
À l’occasion du Salaise Blues Festival, nous avons rencontré Charles Pasi qui revient pour nous sur son dernier album Adamas, ses influences multiples et son rapport à une création libre, affranchie des étiquettes. Un échange au plus près de sa musique et de son parcours. Cette interview a été réalisée dans le cadre d’une émission spéciale disponible en podcast.
Photo © Ségolène Delavault-Mairie de Salaise-sur-Sanne
🎙️ Charles Pasi en interview avec Cédric Vernet
Sur Adamas, on entend beaucoup d’influences. Du blues bien sûr, mais aussi de la soul, de la pop, des couleurs jazzy… Qu’est-ce que tu avais envie d’explorer sur ce disque ?
En réalité rien de plus que ce que je fais depuis vingt ans. C’est laisser s’exprimer toutes mes influences. Je suis quelqu’un de très éclectique, donc sur mes albums on retrouve un peu tout ce que je suis.
Je compose en fonction de l’humeur. Il se trouve que j’ai des humeurs changeantes, donc forcément ça donne des couleurs différentes. Je n’ai jamais voulu me poser la question du style, ni même de ce qu’on appellerait une cohérence musicale. La cohérence, c’est déjà qu’on a des gammes qui sont à nous, des sonorités… on a douze notes. Et en plus on commence à créer des clivages en fonction de ce qu’on écoute ou pas. Il y a des sectaires dans tous les milieux, la musique n’y échappe pas.

Le titre de l’album, Adamas, signifie “indomptable” ou “indestructible” en grec ancien. C’est un terme qui te correspond ?
En l’occurrence, ce n’était pas pour moi. C’est aussi la racine du mot “diamant”. On parlait d’un diamant indomptable, très dur, très difficile à tailler à l’époque.
Je suis passionné de pierres depuis que je suis enfant, je me suis même diplômé en gemmologie. C’était donc un clin d’œil à ça. Et effectivement, c’est un album que j’ai dédié à des gens qui me sont chers et qui sont partis. L’analogie était plutôt pour eux, avec le diamant. Je ne me proclamais pas un diamant ! (Rires).
Tu es signé chez Blue Note Records, un label mythique. Comment on se retrouve là-bas ?
Moi j’ai cru que c’était un malentendu au début. Je n’y croyais pas trop et je voulais signer le contrat très vite avant qu’ils changent d’avis. Heureusement j’avais un bon manager qui m’a dit de me calmer, parce que comme tous les contrats ça se travaille.
Il y avait quelque chose de très symbolique. Ça peut être un peu inhibant, mais finalement ça ne l’a pas été. Ils m’ont laissé faire ce que je voulais. C’est ces labels-là, je pense, qui perdurent pour ça. Il y a une sélection au départ, mais après on ne te met pas quelqu’un derrière pour te dire que ton refrain n’est pas assez catchy. Ils ne m’ont jamais imposé quoi que ce soit.

Tu as même refusé de faire écouter des maquettes à un moment ?
Oui, sur un album précédent. Je voulais aller en studio sans que personne ne sache ce que j’allais faire. C’était le but. Je ne voulais pas maquetter, je ne voulais pas fixer.
Ça a posé un peu de problème, mais j’ai réussi à ne rien leur faire écouter et ils m’ont fait confiance.
Sur Adamas, j’ai quand même un peu maquetté, je leur ai fait écouter quelques choses, pas beaucoup. Mais ça évolue toujours. Le problème des maquettes, c’est qu’on commence à s’y attacher. L’oreille s’habitue et on a l’impression qu’on ne fera pas mieux, que c’était un moment de grâce. Alors que c’est purement psychologique. Donc oui, ça évolue quand même beaucoup entre la maquette et le disque final.
« Dylan ou Neil Young, ce sont les meilleurs »
Tu es harmoniciste. Est-ce que tu te souviens du moment où cet instrument est entré dans ta vie ?
Complètement. J’avais 16 ans et j’écoutais Bob Dylan. J’ai une passion pour Dylan, et aussi pour Neil Young. Pour moi, l’harmonica n’allait pas très au-delà de ce qu’ils faisaient.
Et pour moi, ce sont les meilleurs. Même John Lennon, d’ailleurs. Quand Dylan ou Neil Young commencent à jouer de l’harmonica en concert, les gens applaudissent immédiatement. Il y a quelque chose qui résonne très fort. Ils trouvent des mélodies incroyables. Ce sont eux qui ont fait connaître l’instrument. Même Ennio Morricone a contribué énormément à ça.
Techniquement, ce ne sont pas des virtuoses… mais quand on est musicien, quand on est musical, on peut jouer trois notes, et elles sont justes. Elles sont touchées par la grâce. Après, il y a les grands harmonicistes évidemment : Little Walter, James Cotton, Sonny Boy Williamson, Sonny Terry… très rythmique, que j’aimais beaucoup.
Sur Adamas, tu utilises parfois ta voix comme un instrument, sans texte, juste avec un murmure. D’où vient cette approche ?
Ce n’était pas très réfléchi. Là, j’avais vraiment rien envie de dire. Je ne voulais pas parler pour parler. J’ai l’impression que mes albums, pendant des années, ont été quelque chose d’un peu thérapeutique pour moi. Un besoin. Et peut-être que je suis allé au bout de ça. Je ne sais pas.
Mais là, je n’avais plus besoin de mots. Et je ne sais pas faire autrement que par le besoin. Donc à partir de là, soit c’est l’envie qui prend le relais, soit c’est purement esthétique… mais ça m’intéresse moins. J’aimais bien garder l’organique de la voix, le fait de murmurer une mélodie, sans forcément passer par le sens.
« Un titre dédié à notre père »
Il y a aussi des collaborations très fortes sur ce disque, notamment avec ta sœur…
Oui, c’est un titre dédié à notre père. Ça a été quelque chose de très fort. Elle chante depuis toujours, elle a une très jolie voix, mais ce n’est pas quelque chose qu’elle fait professionnellement. Elle n’en a jamais eu le besoin.
Je voulais qu’elle fasse partie de cet hommage. Et c’est aussi la première chanson en italien que j’écris, une langue qui est presque la mienne autant que le français. Mon père me disait de le faire de son vivant… et j’ai fini par le faire une fois qu’il était mort.
Autre collaboration marquante : Queen Omega. Comment s’est faite la rencontre ?
Je l’ai entendue sur un dubplate qui avait beaucoup tourné, sur un morceau de Dr Dre. Et là, je l’ai entendue autrement. Elle a ce flow, cette force, ce timbre… mais pour moi c’est une chanteuse de soul, de blues. Les étiquettes, encore une fois…
Je me suis dit que j’allais essayer de faire un morceau sur lequel on pourrait se rejoindre, sans faire du sur-mesure de ce qu’elle fait d’habitude. C’est un morceau un peu particulier, même pour moi. Mais je suis content de l’avoir fait.
Dernière question : il y a un clin d’œil très vintage sur la pochette du disque… comment tu écoutes la musique aujourd’hui ?
Oui, parce qu’on a fait la pochette chez mon manager, Maurice Suissa, dans sa pièce. C’était un collectionneur de vinyles, de platines, de jukebox, de tout un tas de choses liées à la musique. Donc la boucle était bouclée.
Moi j’ai une vraie passion pour le vinyle, c’est comme ça que j’ai commencé enfant. C’est un peu ma madeleine de Proust. Mais je suis très négligent. Je les empile, je ne les remets pas dans les pochettes… donc ils prennent la poussière, ils déraillent.
Le CD, on se rend compte aujourd’hui que c’était quand même très bien. En écoutant du MP3, on réalise que le CD avait une vraie qualité. Les cassettes… non, c’était quand même compliqué. Le rembobinage, tout ça… Mais oui, le vinyle reste ce que je préfère, même si ce n’est pas le plus pratique.
🎧 Ecoutez l’émission spéciale
Blues Actu Live #01 : Salaise Blues Festival – Au micro de Blues Actu Radio

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