
Blues Actu s’offre, une fois de plus, un pas de côté dans l’univers de la pop pour vous faire découvrir la magnifique bande dessinée de Hervé Bourhis, sobrement intitulée Paul, aux éditions Casterman. L’ouvrage, sorti avant l’été, plonge au cœur d’une période méconnue : les années 1969 à 1973, où Paul McCartney, fragilisé par la séparation du groupe, oscille entre isolement, doutes et excès, avant de retrouver l’élan vital qui le mènera vers une liberté artistique totalement renouvelée. Paul c’est le portrait passionnant d’une légende de la musique forcée de se réinventer un avenir, et quel avenir ! Rencontre avec Hervé Bourhis, tout à la fois scénariste et dessinateur de Paul.
🎤 Hervé Bourhis en interview
Bonjour Hervé. Vous venez de sortir une superbe BD sur une icône de la pop… Paul McCartney. Vous aviez déjà exploré l’histoire du rock avec Le Petit Livre Rock ou encore Le Petit Livre Beatles. C’est un projet qui s’inscrit dans la continuité de ces précédents ouvrages ?
Oui et non, je fais des livres sur le rock depuis plus de 20 ans, mais c’est souvent plus sous une forme documentaire, des chronologies graphiques. Là, il y a une dimension romanesque qui est assez nouvelle pour moi, pour ce genre de sujets. J’ai déjà fait des biopics (Vian, Prévert), mais je ne les ai pas dessinés.
Dans Paul, vous signez à la fois le scénario et le dessin. Pourquoi ce choix d’assumer seul l’intégralité du projet ?
J’ai sorti une soixantaine de bandes dessinées, et j’en ai dessiné la moitié. Ça dépend de mon envie, là c’était un sujet qui me tenait à cœur, et j’avais envie de changer mon dessin, d’expérimenter plus, notamment côté couleurs.
Cette BD s’intitule simplement Paul, sans mention des Beatles ni même du nom de McCartney. C’était une façon d’entrer plus facilement dans son intimité, pour vous comme pour les lecteurs ?
Oui, ça devait s’appeler Wild Life, mais comme on entre dans son intimité, j’ai trouvé évident de juste écrire son prénom. Et puis l’album Wild Life n’est pas si connu, et Band on the Run, c’est un peu cliché…

Qu’est-ce qui vous a motivé à centrer cette BD précisément sur la période 1969-1973 ? C’était un chaînon manquant ?
Je me suis rendu compte autour de moi qu’à part des obsédés des Beatles, cette période était méconnue. Que les gens connaissaient peu ou méprisaient les Wings, et que la séparation des Beatles restait une histoire floue. Il y a encore des gens pour penser que Let It Be est le dernier album enregistré par les Beatles. Il fallait remettre de l’ordre !
Vous êtes né en 1974, soit un an après la période que vous avez choisie dans le livre… Comment s’est faite votre rencontre avec les Beatles ?
Par un livre, un joli petit album carré de Jacques Volcouve, qu’on m’a offert pour mes 14 ans. À la maison, on n’avait que le premier album des Beatles, qui ne m’avait pas impressionné. J’ai donc découvert à travers ce livre l’histoire des Beatles et de leurs albums avant d’écouter leur musique. Et ensuite, j’ai acheté les cassettes de Sgt. Pepper, Magical Mystery Tour et Abbey Road…
« J’accumule tout ce que je peux depuis 37 ans »
Le travail documentaire sur cette période de crise après la séparation des Beatles est impressionnant. Comment vous êtes-vous documenté ?
J’accumule tout ce que je peux depuis 37 ans, alors j’ai ce qu’il faut. Après, il a fallu creuser, sur des sites de fans avec des photos inédites de la maison de Paul, sur des forums d’étudiants qui ont photographié les Wings en 72, etc. C’est passionnant.
Y avait-il des moments ou des événements méconnus que vous teniez à mettre en lumière dans cette BD ?
Oui, plein, notamment l’histoire du télégramme de Hendrix, la rencontre avec Fela à Lagos…

