
Guitariste au jeu de slide immédiatement identifiable, auteur de titres devenus des repères radiophoniques et artisan d’un blues personnel, Chris Rea a construit une trajectoire singulière dans le paysage musical britannique. De ses débuts loin de Londres à son apogée commerciale à la fin des années 1980, Mike Lécuyer retrace la montée en puissance d’un musicien resté fidèle à son son.
🎧 Ecoutez la première partie
Des racines loin des circuits londoniens
Chris Rea est un auteur-compositeur-interprète et guitariste britannique, né le 4 mars 1951 à Middlesbrough (ville sidérurgique au nord-est de l’Angleterre) dans une famille très catholique, d’un père italien et d’une mère irlandaise, et décédé le 22 décembre 2025 à Londres, à l’âge de 74 ans.
Christopher Rea grandit dans un environnement éloigné des circuits musicaux londoniens. Son père dirige une usine de glaces, Chris y travaille même un moment. Il entame des études de journalisme et découvre la musique relativement tard.
Attiré d’abord par la trompette, il se tourne ensuite vers la guitare au début des années 1970. Autodidacte, il se forge rapidement un style personnel, nourri de soul, de rhythm & blues et surtout de blues.
« J’ai appris à jouer dans des groupes locaux, en essayant de comprendre comment faire fonctionner une chanson avant de chercher à briller. » – Chris Rea
Avant d’entamer une carrière solo, Chris Rea fait ses armes au sein du groupe Magdalene, formation locale avec laquelle il commence à écrire et à se produire sur scène. Cette première expérience collective lui permet d’affiner son jeu, sa voix et son sens de la composition, tout en confirmant son attirance pour une musique sincère, loin des effets de mode.
Les débuts en solo
Après un premier album remarqué, Whatever Happened to Benny Santini? (1978), porté par Fool (If You Think It’s Over), Chris Rea impose rapidement une signature sonore où la soul et le soft rock côtoient déjà le blues. Pour info, Benny Santini est le nom de scène qu’une maison de disques voulait lui donner.
Suivent quelques albums et les premiers succès tels que I Can Hear Your Heartbeat sur Water Sign (1983) et Josephine sur Shamrock Diaries (1985), du prénom de sa première fille.
L’affirmation d’un style
Les années 1980 marquent son installation durable dans le paysage musical, notamment avec l’album On the Beach (1986), disque charnière où son jeu de slide guitare et son attachement au blues deviennent centraux.
« Ce que je fais, c’est du blues à ma manière. Je n’ai jamais confondu ça avec le blues afro-américain, qui est l’original. Le mien est forcément différent, il porte mon histoire, mon environnement. » – Chris Rea
Après Dancing with Strangers en 1987, la fin des années 1980 et le début des années 1990 correspondent à son apogée commerciale avec trois albums majeurs, à commencer par The Road to Hell (1989)…
Passionné de courses automobiles, Chris Rea a composé la chanson Saudade en hommage à Ayrton Senna, le célèbre pilote brésilien de Formule 1. Il a aussi possédé deux Ferrari et deux Lotus, dont celle qui apparaît dans le clip vidéo Looking for Summer et sur la pochette de Auberge (1991), l’un de ses plus grands succès.
Sa griffe : des intros longues dominées par la slide au bottleneck. Sa signature : une voix rocailleuse qui raconte des histoires de routes, de voyages et d’errance.
Et enfin God’s Great Banana Skin en 1992, qui voit la popularité de Chris Rea à son sommet sans renoncer à ses racines musicales.
Pour l’anecdote : en 1991, Chris Rea compose pour Johnny Hallyday le titre True to You pour l’album Ça ne change pas un homme.
Driving Home for Christmas, enregistrée une première fois en 1986, s’inscrit dans la tradition des chansons de Noël anglo-saxonnes. Le titre connaîtra un regain de popularité dans les années 2020.
2e partie
Taratata 1994
Après les immenses succès de The Road to Hell, Auberge et God’s Great Banana Skinau début des années 1990, l’artiste amorce un tournant plus introspectif. Les albums qui suivent — The Crossing, Espresso Logic, Blue Café et King of the Beach, qui ouvre le XXIe siècle — se révèlent plus sombres, plus personnels, et s’éloignent des formats calibrés pour la radio.
Diagnostiqué d’un cancer du pancréas en 1994, il traverse une longue période d’épreuves médicales. Multipliant opérations, chimiothérapies et traitements lourds, il perd 15 kilos, mais refuse de cesser de créer. En 2002 paraît le double album Dancing Down the Stony Road, accompagné d’un DVD retraçant les séances d’enregistrement en Angleterre et en France ainsi qu’un concert donné à Montreux, en Suisse.
En 2003, soucieux de préserver sa liberté artistique, il fonde son propre label, Jazee Blue. Il y publie les albums instrumentaux Hofner Blue Notes et Blue Street (Five Guitars).
L’année suivante, il poursuit dans une veine blues-jazz avec The Blue Jukebox.
Blue Guitars, l’œuvre ultime

En 2005, Chris Rea concrétise le projet le plus ambitieux de sa carrière : Blue Guitars. Ce coffret monumental de 11 CD, entièrement composés et enregistrés par lui, explore méthodiquement les racines du blues — du Delta au Chicago blues, du rhythm and blues au blues rock, jusqu’aux sonorités latines et louisianaises.
Mais Blue Guitars dépasse le simple cadre musical. Peintre depuis de nombreuses années, l’artiste réalise lui-même toutes les œuvres picturales qui accompagnent le projet.
CR : « Je peignais ces images depuis des années. Blue Guitars m’a permis de réunir enfin la peinture et la musique. »
Routes solitaires, paysages nocturnes, voitures, bars, villes industrielles : les toiles prolongent l’atmosphère des chansons. Pensé comme une œuvre totale, intime et cohérente, Blue Guitars s’impose comme un véritable manifeste artistique — le cœur battant de sa discographie, loin des contraintes commerciales.
Mais ce projet pharaonique n’est pas sans conséquences : entre 2006 et 2016, il subit plus de trente opérations.
Jusqu’au bout, ne rien lâcher
Jusqu’à la fin, Chris Rea demeure actif. La voix s’est faite plus rauque, plus grave, mais l’inspiration reste intacte. Ses trois derniers albums — The Santo Spirito Blues (2011, CD et DVD), consacré à la ville de Florence et à la tauromachie, Road Songs for Lovers (2017) et One Fine Day (2019) — confirment son attachement à un blues sincère, enraciné, à l’écart des modes et des artifices.
Il résumait lui-même son parcours avec simplicité : « Je n’ai jamais voulu être autre chose qu’un musicien de blues. Le succès est venu plus tard, presque par accident. »
En plus de quarante ans de carrière et trente millions de disques vendus, Chris Rea laisse une œuvre abondante, cohérente et d’une grande fidélité artistique, avec toujours le blues comme fil conducteur.
Lui que l’on associait aux grands espaces et aux routes infinies — celui qui chantait la route de l’enfer — a entrepris son ultime voyage le 22 décembre 2025.
Pour nous, la route continue. Avec sa musique.
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