
Né en 1952 à Perth, en Australie occidentale, Steve Tallis fait partie de ces musiciens dont le parcours s’est construit sur la route. Très jeune, un concert de Louis Armstrong en 1963 agit comme une révélation et le convainc de consacrer sa vie à la musique. Depuis, ce chanteur et guitariste n’a cessé de voyager, de jouer et d’explorer différentes traditions musicales, du blues aux musiques africaines en passant par le jazz, le rock’n’roll ou encore les répertoires des Balkans liés à ses origines macédoniennes.
Aujourd’hui installé à Paris, qu’il considère comme sa maison, Steve Tallis poursuit une trajectoire singulière faite de concerts intenses et souvent improvisés, où le rythme tient une place centrale. Artiste inclassable, il nourrit depuis des décennies une œuvre personnelle façonnée par ses voyages, ses rencontres et ses expériences musicales à travers le monde. Dans cet entretien, il revient sur ses débuts, ses influences et sa vision très ouverte du blues. Il évoque aussi ses méthodes de travail, son goût pour l’improvisation, ses nombreuses activités autour de la musique – de la radio à l’accompagnement d’artistes – ainsi que son dernier projet discographique. Une conversation dense avec un musicien qui continue, après plus de cinquante ans de carrière, à suivre la même ligne : jouer librement et raconter sa vie en musique.
🎤 Steve Tallis en interview avec Marc Loison
Bonjour et bienvenue Steve ! Vous êtes né en Australie, quels étaient vos premiers chocs musicaux en tant qu’enfant à Perth ?
J’ai commencé à jouer quand j’avais 10 ans. Puis mes parents m’ont emmené voir Louis Armstrong et Trini Lopez dans un théâtre qui accueillait des tournées internationales. Et c’est à ce moment-là, quand j’ai quitté le concert, que j’ai décidé que je deviendrai musicien. J’ai joué dans de nombreux groupes différents, solo et duo, depuis. J’ai vraiment rencontré beaucoup de gens intéressants et j’ai tourné dans de nombreux endroits dans le monde.
Vous étiez autodidacte ou formé par des musiciens spécifiques ?
J’ai entendu beaucoup de musique quand j’étais jeune. Mes parents avaient un 78 tours de Leadbelly, Good Night Irene. Ma mère était une grande fan de Ella Fitzgerald et Mahalia Jackson… J’ai entendu beaucoup de rock’n’roll, du jazz, Ray Charles… Et aussi, mes ancêtres sont macédoniens, donc j’ai entendu beaucoup de musique des Balkans, de Grèce, d’Albanie et de la musique turque. Je l’ai entendu beaucoup quand j’étais jeune. Donc ça m’a beaucoup influencé.
Par la suite, dans les années 1970, l’Australie était-elle un terrain fertile ou bien avez-vous senti rapidement la nécessité de partir ?
Je tournais surtout dans des groupes de blues. J’écoutais énormément Howlin’ Wolf, Muddy Waters, Sonny Boy Williamson, Little Walter, mais aussi Paul Butterfield ou Canned Heat. Dans les années 70, j’ai joué dans de nombreuses formations. On reprenait beaucoup de The Rolling Stones, de Bob Dylan, et d’autres artistes de cette génération. Mais au milieu de tous ces groupes, j’en avais aussi un, pendant quelques mois, qui jouait uniquement des compositions originales. Au départ, je n’étais que chanteur. Puis j’ai eu une guitare, et c’est là que j’ai commencé à écrire mes propres chansons. Ce groupe des années 70 était donc centré sur mes morceaux, mais il était très difficile de trouver du travail avec des titres originaux. J’ai donc continué à jouer d’autres répertoires avec différents groupes. Et puis, à la fin de 1974, j’ai décidé de tout quitter pour partir en solo. J’avais envie de jouer avec des musiciens différents, mais surtout de pouvoir interpréter mes propres chansons.

Les voyages sont très importants pour vous. On va parler un peu de l’Afrique, de l’Europe et de la France. Mais ces premiers voyages ont-ils changé la façon dont vous écoutiez la musique avant de la jouer ?
Pas vraiment dans les années 70. La première ville que j’ai visitée en dehors de l’Australie a été Paris, à la fin de 1974. Je suis arrivé ici et j’ai tout de suite aimé être là. Mais je ne pense pas que cela ait changé immédiatement ma façon de jouer. Cela est venu un peu plus tard. Quand j’ai commencé à tourner en Afrique, en Inde et au Pakistan, j’écoutais déjà beaucoup de musique provenant de ces régions. Je m’y intéressais de plus en plus profondément. Et puis, après la période des Stones et tout ça, comme beaucoup de gens, je me suis demandé qui écrivait les chansons. C’est là que je suis revenu aux sources et que j’ai découvert John Lee Hooker, Muddy Waters, Howlin’ Wolf, et d’autres encore.
