
À l’occasion du festival Vox’n Blues, Ady One Woman Band se prête à l’exercice du face caméra. Elle évoque la liberté de jouer seule, les histoires de femmes qui nourrissent ses chansons, son rapport à l’héritage du blues et le voyage à Memphis qui a confirmé sa place de blueswoman. Une vidéo réalisée par Tibo Degraeuwe, dans le cadre d’une série de trois interviews avec Nico Wayne Toussaint et Vincent Bucher.
🎙️ Ady One Woman Band face caméra
Interview de Cédric Vernet, réalisée par Tibo Degraeuwe.
Tu te présentes ce soir au festival Vox’n Blues comme une one woman band. Au-delà de la performance technique, qu’est-ce que cela change pour toi d’être seule à tout porter sur scène ?
J’aime beaucoup être seule parce que je rencontre davantage de gens. Quand on est en groupe, on a souvent ce petit défaut de rester cloisonnés les uns avec les autres. Être seule me permet d’avoir plus d’ouverture avec le public, les organisateurs, les organisatrices, les techniciens et les techniciennes. C’est quelque chose que j’aime beaucoup.
Le côté plus négatif, c’est la fatigue. Il faut conduire seule et, maintenant, je gère aussi la production et le booking. Cela fait des nuits plus courtes. C’est le seul point noir.
Sur scène, tu racontes des histoires de femmes avec beaucoup d’humour, mais aussi de sincérité. Quand as-tu compris que tes chansons pouvaient te permettre de prendre la parole sur des sujets qui te sont chers ?
Il m’a fallu beaucoup de temps pour m’en rendre compte. Comme beaucoup le savent, j’ai été victime de violences sexuelles et j’ai connu une dissociation, ou une amnésie traumatique. Je me suis rappelé les faits très tard, alors que j’avais déjà commencé la musique.
Je pense que c’est au moment où j’ai écrit « Johnny the Rapist », juste après #MeToo, que j’ai compris que je pouvais enfin exprimer ce genre de choses. J’ai pris conscience de l’importance de ces textes lorsqu’une femme est venue me voir après un concert pour me confier, elle aussi, son histoire. Je me suis alors dit que cela prenait tout son sens.
Tu chantes le blues, mais ton univers mêle aussi le rock, le folk et le swing. Est-ce en refusant les étiquettes que tu as fini par te trouver ?
J’ai commencé en écoutant du rock des années 1960 et Janis Joplin. J’ai découvert le blues à travers elle. J’ai ensuite eu un coup de foudre pour le swing et le rockabilly. J’en ai beaucoup écouté et beaucoup joué, alors cela fait aussi partie de moi.
« À partir du moment où, pour moi, cela sonne et a du sens, c’est ma musique, quelle que soit l’étiquette. »
Je ne me pose plus vraiment de questions sur le style que je fais. À partir du moment où, pour moi, cela sonne et a du sens, c’est ma musique, quelle que soit l’étiquette.
Jouer seule apporte une bonne dose d’adrénaline, mais c’est aussi une forme de mise à nu. Le plus difficile est-il de monter seule sur scène ou d’en redescendre ?
Au départ, le plus difficile a été de monter seule sur scène. Il m’a fallu des années pour en avoir le courage. Je me suis dit que je ferais un jour du one woman band il y a vingt ans, lorsque j’ai découvert Ronan One Man Band.
Maintenant, je n’ai jamais envie de redescendre de cette montée d’adrénaline. Elle est tellement agréable. Je pense que c’est pour cela que nous sommes accros à notre métier.
Tu représentes une nouvelle génération d’artistes blues, une musique au passé très fort. Ressens-tu parfois le poids de cet héritage ?
Oui, clairement. J’ai découvert le blues à travers Janis Joplin, qui l’avait elle-même découvert grâce à Bessie Smith. Je suis donc remontée vers ces racines. Comme musicienne de blues, il est très important pour moi de toujours porter cet héritage.
