
Fantastic Negrito sera à Jazz à Vienne le 27 juin prochain pour la traditionnelle Nuit du Blues. Son parcours ressemble à un scénario de film américain : une ascension fulgurante, une chute brutale, un grave accident qui manque de lui coûter la vie puis une renaissance artistique spectaculaire. Depuis une dizaine d’années, l’artiste californien s’est imposé comme l’une des voix les plus intéressantes de la musique américaine contemporaine, multipliant les récompenses et les albums salués par la critique. Avec Alive!, son premier véritable album live, il revient à l’essence même de son projet : une musique libre, imprévisible et humaine. Pour Blues Actu, il revient sur ce disque et sur sa vision d’un blues résolument tourné vers l’avenir.
🎙️ Fantastic Negrito en interview avec Cédric Vernet
Tu arrives à Jazz à Vienne avec un nouvel album live, Alive!. Pourquoi était-ce le bon moment pour enfin publier un véritable disque en concert ?
Comme le dit le titre : Alive! Je crois que c’est le bon moment pour être reconnaissant d’être vivant. J’ai toujours pensé que la véritable expérience Fantastic Negrito se passait sur scène. Les disques racontent une partie de l’histoire, mais le concert est l’endroit où la musique respire, où elle change chaque soir. Après des années passées à tourner dans le monde entier, j’ai eu le sentiment que c’était le bon moment pour capturer cette énergie et la partager. Ne laissez pas les ordinateurs et le système changer notre façon de penser.
L’album sonne de manière très brute, très humaine et spontanée. As-tu volontairement conservé les imperfections pour préserver cette énergie du live ?
Absolument. À une époque où tout le monde essaie d’être parfait et parfaitement accordé, c’est sans doute le bon moment pour faire exactement l’inverse. Ce qui m’intéresse, c’est la vérité. Les petites imperfections, les bruits du public, les moments inattendus : c’est là que se trouve l’humanité. Je voulais que les auditeurs aient l’impression d’être dans la salle avec nous. Une église sans la religion.
« Ce qui m’intéresse, c’est la vérité »
Les morceaux ont été enregistrés dans différents pays, différentes salles et différentes situations. Cherchais-tu à chaque fois une alchimie particulière avec le public ?
Oui. Un album live est avant tout une collaboration entre le groupe et le public. Nous avons enregistré dans plusieurs endroits parce que chaque public apporte quelque chose d’unique. J’essaie de ne pas trop chercher quand il s’agit de musique. Je préfère simplement laisser les choses se produire naturellement.
Avec le nouveau single Please Computer, tu poses la question : « L’intelligence artificielle va-t-elle nous remplacer ? ». Alive! est-il aussi une réaction à cette époque ultra-numérique ?
D’une certaine manière, oui. Nous vivons dans un monde où tout est filtré, retouché, optimisé et soigneusement mis en scène. Alive! représente exactement l’inverse. C’est désordonné, spontané et profondément humain. C’est rempli de possibilités infinies. C’est ce qui lui donne de la valeur à mes yeux. Et j’espère qu’il en aura aussi pour vous.

