
Pour Eric Bibb, la musique n’est pas seulement un art, c’est une mission : transmettre un héritage, raconter ce que d’autres n’ont pas pu dire, maintenir vivants les récits qui ont façonné l’histoire afro-américaine. En somme, se faire l’écho et le porte-voix de tout un peuple. Avec One Mississippi, attendu le 30 janvier 2026, il poursuit ce travail de passeur, épaulé par Glen Scott. Dans l’entretien exclusif qu’il nous accorde, Eric Bibb évoque cette œuvre fondatrice pensée comme un engagement autant que comme un disque.
🎙️ Eric Bibb en interview avec Cédric Vernet
Bonjour Eric. One Mississippi semble profondément ancré dans la mémoire du Sud américain, tout en évoquant des questions très actuelles. Comment ce projet a-t-il vu le jour ?
Tout est parti de la chanson-titre. Après avoir découvert et interprété ce superbe titre de mon ancienne camarade de lycée Janis Ian et de son co-auteur Fred Koller, j’ai réalisé que, sur le plan thématique, il abordait beaucoup de sujets qui inspiraient les autres chansons que j’écrivais à ce moment-là. Cela m’a semblé être la chanson-titre idéale.
Ressentez-vous une responsabilité aujourd’hui à transmettre votre héritage culturel et musical ?
Absolument. C’est une part essentielle de ma raison d’être en tant que musicien. Mon rôle de conteur, de griot afro-américain, est une vocation. Une vocation pour laquelle j’ai été préparé de la meilleure façon : mes deux parents étaient musiciens. Ma mère chantait, jouait du piano et était très instruite dans de nombreux genres musicaux. Son frère était John Lewis, membre fondateur du Modern Jazz Quartet. Mon père était un chanteur formé, actif dans le théâtre musical et la scène folk des années 60. Avec un tel héritage et de tels modèles, ma passion pour la musique a été nourrie très tôt. Il est donc naturel que je me sente destiné à transmettre les dons culturels qui me sont parvenus.
Le Mississippi semble presque être un personnage à part entière dans l’album, comme un fil conducteur. Que représente-t-il pour vous ?
Après avoir passé de nombreuses fois près de ses rives, le sentiment qui revient toujours est un mélange de tristesse et de force. Ce fleuve chante d’innombrables histoires. J’ai lu un jour un livre expliquant comment l’eau capture le son, comme un enregistreur. Dans cette perspective, le Mississippi serait une immense archive de musique intemporelle.
L’album s’ouvre sur le seul morceau que vous n’avez pas écrit vous-même. Qu’est-ce qui vous a autant touché dans cette pièce pour en faire la porte d’entrée du projet ?
L’imagerie du morceau est très évocatrice, comme un film ouvrant la porte vers l’univers où vivent les autres chansons. C’était donc le morceau d’ouverture idéal. Le mot « Mississippi » possède une force d’attraction : il évoque à lui seul des images fortes. Ce terme, qui signifie « rassemblement de toutes les eaux » dans la langue ojibwée, résonne profondément dans la culture populaire.
« Le son de chaque nouvel album évolue naturellement »
Sur cet album, vous semblez avoir fait évoluer votre son sans jamais renier vos racines.
Je ne parlerais pas de réinvention, mais plutôt d’un approfondissement. Ma collaboration avec Glen Scott est un voyage continu. Le son de chaque nouvel album évolue naturellement. L’ensemble de One Mississippi est groovy et funk. Ce que j’aime dans la production de Glen, c’est qu’elle est enracinée tout en restant très contemporaine.
Plusieurs chansons évoquent la fuite, la liberté et la mémoire des injustices. Considérez-vous toujours que raconter ces histoires fait partie de votre responsabilité artistique ?
Bonne question. Oui. Transmettre des récits qui donnent de la force et encouragent à améliorer le monde est une responsabilité. C’est une façon de remercier pour la chance de pouvoir dédier notre art à une société débarrassée des préjugés et de la violence.

Dans Crossroads Marilyn Monroe, vous revisitez la tragédie d’Emmett Till sous un angle inattendu, celui de la femme qui l’avait faussement accusé. Comment aborder un sujet aussi chargé ?
