjà préparé le bateau et les appâts. Le vieux, il avait un peu tendance à exagérer, mais sur le coup de midi, des perches de trois livres, on en avait plein le file. Alors on a plié les cannes. Le soir, comme on savait pas trop quoi faire de tout ce poisson, Betsy a organisé un immense barbecue. On a invité les Messina, naturellement, et puis les Daigle, les McMaster et les Tremblay avec leur tripoté de gamins. On a vraiment passé une bonne soirée.

Quand on s’est couché, il aurait pas fallu nous demander de souffler dans l’éthylotest, à Betsy et à moi.

Il était deux heures dix du matin au radio réveil quand j’ai entendu le coup de feu. Sec. Énorme. Sneaky a sauté du pied du lit. Même que ça a fait faire un bon à Betsy.

— Oh boy ! Ça venait de chez Elvis, que j’ai eu le temps de dire avant de sauter dans mes jeans et d’enfiler mon blouson à même la peau.

Il y avait de la lumière dans l’appartement. Sneaky sur les talons, toujours pieds nus, j’ai avalé comme un dératé la vingtaine d’enjambées qui nous séparaient de la grande suite. La poignée de la porte a refusé de tourner. J’ai tambouriné au carreau. J’ai vu une ombre derrière le rideau. Linda est venue m’ouvrir. En tee-shirt rose et en culotte noire. On aurait dit un automate. J’ai aperçu le corps d’Elvis au milieu du salon. Il baignait dans son sang, la cervelle explosée, un Colt 45 à ses côtés. Je me suis approché. Des morts, au Vietnam, j’en avais suffisamment vu pour savoir que dans le cas présent il n’y avait plus rien à faire. Ça s’est pas mal bousculé dans ma tête à ce moment-là. Pas tous les jours que le rock’n’roll vient rendre l’âme sur votre plancher. Je me suis retourné vers Linda. Les pieds rentrés, elle frissonnait de partout. Je l’ai prise par les mains et je lui ai demandé pourquoi il avait fait ça.

— Hier soir, comme prévu, on est allé au karaoké spécial Elvis, à Cowansville. Il a fait deuxième, il a pas supporté.

Luc Baranger
Écrivain français installé au Canada, Luc Baranger est l’auteur de plusieurs romans historiques, dont Dès les pâlissements de l’aube. Avec ses nouvelles pour Blues Actu, il explore les marges de la musique américaine, des légendes du rock’n’roll et des vies cabossées.

Suite au prochain épisode !


En savoir plus sur Bluesactu.com

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

HTML Snippets Powered By : XYZScripts.com

En savoir plus sur Bluesactu.com

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture