
Avec son dernier album « Prière païenne », Cadijo nous plonge dans un blues ancré dans la réalité contemporaine, oscillant entre les préoccupations des gens « ordinaires » et une lucidité implacable sur la société actuelle. Il dépeint un monde où les fins de mois difficiles, le temps qui file et les inégalités sociales sont au cœur de son inspiration. Blues Actu Radio a voulu en savoir plus sur ce chanteur-harmoniciste qui diffuse ses blues en français depuis plus de 25 ans en Gironde. Il nous dévoile ses influences musicales, du gospel au blues originel, et partage son regard désenchanté mais résolu sur la scène musicale française, tout en continuant à défendre une certaine authenticité artistique !
Ton disque aurait pu s’appeler « Les gilets bleus » tant il y a de référence à la condition des gens « ordinaires » ?
Si c’est une analogie avec les “gilets jaunes” qui ont le blues, ma prière païenne s’adresse en effet aux gens ordinaires, qui s’inquiète de leur sort, de leur condition et même des causes de leur condition, sans s’en remettre à un hypothétique super pouvoir divin censé tout arranger, mais que l’on ne voie jamais sauf en rêves, en prières… ou une fois mort peut-être. Cet imaginaire super pouvoir divin est bien pratique et bien utilisé par ceux qui tirent usufruit de la condition des gens ordinaires. C’est pourquoi, ma prière à moi, je préfère qu’elle soit païenne … Je suis content de voir que mes chansons suscitent de telles références, car c’est exactement là où je veux les inscrire, le blues dans ses préoccupations proches et contemporaines.
II y a des thèmes récurrents au fil de tes disques : les fins de mois difficiles (Diable de crédit), le temps qui passe (J’suis pas pressé (déjà paru il y a 15 ans), J’ai le temps, le vent est tombé)…
On dit bien que le temps, c’est de l’argent , n’est ce pas ? « Diable de Crédit » aborde avant tout, sur un ton qui se veut badin, le sujet du crédit et de l’exploitation esclavagiste par le crédit. Cette chanson m’a été inspirée par la lecture du livre « La fabrique de l’homme endetté » de Maurizio Lazzaratto, où il explique d’ailleurs que le crédit, c’est du temps. Ce qui fait penser au film « Time Out » qui traite intelligemment ce sujet de manière allégorique et sur le mode de la science fiction.
« J’suis pas pressé » est une de mes premières chansons, en réaction à la confiscation de notre maîtrise de notre temps, et je suis toujours agréablement surpris du succès qu’elle rencontre sur scène. C’est peut-être pourquoi je la ré-enregistre à l’occasion. « J’ai le temps » en est une redite avec quelques variations, notamment l’apparition du thème de la mort car le temps qui passe est toujours fatal, mais en plaisantant toujours un peu, sauf le respect que je lui dois.
« Le vent est tombé » est une chanson de mon frère Michel (alias Petit CadiJo), guitariste et parolier talentueux. Je n’y vois pas de référence particulière au temps, c’est plutôt une chanson sur la difficulté de réveiller et maintenir vivant l’esprit de révolte et de résistance. Aux premières retours d’écoute, il apparait que cette chanson plait beaucoup.

A quoi fait référence le titre « Un 28 septembre » (avec cette phrase très forte : Ceux qui mangent le plus ne laissent rien aux autres) ?
Le 28 septembre 2022, au Palais de l’Élysée fut organisé un repas, un festin, pour évoquer les futures orientations concernant nos retraites. Les gens ordinaires n’étaient pas invités , et c’est en se délectant de mets raffinés dans de la vaisselle argentée que les convives, triées sur le volet, ont serré d’un cran ou deux la ceinture des gueux, des gens du peuple, des sans-dents, des « gens qui ne sont rien »…
Les chansons « Prière païenne » et « Musique » m’ont fait penser à ta très belle reprise de « No Thanks No » de Gainsbourg sur ton album « Les chansons de Pierrot ». Le blues et le gospel font parties de tes influences musicales. Comment as-tu découvert ces musiques ?
Merci d’évoquer cet album et cette reprise. J’étudie toujours assidument le blues originel, mais je suis aussi curieux des endroits où le blues a laissé trainer ses influences, et notamment la chanson française. Sur cet album figure aussi un très beau gospel de Georges Brassens « Le sceptique ». Mais pour revenir à ta question, tout est venu de mon attirance pour le son de l’harmonica, comme une révélation à l’écoute du légendaire album « Harvest » de Neil Young. Voulant à tout prix, comme une urgence vitale, apprendre à jouer de cet instrument, j’ai forcément et aussitôt rencontré le blues. Une méthode de JJ Milteau, prêtée par un copain, m’a aiguillé vers les grands harmonicistes de blues et principalement Sonny Terry et Sonny Boy Williamson à qui je n’ai de cesse de vouloir stylistiquement ressembler dans mon jeu. Une fois cette passion chevillée à l’âme et au corps, je n’ai fait que dévider la pelote pour remonter le fil des origines et en apprendre toujours plus sur cette musique, autant sur ses aspects musicaux que sociaux, politiques et historiques.
Il y a 15 ans tu chantais « Grandir », aujourd’hui « Le propre de l’homme ». On te sent désabusé… mais tu continues à enregistrer des disques.
Quinze ans, déjà… ça fait deux fois que tu me le rappelles. Du temps qui passe ou toi, qui donc est le plus cruel des deux ? (Rires) Désabusé, oui si l’on veut, mais je préfère dire lucide, car désabusé peut avoir une connotation un peu triste et découragée dont je me méfie un peu…
La chanson « Grandir » parle aussi du temps qui passe, elle a un second titre « une vie », car c’est une vie qui passe en chanson, au gré des couplets. Je la chante souvent en conclusion du spectacle jeune public que je joue dans les écoles et festivals, « Momo le petit harmo », qui est justement l’histoire d’un petit harmonica qui veut grandir. Les enfants l’adorent, les adultes aussi bien sûr. Je joue aussi dans ce conte musical un instrumental en solo à l’harmonica « Le Blues du grand-père » qui présente le personnage ainsi nommé dans le conte et que l’on retrouve en introduction de l’album « Prière Païenne ».
« Le propre de l’homme » me fait penser à la chanson de Jean Roger Caussimon « Les coeurs purs » …
Pour moi, il s’agit encore une fois d’être lucide, de ne pas être un « imbécile heureux » comme dans une autre de mes chansons sur l’album «En vadrouille dans les marécages ». On ne se sent pas forcément triste ou découragé en étant lucide (ou désabusé), mais simplement on refuse d’être dupe des mensonges et des illusions, et l’on peut aussi en rire. N’est ce pas une des caractéristiques du blues que de rire de soi-même et tourner ses malheurs en dérision, en plaisanteries de la vie ? « When you see me laughing, laughing to keep from crying ». Le bonheur (la vie) n’est qu’une illusion dont il faut savoir profiter, c’est peut-être la leçon à tirer de la lecture de Henri Laborit « L’Éloge de la fuite ».
Cependant, là où le terme désabusé me correspond mieux, c’est en constatant, année après année, le manque de considération de la part d’une grande majorité des programmateurs de festivals de blues et de jazz, envers les artistes qui chantent en français ou dans leur langue maternelle. J’aimerais bien comprendre pourquoi, alors qu’au contraire, une grande majorité du public français et même américain apprécie la démarche à sa juste valeur, y prend goût, l’encourage et la soutient avec enthousiasme.
Pour la petite anecdote, alors que j’accompagnais Keith B. Brown en première partie de B.B. King sur sa tournée en Espagne en 2006, Floyd Lieberman, manager personnel de BB, avec qui je déjeunais certains matins à l’hôtel, m’avait chaleureusement félicité et fermement encouragé dans ma démarche de chanter le blues en français ! Ca n’est pas rien….! Et ce n’est pas la seule anecdote à ce sujet à avoir éclairé mon parcours et conforté ma démarche d’authenticité.

Alors oui, je continue d’enregistrer, j’ai encore pas mal de chansons que je joue sur scène et qui ne l’ont jamais été, plus celles que j’écrirai bientôt ou suis en train d’écrire déjà, plus les reprises de chansons françaises imprégnées de blues, plus les reprises de blues originels que j’affectionne particulièrement, plus quelques standards de jazz manouche (le blues de l’Europe) sur lesquels l’harmonica peut prendre toute sa valeur, alors je réfléchis déjà aux prochains enregistrements possibles…
Merci Cadijo, on souhaite une belle route à ces « Prières païennes » !
Merci à toi et « Blues Actu Radio » pour votre intérêt et votre attention. Je voudrais terminer en remerciant les artistes qui ont généreusement et de tout leur talent contribué à la réalisation de cet album, notamment Baptiste Castets, guitariste, batteur-percussionniste, arrangeur, qui m’accompagne régulièrement sur scène, mais aussi Laurent Vanhée à la contrebasse. Les invité(e)s avec Monique Thomas et sa touche gospel, Jérôme Martin et sa planche à laver, Julien Bouyssou au piano, Baptiste Duperron au ukulélé, Michel Carraro « Petit CadiJo », auteur-compositeur de trois chansons. Sans oublier Thierry Ducos au son, Alain Chasseuil pour le graphisme, Cattaneo qui a fait le dessin au verso et E.Reboud pour la photo de couverture. Je pense n’avoir oublié personne !
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