
À l’occasion du festival Vox’n Blues, Nico Wayne Toussaint se prête à l’exercice du face caméra. Dans cet entretien, il évoque la transmission, son passage de l’harmonica à la guitare et le MiSSSippi Trio. Et ce n’est pas tout, puisque nous vous proposons 4 clips live de sa prestation au festival ! Ces vidéos sont réalisées par Tibo Degraeuwe, dans le cadre d’une série de trois interviews avec également Vincent Bucher et Ady One Woman Band.
🎙️ Nico Wayne Toussaint face caméra
Interview de Cédric Vernet, réalisée par Tibo Degraeuwe.
Tu es ce soir au festival Vox’n Blues, un festival qui place la transmission au cœur de son projet. Que représente ce mot pour toi ?
La transmission, c’est le passage de l’information, de la passion et du relais, en quelque sorte, comme moi je l’ai reçu. Quand on est musicien, on a envie de passer le relais à d’autres musiciens. Mais quand on est aussi un performeur, on veut simplement transmettre au public notre passion et notre conviction à défendre cette musique.
Une tradition ne peut survivre que si elle accepte d’évoluer. À quel moment as-tu compris qu’il ne suffisait pas de jouer le blues, mais qu’il fallait aussi y mettre quelque chose de personnel ?
Je crois que je l’ai compris vite, mais réussir à personnaliser cette musique prend presque une vie. Même B.B. King voulait jouer comme T-Bone Walker. Quand on l’écoute, je pense que, dans sa tête, il veut sonner comme lui, ou peut-être un peu comme Django Reinhardt.
Dès mon premier disque chez Dixiefrog, en 1998, j’ai marqué ma personnalité en enregistrant des chansons en français. Je pouvais jouer le blues le mieux possible, comme les Américains, mais aucun Américain ne ferait la chanson en français que j’allais faire. J’ai donc enregistré « Bye Bye » et « Pour toi ». Très jeune, j’ai compris qu’il existait un espace pour personnaliser notre incarnation de cette musique, tout en restant très respectueux de son héritage. Donner forme à cette personnalité prend ensuite beaucoup de temps.
« Personnaliser cette musique prend presque une vie. »
Depuis tes débuts, les frontières entre les styles sont devenues plus poreuses et une nouvelle génération revendique moins les étiquettes. Qu’est-ce qui a le plus changé : le blues lui-même ou la manière dont on l’écoute ?
Ce qui a beaucoup changé dans le blues, c’est le vécu. Je ne suis déjà plus du tout dans l’héritage direct d’une tradition du Chicago blues, même si je m’en réclame. J’ai essayé de me rapprocher d’un maximum de musiciens pour puiser leur sève et la faire mienne, mais un monde nous sépare déjà.
Ce qui continue d’étirer le blues comme un élastique, c’est le temps et les décennies qui nous séparent de Robert Johnson, de Buddy Guy et Junior Wells lorsqu’ils créent le Chicago blues, ou encore de Magic Sam. Il existe aujourd’hui d’excellents interprètes. Mais à quel moment deviennent-ils les transmetteurs d’une histoire personnelle qui peut avoir autant de poids que celle de R.L. Burnside ? C’est compliqué. Nous n’aurons plus la même chose. Nous sommes dans un autre monde.
Depuis ton dernier album, on te découvre aussi guitariste. Là où l’harmonica exprimait une certaine virtuosité, la guitare semble te permettre d’aller chercher davantage de fragilité. Que raconte-t-elle de toi que l’harmonica ne pouvait pas raconter ?
La guitare me permet de jouer seul, ce que l’harmonica ne me permettait pas de faire. Jouer seul me rend entièrement responsable de l’émotion que je propose. Le seul obstacle entre l’émotion que je veux donner et le public, c’est ma technicité.
J’ai joué avec d’excellents guitaristes dont je m’inspire, mais leur langage était parfois trop sophistiqué par rapport à mes influences, comme Louisiana Red ou d’autres bluesmen très rugueux. Ma fragilité me permet, je crois, de me rapprocher un peu de la leur.
Tu dis que jouer de la guitare était un rêve secret depuis l’âge de 15 ans. Pourquoi l’avoir tenu secret et qu’est-ce qui t’a empêché de le vivre plus tôt ?
J’avais fait du piano classique quand j’étais jeune et je ne voulais plus entendre parler d’un instrument qui exige de travailler des gammes. J’ai choisi l’harmonica parce qu’on n’y voyait rien et que j’avais l’impression de fabriquer les notes sans avoir recours à la moindre théorie. Je ne voulais pas de théorie, je voulais simplement être dans l’expression.
