
Pour célébrer les 25 ans de Bon Temps Rouler, Jean-Jacques Milteau et Johan Dalgaard prolongent leur complicité sur un nouveau projet discographique : un disque de 5 titres disponible depuis le 31 octobre 2025. Né dans la continuité de leurs aventures radiophoniques, ce disque réunit autour d’eux Hugh Coltman, Raphaël Chassin, Laurent Vernerey et Scott McKeon, pour un joli moment de musique entre studio, scène et radio.
27 ans après notre première rencontre (A lire ici), c’est avec plaisir que nous avons retrouvé cette figure majeure de l’harmonica en Europe, accompagné de Hugh Coltman pour uen interview croisée exceptionnelle.
🎤 Jean-Jacques Milteau & Hugh Coltman en interview croisée
Bonjour Jean-Jacques, bonjour Hugh. Bon Temps Rouler vient de fêter ses 25 ans. Peu d’émissions ont su durer aussi longtemps sans perdre leur fraîcheur. Comment expliquez-vous cette longévité et ce lien particulier avec le public ?
JJM : Je ne l’explique pas, je m’en réjouis ! C’est surtout miraculeux à l’époque des playlists algorithmées. Ça veut dire qu’on a encore envie d’être invité, conseillé, initié à une écoute particulière par un être humain, même dans un style aussi documenté que le blues.
Cette année marque une nouvelle étape avec un nouveau format entre live et direct. Qu’est-ce que cette évolution change pour vous ?
JJM : Ça nous oblige à trouver des artistes présents à Paris au bon moment et d’accord pour enregistrer. Ça demande plus de disponibilité. Du coup, l’émission est devenue mensuelle et reste très ouverte dans sa forme.
Vous sortez Bon Temps Rouler Sessions, un EP avec Hugh Coltman et Johan Dalgaard. C’est une façon de prolonger l’émission ? Est-ce le premier d’une série ?
JJM : Johan est un musicien hors pair qui travaille beaucoup. Je joue moi-même depuis l’âge de 15 ans. C’est assez logique que le fait de programmer les musiques que nous aimons nous donne envie de les jouer, live ou en studio. C’est une autre manière de partager. Pour la suite, l’avenir reste la chose la plus dure à prévoir !

Hugh, comment avez-vous été approché pour rejoindre cette aventure ?
HC : Je connais bien Johan par son travail avec Aske Jakoby, entre autres. Il joue aussi avec le batteur Raphaël Chassin, avec qui je joue également. J’avais déjà eu la chance d’être invité sur Bons Temps Rouler une ou deux fois auparavant.
« Je serais bien en peine de définir un bluesman en 2025 »
On va prendre le temps de disséquer cet EP… On commence avec un blues de Blind Willie Johnson. Le blues, encore et toujours, pourtant vous n’avez jamais voulu vous définir comme un bluesman ?
JJM : Ce n’est pas la version originale qui nous a inspirés, plutôt celle de Paul Butterfield avec Amos Garrett. Il se trouve que le sujet de l’émission est le blues et ses proches cousins, mais ça ne nous confère pas de statut particulier autre qu’aficionados. Ce n’est pas parce qu’un acteur raconte une histoire à la première personne que c’est la sienne. Par ailleurs, je serais bien en peine de définir un bluesman en 2025.
On part ensuite du côté du British Blues Boom avec un morceau de Peter Green, Man of the World. Le rôle du blues anglais dans l’harmonica a été déterminant ?
JJM : Pas tant dans l’harmonica que dans la guitare ! La preuve par Peter Green. Mais je reconnais que Brian Jones et Denny Laine ont été parmi mes premières influences.
Puis Bob Dylan, que vous avez souvent repris par le passé. Qu’est-ce qu’il représente pour vous ?
JJM : Au-delà de son talent reconnu jusqu’au Nobel, il a réussi en son temps à nous faire croire que la musique pouvait être jouée sans artifices et sans paillettes.
Et enfin Van Morrison ! On vous sent très attaché aux grands songwriters, c’est exact ?
JJM : Absolument ! Mais encore plus aux interprètes, qui sont l’épiderme de la création. Là où ça frotte…
Puis il y a cette nouvelle composition, un titre bluesy lumineux et très enjoué. Comment s’est passée cette écriture à trois voix pour le titre original ?
JJM : J’ai réalisé que Hugh jouait très bien de l’harmonica. Je lui ai proposé de faire un instrumental ensemble. Il a mis des paroles dessus et voilà.
Hugh, c’est vrai que la composition de Round & Round We Go est presque le fruit du hasard ?