La chanson a été inspirée par un livre, The Blood Of Emmett Till, écrit par Timothy B. Tyson. J’ai estimé que cette partie méconnue de l’histoire méritait d’être racontée davantage. Quant à l’écriture, j’ai senti dès le début que c’était une chanson qui n’attendait qu’à être écrite. Intuitivement, je me suis laissé porter, et l’histoire est venue.
« Pour moi, le sacré et le profane sont liés »
Les thèmes de réconciliation, de pardon et de rédemption reviennent souvent dans votre écriture. Avez-vous l’impression d’avancer sur une ligne entre le spirituel et l’artistique ?
Je ne fais pas de distinction entre les deux. Pour moi, le sacré et le profane sont liés. Il est naturel que mes convictions spirituelles apparaissent dans mes chansons. On exagère souvent la séparation entre blues et gospel. Pour moi, les deux cohabitent.
Vous travaillez avec Glen Scott depuis longtemps. Comment s’est déroulée la production cette fois-ci ? Le son est très épuré et clair.
Le meilleur mot serait « organique ». Glen et moi avons une communication presque télépathique pour trouver la meilleure façon d’habiller une chanson. Tout commence souvent par une démo guitare/voix. Glen, brillant multi-instrumentiste, ajoute rapidement une base batterie/basse. Le reste de l’arrangement se construit sans trop réfléchir. Glen est aussi un excellent ingénieur du son, qui connaît son studio par cœur. Travailler avec lui est un plaisir, presque un jeu plus qu’un travail.
Dans notre chronique Blues Actu, nous écrivions : “On croirait entendre un homme assis seul sur un porche du Delta, mais derrière lui résonne la voix d’un peuple entier.” Est-ce que cela correspond à l’esprit du disque ?
Oui, tout à fait. Parfois, j’ai l’impression que mes ancêtres m’envoient des chansons, pour dire ce qu’ils ne pouvaient pas exprimer en leur temps.
Certains titres ont un groove presque dansant, comme No Clothes On ou This One Don’t. Était-ce un choix conscient pour alléger les thèmes plus lourds ?
Oui, ces morceaux sont clairement dansants. J’ai pensé récemment à une citation de Alice Walker : « Les temps difficiles exigent une danse furieuse. » Inclure des titres plus légers permet de mieux accueillir les thèmes plus durs.
Vous mélangez le blues, le folk et le gospel d’une manière très personnelle. Comment voyez-vous l’évolution de votre identité musicale ?
À un moment, diviser la musique en catégories va contre son essence. Mes influences sont nombreuses et ont toutes fini par faire partie de mon son. Composer, c’est une manière de se souvenir : harmonies, mélodies, rythmes, mots déjà entendus, réassemblés de façon unique.
« Le groove est devenu central dans mon écriture. Ces vieux os ont envie de danser »
Après tant d’années de création et de scène, qu’est-ce qui continue à vous surprendre dans votre processus artistique ?
La force d’une bonne combinaison mélodie/harmonie/groove. Le groove est devenu central dans mon écriture. Ces vieux os ont envie de danser.
Y a-t-il une chanson sur cet album qui vous touche plus personnellement que les autres ?
Elles font toutes partie de moi, chacune à sa manière. If You’re Free me touche particulièrement en raison de la situation actuelle dans le monde. Souvent, une chanson devient ma préférée pendant un moment, puis une autre prend sa place.
Vous évoquez souvent un monde divisé, mais aussi la nécessité d’unité. Comment voyez-vous l’époque dans laquelle nous vivons ?
Nous traversons une période chaotique, où certains dirigeants cherchent à polariser pour renforcer leur pouvoir. Nous devons nous opposer à ces tendances destructrices. La musique nous aidera à traverser cette phase de changements rapides.
Pensez-vous que la musique a toujours le pouvoir de rassembler ?
Je ne le pense pas, je le sais. Mon enfance, puis trente ans de tournée, m’ont appris que la musique rappelle que nous formons une famille humaine.
Si vous deviez résumer le message de One Mississippi en une phrase, laquelle serait-elle ?
Comprendre notre passé est le meilleur moyen de construire l’avenir que nous voulons pour nos enfants.
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