
Enregistré en public pendant une tournée dans l’Ouest canadien, A Beautiful Buzz démontre, si c’était encore nécessaire, toute la force scénique de Samantha Martin & Delta Sugar. Portée par une voix puissante et un groupe soudé au service du groove, la chanteuse canadienne signe un album où chaque morceau vit au rythme du public. Pour Blues Actu, elle revient sur cet album enregistré sans filet.
🎙️ Samantha Martin en interview avec Cédric Vernet
Bonjour Samantha ! A Beautiful Buzz a été enregistré en live pendant votre tournée dans l’Ouest canadien. Quelle énergie dans ce disque ! À quel moment tu as compris que ces concerts méritaient de devenir un album ?
Nous avons enregistré beaucoup de nos concerts au fil des années, surtout pour garder une trace. Mais ce n’est que quelques années plus tard, en fouillant dans les disques durs à la recherche d’une version de Loving Cup pour un saxophoniste qui remplaçait notre musicien habituel, que je suis retombée sur le concert de Maple Ridge. J’ai écouté Loving Cup et je me suis dit : « Waouh, cette version était vraiment bonne… Je me demande si le reste du concert est aussi fun. » Et c’était le cas !
Ta musique mélange soul, gospel, blues et rock avec quelque chose de très intense. Est-ce que tu cherches encore cet équilibre entre ces différents styles ? Ou est-ce devenu totalement naturel aujourd’hui ?
Je dirais que mon style est une adaptation, ou un mélange, de toutes les chansons et de tous les styles qui composent la bande-son de ma vie. Une partie de moi est profondément liée à l’écriture, donc certaines chansons se prêtent naturellement à certains genres plus qu’à d’autres. Et je ne pense pas que passer d’un univers stylistique à un autre soit forcément une mauvaise chose, tant que l’ensemble reste cohérent. Je laisse les auditeurs décider si j’ai trouvé le « bon équilibre ». Certains diront oui, d’autres non… mais je pense qu’il y a au moins une chanson dans laquelle chacun peut se retrouver.
On sent dans tes concerts une vraie dimension collective, une osmose impressionnante entre toi et les musiciens. Comment se construit cette énergie avec Delta Sugar sur scène ?
J’espère que c’est vraiment ce qu’on ressent, et pas juste quelque chose qui en a l’air ! (rires) On joue ensemble depuis très longtemps. Certains musiciens sont partis puis revenus selon les périodes et les disponibilités, mais ce groupe-là a énormément joué avec moi. Et puis cet enregistrement correspondait aussi au dernier concert de la tournée, donc ça a forcément aidé. J’essaie surtout de faire en sorte que le groupe sache à quel point je les apprécie. Je fais aussi très attention à rendre les tournées et les concerts les plus confortables possible pour tout le monde afin qu’on puisse se concentrer uniquement sur le fait de proposer le meilleur show possible.
Le premier extrait My Crown est très fort émotionnellement. Qu’est-ce que cette chanson raconte ?
My Crown a été écrite par un producteur avec qui j’avais travaillé sur le premier album de Delta Sugar, Send The Nightingale, en 2014. Rench m’avait dit qu’il avait une chanson qu’il pensait parfaite pour moi. Je l’ai écoutée et elle a immédiatement résonné en moi. Pour moi, elle parle des sacrifices qu’on fait, du travail nécessaire simplement pour continuer d’avancer, et de l’espoir que tout cela finira par porter ses fruits.
« Je ne cherche jamais à ressembler à quelqu’un d’autre que moi-même »
Beaucoup de critiques te comparent à Aretha Franklin, Mavis Staples ou Tina Turner. Est-ce flatteur ou parfois un peu compliqué quand on essaie de construire sa propre identité ?
C’est évidemment flatteur parce qu’elles font partie des plus grandes voix que j’ai jamais entendues. Mais honnêtement, je ne pense pas que ce soit vraiment juste. Je ne sonne comme aucune d’entre elles. Je ne peux pas atteindre les mêmes notes ou les mêmes envolées qu’Aretha, Mavis possède une richesse vocale totalement unique, et Tina était tout simplement incroyable. Je pense que ce que les gens perçoivent, c’est surtout l’intensité ou la conviction dans l’interprétation. C’est aussi pour ça qu’on me compare souvent à Janis Joplin. Les critiques aiment avoir des références pour situer un artiste, je comprends totalement ça. Mais je ne cherche jamais à ressembler à quelqu’un d’autre que moi-même… pour le meilleur ou pour le pire, c’est simplement ce qui sort de ma bouche !
Tu as souvent expliqué que la route et les tournées avaient façonné votre son de groupe. Ce disque live t’apporte ce que le studio ne pourra jamais reproduire ?