On ressent une vraie colère et une urgence dans cette chanson. Elle semble presque sortir du cadre du blues pour aller vers quelque chose de beaucoup plus rock…
Je veux simplement continuer à vivre, respirer, réfléchir, lutter et apporter ma contribution. Les questions auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui dépassent largement les frontières d’un genre musical. J’ai 58 ans et j’ai vu les gens courir après promesse après promesse. Aujourd’hui, on nous explique que la technologie va nous sauver. Cette chanson interroge ce qui se passe lorsque nous commençons à considérer les machines comme des dieux et que nous oublions ce qui fait notre humanité. Nous sommes les seuls à pouvoir nous sauver nous-mêmes. Pas d’équipe, pas de rêve.
Beaucoup d’artistes utilisent aujourd’hui la technologie pour rendre leurs concerts parfaits. Toi, tu sembles faire exactement l’inverse et accepter le risque ainsi que l’imprévu. C’est juste ?
Je pense qu’il existe un juste milieu. Pourquoi trop réfléchir à tout cela ? La chose la plus importante et la plus puissante qui puisse se produire, c’est lorsqu’un artiste parvient à créer un lien avec son public. Avec ça en tête : fais-le bien, fais-le grand, fais-le brut. C’est ce qui fonctionne pour moi. Chacun suit son propre chemin.
Sur scène, on a parfois l’impression que tu prêches autant que tu joues. En as-tu conscience ?
Peut-être. Mais je ne cherche pas à faire la morale. Je cherche à partager des expériences. J’ai vécu une vie compliquée. Si ce que j’ai appris peut aider quelqu’un à se sentir un peu moins seul, alors c’est une très belle chose.
« Je ne sais pas si la douleur disparaît un jour complètement »
Ton précédent album studio, Son of a Broken Man, était très personnel et abordait les blessures familiales ainsi que les cicatrices émotionnelles. Le fait de jouer ces chansons en concert aide-t-il à exorciser cette douleur ?
Cela aide à la transformer. Je ne sais pas si la douleur disparaît un jour complètement. Mais la musique me permet de transformer des expériences difficiles en quelque chose d’utile. J’appelle ça transformer la merde en quelque chose de bon.
Certaines de tes chansons changent complètement sur scène, comme si elles devenaient plus libres. Quand tu écris aujourd’hui, penses-tu déjà à la façon dont elles vivront plus tard en concert ?
Pas consciemment. Les chansons arrivent quand elles arrivent. Mais je sais que la chose la plus importante est de ne pas se mettre en travers du processus créatif. Souvent, nous sommes nous-mêmes ceux qui bloquent tout. Une chanson trouvera une seconde vie sur scène. C’est là qu’elle révèle réellement qui elle est.
Tu as connu les majors, l’échec, un grave accident qui aurait pu mettre fin à ta carrière puis une renaissance totalement indépendante. Aujourd’hui, lorsque tu montes sur scène, as-tu enfin le sentiment d’être devenu l’artiste que tu voulais être ?
Je ne sais pas si cela arrivera un jour. Et j’espère même que non. Que cela reste un voyage permanent. La plus grande leçon a été d’apprendre à me faire confiance. L’industrie a passé des années à me dire ce que je devais être. L’indépendance m’a permis de devenir celui que je suis réellement. Chaque fois que je cherche trop quelque chose, je finis par avoir des problèmes.
Pendant longtemps, l’industrie ne semblait pas savoir où te placer. Le fait d’être devenu inclassable est-il finalement ta plus grande force ?
Je suis un cauchemar pour les services marketing et j’ai appris à l’accepter. Je l’ai même inscrit sur mes réseaux sociaux. Au début, les gens voyaient cela comme un problème. Aujourd’hui, j’y vois une liberté. L’Amérique nous a donné le blues, le rock, la soul, le funk, le jazz et le gospel. Pourquoi devrais-je choisir une seule voie ? Je trouve ça absurde. Si tu n’es pas un artiste grand public et que tu es indépendant, alors sois aussi libre que tu le souhaites.
« Je considère le blues comme un langage vivant, pas comme une pièce de musée »
Pourtant, tu seras à Jazz à Vienne lors d’une soirée blues, alors que ta musique dépasse largement ce cadre. Comment te situes-tu aujourd’hui dans cette scène ?
C’est un honneur. Le blues est l’une des racines de tout ce que je fais. Mais je considère le blues comme un langage vivant, pas comme une pièce de musée. L’esprit du blues repose sur des expériences authentiques et cela peut prendre des formes très diverses. Cette forme d’art américaine est ce qui a permis à mes ancêtres de traverser certaines des expériences humaines les plus traumatisantes de l’histoire.
Certains puristes considèrent encore le blues comme une musique figée dans le passé. Toi, tu sembles vouloir constamment le bousculer. Est-ce quelque chose qui t’amuse ?
Je suis le fils bâtard du blues, du funk, du rock’n’roll et de la soul. Personne ne voulait vraiment de moi. Les vraies personnes m’ont trouvé et aujourd’hui nous formons une famille. Le blues était révolutionnaire à ses débuts. Ceux qui l’ont créé étaient des innovateurs. La meilleure façon d’honorer cette tradition n’est pas de la copier mais de continuer à avancer.

Tu as partagé la scène avec des artistes très différents, de Bruce Springsteen à Chris Cornell. En tant que grand performeur, qu’est-ce que tu reconnais immédiatement chez un autre artiste de scène ?
L’absence de peur. Ceux qui poursuivent la grandeur plutôt que la célébrité. Quand quelqu’un monte sur scène et s’engage totalement dans ce qu’il est, on le ressent immédiatement. Que cette personne joue devant cinquante spectateurs ou cinquante mille.
Qu’aimerais-tu que le public de Jazz à Vienne retienne de ton concert lors de cette Nuit du Blues ?
J’aimerais que les gens repartent en se sentant davantage connectés à eux-mêmes, aux autres et à l’idée que nous sommes plus forts que nous le pensons. Si les gens repartent en se sentant vivants, alors nous avons fait notre travail.
Pour terminer, suis-tu la scène blues actuelle ? Et peux-tu nous citer une découverte récente ?
J’essaie de ne rien attendre ni de ne rien désirer. C’est très dangereux pour un narcissique en rémission. L’essentiel, c’est de monter sur scène, brancher les amplis, ressentir l’énergie, la passion, la puissance et laisser le jeu commencer. Je viens d’Oakland, en Californie, pour partager cette expérience musicale.
Je garde toujours une oreille ouverte. Beaucoup d’artistes emmènent aujourd’hui l’esprit du blues vers de nouveaux territoires. Ce qui m’enthousiasme n’est pas un style particulier mais les artistes assez courageux pour dire la vérité et créer quelque chose qui semble réellement vivant.
Je ne peux pas dire que je surveille particulièrement la scène, mais je garde les oreilles ouvertes. Ce qui doit arriver jusqu’à moi finit par arriver. Je vois et j’entends tellement d’artistes brillants dans le monde. Ceux qui retiennent mon attention sont généralement les plus innovants, ceux qui essaient de penser en dehors des cadres établis.

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