À partir de là, il m’a semblé logique d’explorer l’Afrique. Je me suis intéressé très sérieusement au vaudou et à tout ce qui l’entoure. Cela m’a sans doute influencé lorsque j’ai commencé à voyager en Afrique, en Inde et au Pakistan, mais pas autant qu’on pourrait le croire. Mes intérêts musicaux sont très variés et je continue d’évoluer. Certaines de mes chansons sont clairement du blues. D’autres sont plus pop, d’autres encore plus rock. Il y a aussi des choses plus psychédéliques, peut-être même un peu d’avant-garde.
Je ne répète pas. Je joue avec des musiciens venus d’horizons très différents et nous ne répétons jamais. La musique reste donc très fraîche, très improvisée.
Qu’est-ce que vous avez appris en Afrique que vous n’auriez pas appris ailleurs ?
Je pense que c’était simplement le fait d’y être. Aller là-bas, vivre cette expérience… c’était incroyable. J’ai joué dans un festival appelé Panifest, qui célèbre l’anniversaire de la fin de l’esclavage, l’émancipation. Ils n’avaient jamais vu de chanteur blanc auparavant. Il n’y avait que des musiciens noirs. Pour moi, c’était un honneur de pouvoir jouer dans ce contexte. J’ai d’ailleurs quelques histoires assez drôles à ce sujet. Mais surtout, être là-bas, vivre les choses de l’intérieur, c’était une expérience très forte pour moi. Je ne dirais pas que j’y ai appris quelque chose de précis. En revanche, sur le plan spirituel, j’ai vécu quelque chose d’assez profond, vous voyez.
« Une expérience personnelle, presque spirituelle »
Est-ce que votre séjour en Afrique a changé votre point de vue sur les origines et la fonction sociale du blues ?
Je pense que c’était avant tout une expérience personnelle, presque spirituelle. Pour moi, il est évident que le blues vient d’Afrique. C’est vraiment évident.
J’ai des vinyles de musique du Sénégal ou du Mali où les mélodies sont exactement les mêmes que celles de Lead Belly, ce genre de choses, vous voyez. Cela m’a simplement permis d’élargir ma vision de toutes les musiques qui ont influencé ce qui est devenu le blues. Et puis, quand j’ai découvert Alan Lomax, cela a aussi été un grand tournant pour moi.
Ce que vous m’avez juste dit me rappelle une interview récente avec Cédric Burnside. La première fois qu’il avait entendu parler d’Ali Farka Touré c’était au moment où un gars qui connaissait Ali Farka Touré lui a dit : « Oh, tu joues tes intros de morceaux exactement comme Farka Touré le fait ! » Et il ne le connaissait pas !
Oui, quand Ali Farka Touré et John Lee Hooker se sont entendus pour la première fois, ils ont été frappés par leurs similitudes ! Pour moi, ce n’est pas surprenant : quand on écoute beaucoup de musiciens, on voit bien que tout est connecté. John Lee Hooker a été une influence majeure, notamment parce qu’il pouvait construire des morceaux très puissants avec un seul accord, porté par le rythme et la force des paroles. J’ai aussi beaucoup écouté Bob Dylan.
A propos de vos voyages et des endroits que vous avez traversés, ont-ils laissé leurs empreintes sur vous dans vos chansons par le rythme, les histoires, les langues ou les silences, ou bien est-ce un tout ?
Surtout le rythme. C’est vraiment ce qui m’intéresse le plus. Je suis un guitariste rythmique, je ne joue pas de lead. Mes chansons reposent avant tout sur des grooves, sur une pulsation. C’est là que tout commence pour moi.
Le rythme, pour moi, c’est la vie. C’est même essentiel. Je connais beaucoup de guitaristes capables de faire de très beaux solos, mais qui n’ont pas ce sens du rythme. Moi, dès que j’ai commencé à jouer et à écrire, je me suis concentré là-dessus. C’est la base de tout.
Parlons de la France, parce que votre relation avec la France dure depuis plusieurs décennies. Comment a-t-elle commencé ?