L’an dernier, j’ai eu la chance d’aller à Memphis pour représenter la France à l’International Blues Challenge. J’en ai profité pour parcourir le Delta, bien accompagnée par Fred Delforge, France Blues et la Toulouse Blues Society. Ce voyage en terre de blues a été bouleversant. Je me souviens notamment d’être tombée à genoux, en larmes, sur la tombe de Memphis Minnie.
Je continue de porter leur message. Je chante toujours Bessie Smith, Memphis Minnie et Janis Joplin, et je continue de m’inspirer de leur musique. Aujourd’hui, je défends le féminisme et la liberté. Finalement, le féminisme, c’est aussi la liberté.
« Je suis rentrée en me disant que j’étais à ma place. »
En 2024, tu remportes le Challenge Blues Français. Quelques mois plus tard, te voilà à Memphis, où le blues fait partie du paysage quotidien. Qu’est-ce que ce voyage a changé en toi ?
C’était un bouleversement incroyable. Je crois que je suis rentrée plus humble que je ne l’étais en partant, alors que je ne pensais pas du tout que le voyage aurait cet effet. Je pensais plutôt revenir en me disant : « J’ai joué en Amérique ! » Mais pas du tout.
Ce voyage dans le Delta a été rempli d’émotions : les paysages, ces lieux, le fait de marcher sur ces traces, d’être à Memphis et de rencontrer des musiciennes et des musiciens du monde entier. Je suis rentrée en me disant que j’étais à ma place. Je n’avais plus de doute sur le fait que j’étais une blueswoman, mais je le suis aujourd’hui avec beaucoup plus d’humilité.
Tes chansons abordent des sujets forts et personnels. Comment trouves-tu l’équilibre entre ce que tu partages sur scène et ce que tu préfères garder pour toi ?
Je ne sais pas vraiment ce que je garde pour moi. Je ne garde pas grand-chose ! Je partage beaucoup, même si je maquille parfois les choses avec des blagues ou des histoires que j’enjolive et que je rends plus drôles.
« Hillbilly Girl », par exemple, est une chanson très enjouée, qui sonne rock’n’roll et boogie et paraît très amusante. En réalité, elle parle d’une enfance marquée par la maltraitance. Je ne pense donc pas cacher grand-chose. Je maquille simplement parfois un peu le message.
On parle souvent du blues comme d’une musique de résilience. Peut-on aborder les sujets les plus graves sans jamais perdre le sourire ?
Oui, je le pense. Arrêter de sourire serait aussi, pour moi, une façon d’arrêter de vivre. Il faut continuer d’avancer. Je ne vais pas dire que l’on peut rire de tout, car le sujet est compliqué, mais on peut faire du blues en gardant le sourire.
« Le blues a aussi été inventé pour cela : garder le sourire quoi qu’il arrive et faire la fête. »
Le blues a aussi été inventé pour cela : garder le sourire quoi qu’il arrive et faire la fête. Il ne faut pas l’oublier.
Si tu pouvais remonter le temps et rencontrer l’Ady qui montait sur scène pour la première fois, que lui dirais-tu aujourd’hui ?
Je lui dirais : « Well done, girl! C’est la bonne route. »
Pour terminer, quels sont les projets qui t’animent aujourd’hui et ceux que tu rêves de concrétiser dans les mois à venir ?
J’ai créé un duo avec Anna Boulic, une harpiste australienne qui joue du blues. Ce duo s’appelle Mama Jake. Nous commençons à tourner et nous y consacrons beaucoup d’énergie. Nous avons sorti notre premier clip il y a quelques semaines.
La petite surprise sera peut-être l’évolution du one woman band vers une formule qui ne sera plus tout à fait solo. Ady va continuer, le one woman band continuera d’évoluer, mais je travaille sur le développement de ce projet en duo. À suivre dans les mois à venir.
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