
À l’occasion du festival Vox’n Blues, Vincent Bucher se prête à l’exercice du face caméra. L’harmoniciste revient sur ses débuts dans les rues et le métro parisiens, ses rencontres avec les grandes figures du blues et son dialogue avec les musiques africaines. Il partage aussi sa vision de la transmission, avant d’animer pour la première fois le stage d’harmonica du festival. Une vidéo réalisée par Tibo Degraeuwe, dans le cadre d’une série de trois interviews avec Nico Wayne Toussaint et Ady One Woman Band.
En prime dans cet article, 3 clips live de sa prestation avec le groupe Soba !
🎙️ Vincent Bucher face caméra
Interview de Cédric Vernet, réalisée par Tibo Degraeuwe.
Vincent, tu vas animer pour la première fois le stage d’harmonica du festival Vox’n Blues. Quand tu enseignes, cherches-tu à transmettre une technique ou une manière de vivre la musique ?
Un peu les deux. J’essaie de transmettre ma perspective sur le langage de l’harmonica, particulièrement celui de l’harmonica blues. Il y a des éléments techniques, mais aussi des éléments qui vont au-delà de la technique : l’esprit de la musique, son sens et l’émotion qu’elle peut porter.
Tu as commencé l’harmonica dans la rue et le métro parisiens. Cette école t’a-t-elle appris des choses qu’aucun conservatoire n’aurait pu t’enseigner ?
Je ne sais pas ce qu’un conservatoire m’aurait enseigné. Dans la rue et le métro, tout était direct. Pour moi, c’était comme jouer sur scène. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, il existait toute une scène de musiciens de rue à Paris. On y croisait de très bons musiciens, dont Sugar Blue. Pouvoir les rencontrer était formidable. C’était vraiment une scène à part entière.
Tu as partagé la scène avec des musiciens comme Louisiana Red ou Jimmy Johnson. Quel enseignement précieux as-tu reçu d’eux, parfois sans qu’ils aient besoin de parler ?
C’est difficile à exprimer avec des mots. Il y a la présence du son, celle de l’attitude et la manière d’être dans la musique. C’est une forme de présence musicale et humaine.
Tu as beaucoup voyagé aux États-Unis. À quel moment t’es-tu dit que tu n’étais plus en train d’apprendre le blues, mais de le vivre ?
Je ne dirais jamais que je vis le blues, car cette musique est pour moi essentiellement liée à l’expérience afro-américaine. Je l’apprends toujours, d’une certaine manière. À un moment, on arrête d’être simplement un étudiant et on joue ce que l’on est.
« À un moment, on arrête d’être simplement un étudiant et on joue ce que l’on est. »
Tu as exploré les liens entre le blues et les musiques africaines. Ces rencontres ont-elles changé ta manière de comprendre les racines du blues ?
Oui, et pas seulement ses racines, mais aussi son esprit. Les musiques africaines contemporaines dans lesquelles j’ai eu, et j’ai encore, l’occasion de m’exprimer partagent des racines avec le blues. Ce sont des musiques cousines.
Elles m’ont permis de sortir de certaines références. Dans le blues, on reste parfois enfermé dans des références discographiques. Ces rencontres m’ont permis de mettre en pratique d’autres éléments et m’ont beaucoup aidé.
L’harmonica paraît simple au premier regard et fut historiquement considéré comme un jouet pour enfants. Pourtant, il est difficile à faire sonner et offre de nombreuses possibilités. Comment as-tu trouvé ta propre voie d’harmoniciste ?
Avec le temps et les différentes expériences. Au bout d’un moment, on commence à savoir qui l’on est musicalement, à connaître ses points forts et ses points faibles. On jongle avec tout cela et, progressivement, on développe son style.
Le blues est profondément attaché à la tradition. Où places-tu la frontière entre le respect de cet héritage et la volonté de le faire évoluer ?
Je ne la place pas, parce que ce n’est pas mon rôle. Je ne suis pas un bluesman. Je me méfie toujours de cette idée de tradition. Pour moi, elle ressemble un peu à l’inspection des travaux finis.
« La musique est vivante et le temps passe. »
La musique est vivante et le temps passe. Ce qui relève ou non de la tradition est déterminé par d’autres. Je ne me permets pas de le faire. Quant à apporter des choses nouvelles, chacun fait ce qu’il peut et de son mieux.
L’essentiel est de ne pas avoir de barrières mentales. Si l’on veut jouer dans un esprit dit traditionnel, c’est très bien. Si l’on veut faire autre chose, c’est très bien aussi. Chacun choisit l’espace dans lequel il veut évoluer.
Tu as été nommé aux Grammy Awards avec le Heritage Blues Orchestra. Après tant d’années de carrière, qu’est-ce qui te procure encore le plus d’émotion : une grande scène, un petit club ou le plaisir de transmettre à des stagiaires ?
Tout, vraiment. Cela dépend de chaque jour, car chacun a sa saveur. Cela peut être un bar, une grande scène ou une rencontre avec des élèves et des personnes qui aspirent à devenir harmonicistes.
Tous les moments sont bons à prendre. L’important est de vivre pleinement celui qui se présente.
Si tu pouvais passer une soirée avec un seul harmoniciste de l’histoire, sans forcément jouer avec lui, qui choisirais-tu et pourquoi ?
Je choisirais Little Walter, même si je ne suis pas sûr qu’il ait été très commode. Cela reste l’un de mes rêves. Je ne sais pas si c’était un génie, ni vraiment ce que signifie être un génie, mais il en avait. J’aurais aimé voir comment il vivait avec cela et quel rapport il entretenait avec sa musique. Il ne faut pas toujours se fier aux on-dit.
Lorsque les stagiaires repartiront du Blues on Stage organisé dans le cadre de Vox’n Blues, qu’aimerais-tu qu’ils aient retenu de toi, au-delà des notes et des conseils techniques ?
J’espère surtout qu’ils se seront intéressés au langage de l’harmonica blues et à l’esprit qui s’en dégage. J’aimerais que cela leur donne envie de le découvrir davantage et, s’ils jouent de l’harmonica, de s’y mettre vraiment. J’espère avant tout qu’ils auront découvert ce langage.
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