Je suis venu ici en 1974 et j’ai tout de suite aimé Paris. Il y a eu une connexion très forte dès le départ. En sortant de l’avion, en marchant dans les rues, je me suis senti immédiatement à ma place. Ensuite, j’ai commencé à revenir régulièrement en France, notamment à Cannes pour le Midem, afin de développer ma musique à l’international. J’ai compris à ce moment-là que, même si l’Australie est un grand pays, elle reste assez isolée. Ma musique trouvait plus naturellement sa place ailleurs.
J’ai donc commencé à travailler à l’export, en parallèle de mes activités de distribution en Australie, et tout cela a pris de l’ampleur. J’ai toujours aimé venir ici. J’ai même fait une demande de passeport grec pour pouvoir m’installer en Europe. Cela a pris du temps, mais dès cette période, j’avais déjà l’idée de m’y installer.

Et qu’est-ce que vous avez trouvé en France que vous n’avez pas trouvé ailleurs ? Est-ce que c’est un public, une façon d’écouter votre musique ? Est-ce aussi une liberté artistique ?…
La liberté est très importante pour moi, mais j’ai aussi ressenti en France un vrai respect pour la musique et pour l’art. Cela existait en Australie dans les années 60 et peut-être 70, mais ça a beaucoup changé depuis. Ici, je le ressens encore très fortement. Le public est formidable en France, mais il l’est aussi en Australie. Partout où je suis allé, j’ai toujours eu de très bonnes réactions.
Ce que j’aime particulièrement en France, ce sont les petits lieux : les villages, les cafés, les bars. Certains de ces concerts comptent parmi les meilleurs que j’ai faits. J’ai joué devant des dizaines de milliers de personnes en Inde ou en Afrique, mais je préfère ces formats plus intimes, où je peux voir le public et vraiment partager quelque chose avec lui.
Est-ce que le public français est particulièrement réceptif à la dimension narrative et ritualistique de votre musique ?
Oui, je pense. Beaucoup de la musique que j’aime, je ne comprends pas les paroles, qu’elle soit africaine, mexicaine ou brésilienne. Et pourtant, ça fonctionne. On n’a pas forcément besoin de comprendre les mots, c’est avant tout une question de ressenti. Je pense que les gens se connectent surtout au rythme. Mon répertoire est assez varié, avec des passages a cappella, et ce mélange-là n’est pas si courant. Au final, ce que le public retient, c’est l’énergie, la sensation. Et ces dernières années, on a passé de très belles soirées en France.
« Ma maison, c’est Paris »
Et après tant d’années sur la route, où se trouve votre maison, aujourd’hui ?
Ma maison, c’est Paris. Je retourne en Australie chaque année parce que j’y ai des enfants et un petit-enfant, mais je me sens à la maison ici.
J’ai plusieurs questions sur votre relation à la musique, sur plusieurs plans : artistique, spirituel et social, parce que ça semble important dans votre univers…
Oui. Je pense que le blues est beaucoup plus infini que ce que les gens en pensent. Beaucoup de gens, des puristes ou ce que ce soit, sont très « bloqués » sur l’étendue du blues. Je ne suis pas borné du tout. Quand vous dites le mot « blues », ça peut signifier n’importe quoi ; c’est un terme très étendu pour beaucoup de musiques, vous savez…
Vous parlez des gens qui aiment le blues jusqu’à donner leur vie pour ça, mais vous semblez être plus que ça, non ?…
Oui, j’aime trop la musique pour être puriste. Je ne l’ai jamais été, même jeune. J’ai toujours écouté énormément de choses différentes. Je me souviens de la première fois où j’ai entendu Leadbelly : c’était comme une symphonie, quelque chose de très fort. Ma mère m’a aussi fait découvrir Sister Rosetta Tharpe, et j’ai été frappé par sa puissance à la guitare.
Ce que j’aime dans le blues, c’est que c’est avant tout une expression personnelle. J’écris à partir de ce que je vis, de ce que j’observe, que ce soit politique, intime ou lié à la vie et à la mort. Pour moi, cette musique n’appartient à personne. On m’a déjà demandé si elle était australienne, mais je ne pense pas en ces termes. Elle est faite pour tout le monde, quels que soient l’origine ou l’âge.

Et sur votre relation personnelle à la musique, votre musique se situe souvent près de la transe et de l’incantation. Est-ce une recherche consciente, ou un état qui vous emporte sur scène ?
Quand j’étais enfant, j’écoutais beaucoup de musique macédonienne et grecque, très immersive, avec des morceaux longs, liés à la danse. C’est une approche qui m’a marqué. Dans le blues, le premier musicien qui m’a donné cette sensation, c’est John Lee Hooker. Il a eu un impact énorme sur moi. Le fait de pouvoir construire une chanson avec un seul accord, tant que le rythme est fort et les paroles solides, c’est quelque chose de très puissant.