Pendant très longtemps, j’ai observé la guitare comme un balai de sorcière et je ne voulais pas mettre mes mains dessus. Pourtant, comme amoureux du blues, j’aime les guitaristes-chanteurs et je peux chanter des dizaines de solos de Muddy Waters, Albert King ou Albert Collins. Certaines attaques sont totalement intégrées dans ma tête.
Mais je laissais la guitare aux autres, puisque j’avais la chance de jouer avec des guitaristes qui me donnaient tout ce que j’espérais entendre, comme Florian Royo, Michel Foizon, Henri Rax et Lacour. Beaucoup plus tard, je me suis dit que je pouvais essayer d’en jouer pour mon plaisir, sans chercher à atteindre un niveau particulier. La guitare m’ouvre la porte de l’expression vocale en solo, avec son rythme pour accompagner mon chant.
« La guitare m’ouvre la porte de l’expression vocale en solo. »
Tu as partagé la scène avec énormément de musiciens. Lequel t’a le plus marqué, non pas forcément par son talent, mais pour ce qu’il t’a appris humainement ?
Tous. On apprend de tout le monde, même de ceux avec qui cela se passe mal. Dans une carrière musicale, il y a des coups de sang et des étincelles avec d’éminents musiciens. On apprend de tous ces moments.
Je reste très attaché à Killer Ray Allison, qui était le batteur de James Cotton et qui, dans les années 2000, a pris une guitare pour s’affranchir d’un patron qui lui disait où aller, alors qu’il tournait avec Koko Taylor ou Buddy Guy. Nous avons tourné ensemble et je l’ai connu à Chicago.
Il me renvoie à un vécu du Chicago blues que j’ai découvert au début des années 2000, mais qui me rapprochait, par énormément d’aspects, du blues des années 1960 et de tout un ensemble de clubs mythiques. J’ai connu l’ambiance des clubs du South Side grâce à lui. Certains moments partagés à ses côtés m’habitent encore.
Si tu pouvais parler aujourd’hui au garçon de 15 ans qui rêvait de jouer de la guitare, que lui dirais-tu ?
Je ne lui dirais rien. Je le laisserais faire.
Avec le recul, penses-tu qu’il faut parfois vivre avant de pouvoir vraiment jouer le blues ?
Je crois qu’il ne faut jamais s’empêcher de faire quoi que ce soit au moment où l’on en a envie. Avec le temps, on fait peut-être mieux les choses que l’on a démarrées un peu vite, sur les chapeaux de roue. Il ne faut se donner aucune limite, aucune barrière, à aucun instant de la vie. C’est pour cela que, tardivement, je m’autorise à jouer de la guitare.
Tu es devenu à ton tour un passeur. Si tu devais faire écouter trois disques à quelqu’un qui pense que le blues appartient au passé, lesquels choisirais-tu ?
Je ne chercherais pas à le convaincre. S’il croit que le blues appartient au passé, il faut qu’il écoute ce qu’il a envie d’écouter. Mais, dans la voiture, je mettrais certainement un disque de Buddy Guy.
« Il ne faut se donner aucune limite, aucune barrière, à aucun instant de la vie. »
Après From Clarksdale with Love et cette nouvelle formule solo, un projet ou un nouvel album commence-t-il déjà à prendre forme ?
Oui, je travaille activement avec un trio dans lequel je joue de la guitare et de l’harmonica, et je chante. Il s’appelle le MiSSSippi Trio. Nous nous sommes réunis à partir de septembre dernier, il y a maintenant une dizaine de mois, et nous jouons très régulièrement.
Avec ce groupe, je m’amuse à découvrir d’autres accordages et des sonorités plus maliennes ou touarègues. Cela répond aussi à la question de la musique qui se métisse. Aujourd’hui, au XXIe siècle, nous pouvons aussi écouter Tinariwen. Muddy Waters ne savait peut-être pas que ce groupe existerait ni qu’au Mali on jouait du ngoni. C’est notre chance. Avec le MiSSSippi Trio, de nouvelles idées et de nouvelles sonorités arrivent. J’ai très envie d’enregistrer avec ce trio et cette fragilité-là.
Pour en savoir plus : https://www.nicowaynetoussaint.com/
Et pour finir, une belle rencontre avec Vincent Bucher, qui fera l’objet de la prochaine interview !