Le style mêle cartoon, réalisme et psychédélisme … Comment avez-vous trouvé cet équilibre ?
D’abord je ne sais pas si je l’ai trouvé ! Et ensuite je pense que c’est la couleur, qui unifie le tout.
Les Beatles évoquent pour moi un univers graphique très riche… C’était une contrainte dans la façon d’aborder le dessin ?
Oui parce que richesse peut vite signifier lourdeur. J’ai voulu me détacher du style graphique de la période, le début des années 70, c’est lourd et un peu moche… Orange, marron, motifs surchargés… J’ai préféré m’inspirer des années 60, de Milton Glaser, ou du dessin animé Yellow Submarine. C’est coloré, mais aéré.
On dit que la mise en couleur vous a d’ailleurs donné du fil à retordre…
Oui, comme à chaque livre. Je suis autodidacte, donc je travaille un peu au radar, à l’instinct. Je recommence énormément.
Représenter les visages, les expressions, le physique de Paul McCartney devait être un défi, vu sa notoriété, son statut de légende et le fait qu’il a été dessiné des milliers de fois ?
Oui d’autant que ce n’est pas juste un portrait. C’est en faire un personnage de bande dessinée qu’on va représenter sous toutes les coutures. Il faut faire du character design, comme en animation. Il a été dessiné des milliers de fois, mais presque toujours du même angle, de face ou de 3/4. Ce n’est pas suffisant pour de la BD !
Vous abordez la dimension psychologique : dépression, isolement, reconstruction… C’était une période sombre et vous évitez le pathos. C’est quoi le secret ?
Je ne crois pas éviter une forme de pathos. Mais c’est un homme solide, et élevé à la dure. Je ne crois pas qu’il se soit roulé par terre en pleurant comme un bébé. Il a fait ça à l’anglaise : je picole, je m’autodétruis et je reste digne.
Vous revenez aussi sur un épisode marquant : la rumeur “Paul est mort” autour de laquelle il y a eu tellement de fantasmes ! Comment avez-vous choisi de l’aborder ?
De façon un peu journalistique : je raconte les faits, les tenants de la rumeur, et son sentiment sur le sujet.
Ce travail vous a-t-il fait revisiter votre propre relation aux Beatles ?
Pas vraiment, mais là je reviens de dix jours à Liverpool, et je crois que je les aime encore plus !
« Linda a sauvé Paul »
Le personnage de Linda occupe une place très importante dans l’histoire…
Oui, ça c’était très important. Le rock est un monde très misogyne et il était primordial de rappeler la place des femmes dans cette histoire. Yoko a sauvé John en 68, Linda a sauvé Paul en 69-70, puis elle a participé activement aux Wings. Linda est une grande photographe, et Yoko une artiste importante du mouvement Fluxus. Ce ne sont pas des groupies.
Paul McCartney a-t-il eu connaissance de ce livre ? Avez-vous eu un retour de sa part ?
Non, nous sommes en 2025, il y a une judiciarisation de tout, et je préfère me préserver.

Si jamais… qu’aimeriez-vous qu’il vous dise en le lisant ?
J’aimerais qu’il ne me fasse pas de procès, déjà. Et s’il pouvait se dire « c’était pas tout à fait comme ça, mais c’est un point de vue intéressant », ça serait déjà super !
Envisagez-vous une suite ? Ou une autre période de sa vie ?
Non, c’est SA période héroïque, je ne trouverai pas mieux. Par contre, il y a d’autres sujets. Ringo, par exemple.
Plus largement, quel est votre rapport personnel à la musique ? Est-ce que le blues en fait partie ?
Je ne vais pas me faire des amis, mais j’ai une théorie sur trois musiques : jazz, blues, reggae. Ce sont des musiques noires, qui doivent être jouées par des noirs. Je pourrais développer pendant des heures, et je ne le ferai pas. Mais pour moi le blues, c’est celui du delta, dans les années 20-30. Leadbelly, Robert Johnson, etc. Déjà le blues électrique j’ai du mal. Et par extension, Eric Clapton ou Stevie Ray Vaughan, ça me crispe. Mais Paul ne serait pas d’accord, il adore le blues électrique !
Et pour finir : sur une île déserte, quel disque de McCartney emporteriez-vous ?
Il n’y a pas d’électricité sur une île déserte, mais disons Ram.
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