HC : J’avais un riff d’harmonica que j’aimais bien, entre les Fabulous Thunderbirds et une chanson à boire irlandaise. Jean-Jacques et Johan l’aimaient bien, et il se trouvait que j’avais le premier jet d’un texte dans mes notes de téléphone qui allait plutôt bien avec. J’étais tellement ravi d’entendre ce que Johan et les autres musiciens du projet en ont fait.
Hugh Coltman est un chanteur au timbre singulier, à la croisée du jazz et du folk. On vous sait adepte des voix plutôt soul que vous avez souvent mises en avant sur vos précédents disques. L’osmose avec Hugh est parfaite. Qu’est-ce qui vous relie musicalement et humainement ?
JJM : Je respecte beaucoup son talent de compositeur et sa culture, et j’aime sa voix tout simplement.
Et vous, Hugh, que représente Jean-Jacques Milteau pour vous ?
HC : Je dois avouer que je connaissais peu son travail avant de venir en France. C’est un ami qui m’a fait découvrir Blues Alive de 1998, que j’ai beaucoup apprécié. Aujourd’hui, je suis ravi de connaître JJ. Il parle peu, mais ce qu’il dit est toujours très juste. C’est une qualité rare de nos jours.
Cet EP réunit une équipe remarquable : Raphaël Chassin, Laurent Vernerey, Scott McKeon… Était-ce important pour vous de retrouver cette sonorité de groupe, très “live” ?
JJM : En fait, Johan et moi, on s’est jetés dans cette aventure sans plan précis, autre que celui de partager un peu de temps et de musique avec des musiciens que nous apprécions. Tout le charme de cette entreprise repose sur la spontanéité, tout comme l’émission, et n’a d’autre ambition que de laisser le Bon Temps Rouler !
« Toute ma vie a été modifiée par l’achat d’un harmonica »
Jean-Jacques, quand nous nous étions rencontrés pour la première fois à Avignon en 1998, vous m’aviez dit : “L’harmonica, c’est un petit truc insignifiant et dérisoire, mais qui peut déclencher des choses immenses.” Plus de vingt-cinq ans plus tard, est-ce que cet instrument dérisoire continue à provoquer chez vous ces mêmes émerveillements ?
JJM : L’instrument lui-même, non, mais les conséquences oui. Toute ma vie, professionnelle autant qu’affective, a été modifiée par l’achat d’un harmonica quand j’avais 15 ans, à l’écoute de Bob Dylan justement. L’effet papillon…
Hugh, quel est votre rapport au blues aujourd’hui ?
HC : C’est un peu ma maison. Je peux écouter et jouer d’autres musiques, et j’y prends énormément de plaisir, mais quand je joue du blues, j’ai l’impression de me balader dans les rues de mon enfance. Même si je ne suis pas du tout un enfant du Mississippi !
Jean-Jacques, dans le blues, on parle souvent d’“âme” plutôt que de “technique”. Vous êtes d’accord avec ça ?
JJM : Oui, il y a des instants privilégiés où la musique semble sortir de votre instrument sans passer par votre conscient, des moments où l’intention des musiciens et l’attente du public se rejoignent. C’est probablement ce qu’on cherche tous à reproduire et à perpétuer.

Il y a aujourd’hui une nouvelle génération de musiciens et d’harmonicistes. Comment regardez-vous cette relève ?
JJM : Par l’intermédiaire de Soul Bag, j’ai découvert récemment Nic Clark, mais surtout Jeremy Albino, produit par Dan Auerbach. Concernant les Français, Greg Zlap poursuit une carrière ascendante et Charles Pasi propose une approche originale de l’instrument. Sans parler des tas de jeunes qui jouent remarquablement partout sur le net.
Quelle place l’harmonica occupe-t-il encore dans la musique aujourd’hui ?
JJM : Une place de plus en plus discrète. Ses atouts originaux – “la musique dans la poche” – sont largement battus en brèche par le smartphone ! Et pour le prix d’un Marine Band, vous avez une application qui remplace un orchestre entier avec son arrangeur…
Enfin, si vous regardez un peu en arrière : de vos premiers souffles à ces nouvelles sessions, qu’est-ce qui relie toutes ces étapes ?
JJM : Des rencontres. Beaucoup de rencontres. Une vie. Je crois sincèrement que l’ensemble est supérieur à la somme des parties. On n’existe que par l’interaction.
Après cet EP, travaillez-vous sur d’autres projets ?
JJM : Je serai au Café de la Danse le 3 février avec une formule originale sur laquelle je planche en ce moment.
Propos recueillis par Cédric Vernet pour Blues Actu, novembre 2025.
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