Ce qui manque toujours à un album studio, c’est le public et sa manière d’interagir avec la musique. Ça, on ne peut pas le recréer. Une salle pleine, ou même vide parfois, peut complètement modifier l’ambiance. Si les gens dansent, comme dans un bar rock en Espagne, tu veux maintenir cette énergie et les garder debout. Si le public est plus calme, comme dans un théâtre assis, tu peux davantage montrer les compositions les plus délicates ou ton côté plus doux.
La relation entre la salle, le public et le groupe influence énormément ce qui se passe musicalement. Il y a une véritable circulation d’énergie qui peut pousser la musique dans des directions très intéressantes. Parfois ça fonctionne merveilleusement bien… parfois un peu moins ! (rires) En studio, tout est plus contrôlé. Tu cherches une certaine forme de perfection et tu peux refaire les prises autant de fois que ton budget te le permet.

Ton premier album Send the Nightingale était lié à une période très personnelle autour de la maladie de ta mère. L’écriture reste aujourd’hui une manière de transformer les expériences difficiles en musique ?
Oui, mais j’ai aussi besoin, d’une certaine manière, d’avoir tourné la page avant de pouvoir écrire dessus. J’écris beaucoup sous forme de récits. Il faut un début et une fin, ou au moins sentir où l’histoire va mener, pour que je sache vraiment comment aborder une chanson. Pour le cancer de ma mère, c’était malheureusement une maladie terminale. Je savais que tout allait aller très vite. Des chansons comme Give Me Your Mercy ou Take Us Swiftly Home ont été écrites avec ce désir qu’elle puisse partir paisiblement et ne plus souffrir davantage.
Tu as été nommée plusieurs fois aux JUNO Awards et aux Maple Blues Awards. Est-ce que tu as le sentiment que la scène blues et soul canadienne obtient enfin une vraie reconnaissance internationale ?
Je pense que la scène blues au Canada est globalement en très bonne santé. Beaucoup d’artistes canadiens tournent désormais à l’international et ça aide énormément. Le gouvernement soutient aussi beaucoup les tournées internationales grâce à des aides financières, donc nous avons cette chance. Plus les artistes blues et soul canadiens tournent à l’étranger, plus les récompenses et la reconnaissance obtenues ici prennent de l’importance à l’international. Il y a énormément de talents au Canada, et tout le travail que nous faisons à travers ces tournées contribue clairement à mettre cette scène en lumière.
« Quand une musique devient trop lisse ou trop contrôlée, elle perd son humanité »
Aujourd’hui, beaucoup d’artistes recherchent des productions extrêmement lisses et contrôlées. Toi, tu sembles défendre une musique plus humaine. Est-ce une forme de résistance artistique ?
Quand une musique devient trop lisse ou trop contrôlée, elle perd son humanité, et ça s’entend immédiatement. Les petites imperfections d’un enregistrement deviennent parfois, des décennies plus tard, ce que d’autres essaient de reproduire. On ne peut pas fabriquer artificiellement une émotion ou une ambiance. Les outils comme l’intelligence artificielle générative, le MIDI, l’Autotune ou la quantification rythmique restent des outils. Mais il faut faire très attention à la place qu’on leur laisse dans le processus créatif. Ce qu’il ne faut surtout pas perdre, c’est l’élément humain dans la performance, en studio comme sur scène. C’est là que réside toute la magie. La scène reste le dernier endroit où l’on peut vraiment mesurer ce qu’un artiste vaut réellement. Si l’album est incroyable mais que le concert est mauvais… à quoi bon ?
Au fond, je ne suis pas une star pop ou country à la recherche d’un succès commercial absolu. J’essaie simplement de partager ma vision du monde avec les gens, dans l’espoir de créer du lien et une meilleure compréhension de la condition humaine. J’écris, j’enregistre et je joue pour entrer en connexion avec de vraies personnes… pas avec un algorithme.
Un disque pensé pour la scène avant tout

Enregistré lors du dernier concert de la tournée Love Is All Around dans l’Ouest canadien en 2022, A Beautiful Buzz capture cette montée d’intensité propre aux groupes qui vivent plusieurs semaines sur la route avant d’atteindre une forme de relâchement et de cohésion totale au dernier soir d’une tournée.
Porté par des cuivres omniprésents, des chœurs gorgés de gospel et la voix impressionnante de Samantha Martin, le disque révèle toute la richesse collective de Delta Sugar. Derrière cette apparente spontanéité se cache d’ailleurs un véritable travail d’orfèvre dans les arrangements, héritier autant des grandes productions Stax et Hi Records que de l’énergie plus rugueuse du rhythm’n’blues contemporain.
Forgé dans les kilomètres, les clubs et les salles de concert, A Beautiful Buzz rappelle surtout que certaines musiques ne prennent leur véritable dimension qu’en live, au contact du public. Dans cette dualité permanente entre maîtrise et lâcher-prise, Samantha Martin impose une présence rare, intense, impossible à feindre.
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