En parallèle, j’ai grandi avec les Beatles, les Stones, les Kinks, les Yardbirds, et aussi Jimi Hendrix. J’écoutais énormément la radio, qui a été essentielle pour moi. J’ai été influencé par tout ce que j’ai entendu.
Comment choisissez-vous vos musiciens ? Plutôt pour des raisons musicales, humaines ou spirituelles… ou un mélange des trois ?
Toutes. Il faut qu’il y ait une vraie connexion, à la fois musicale et humaine. Même quand je rencontre des musiciens pour la première fois, je sens assez vite si ça fonctionne. Les gens avec qui je joue deviennent souvent des amis, parce qu’on partage cette façon de faire de la musique. Ils doivent aussi accepter que je ne répète pas, que tout se fasse dans l’instant.
C’est cette liberté que je recherche, et que je leur laisse aussi. Je suis toujours à la recherche de musiciens intéressants, et j’ai la chance d’en avoir de très bons à Paris.
Vous avez rencontré beaucoup de grands artistes. Quels sont vos meilleurs souvenirs ?
Bob Dylan. Nous étions en tournée avec mon groupe, et son manager est venu me voir avant le concert pour me dire de ne surtout pas chercher à le rencontrer. Il m’a expliqué qu’il travaillait avec lui depuis vingt ans et qu’il ne voyait jamais les premières parties. Pendant notre set, dix minutes avant la fin, j’ai regardé de l’autre côté de la scène et je l’ai aperçu, là, en train de nous écouter.
Après le concert, le même manager m’a rappelé pour me dire que Dylan voulait me voir. Il avait aimé notre musique et souhaitait me rencontrer. Dans la loge, il parlait simplement de musique, comme entre musiciens. Il m’a dit qu’il n’avait pas entendu quelque chose comme ça depuis trente ans, et m’a conseillé de rester concentré, de ne pas me compromettre.
Il m’a ensuite invité à le rejoindre à l’hôtel. Il était avec Tom Petty et les Heartbreakers, qui l’accompagnaient sur la tournée. On a parlé toute la nuit. Le lendemain, en revanche, il était beaucoup plus distant. C’était assez étrange.
Nous allons évoquer le triple album « Memory Ghost ». Pourquoi avoir choisi le format du triple album ?
Au départ, ce devait être un double album, avec une partie solo et une partie en groupe. Puis un ami percussionniste au Brésil, Gary Ridge, avec qui j’avais déjà travaillé en Australie, m’a proposé de participer. Il apparaît sur le premier CD de Memory Ghost.
Je travaille toujours en studio comme en live, en une seule prise. Cette fois, j’ai fait une session solo que je lui ai envoyée, en lui laissant carte blanche : choisir les morceaux, ajouter des percussions et des loops. Il a construit ses parties de cette façon, et nous avons ensuite intégré ses propositions, parfois sur des textes écrits à la dernière minute. Je validais simplement ce qu’il envoyait, et je n’ai pratiquement rien refusé. Certaines chansons ont même été enregistrées sur mon téléphone. J’aimais beaucoup cette idée de collaboration à distance, assez nouvelle pour moi.
Au final, il y avait trop de matière pour un double album. Il reste encore des morceaux non publiés issus de ces sessions. Comme je sors habituellement tout ce que j’enregistre, il a fallu faire des choix, ce qui n’est jamais évident pour moi. C’est ainsi que le projet est devenu un triple album.

Comment se répondent les trois disques entre eux ? Y a-t-il trois chapitres de la même histoire ?
Oui, on peut voir ça comme trois chapitres d’un même livre : ils racontent chacun quelque chose, tout en étant différents. J’aime beaucoup travailler les « hollos » a cappella avec des percussions. Sur l’album, on a ajouté des loops, ce qui change légèrement la couleur de la voix.
En concert, je fais ces passages a cappella avec un tambourin, mais sur disque, la présence des percussions est plus marquée. C’est quelque chose qui m’intéresse particulièrement, parce que tout part du rythme.
Après un projet si vaste, ressentez-vous la nécessité du silence ou déjà l’appel d’un nouveau cycle créatif ?
Je pense toujours à un prochain album. J’ai besoin de silence, j’ai besoin de douleur aussi pour écrire, mais j’écris toujours des paroles et je pense toujours aux rythmes. Je dirais que le prochain album sera peut-être pour l’année prochaine. En général il faut environ deux ans pour écrire les chansons.
Merci Steve ! A bientôt
Merci Marc.
