D.K. Harrell en interview « J’ai su sourire à travers les larmes »

À seulement 27 ans, le chanteur-guitariste D.K. Harrell signe l’un des albums les plus attendus en cette année 2025. Figure du renouveau du blues, adoubé par la critique, il est signé sur le prestigieux label Alligator Records et a été récemment récompensé par un Blues Music Award. À l’occasion de la sortie de son album Talkin’ Heavy (Dans les bacs le 20 juin), Blues Actu est allé à la rencontre de ce natif de Louisiane déterminé à faire entrer le blues dans le cœur d’une nouvelle génération.

Oui en effet. J’essaie de trouver un équilibre entre un son nouveau et une touche de nostalgie. Je veux que ma musique évoque quelque chose de familier – comme si on l’avait déjà entendue quelque part – tout en étant en réalité complètement nouvelle. Avec ce disque, qui a un son un peu plus contemporain, j’espère toucher ma génération, mais aussi celles à venir.

Il se passe toujours quelque chose dans le monde. Je n’aime pas regarder les infos, car on y voit rarement – voire jamais – de bonnes nouvelles pour les gens ordinaires. Bien sûr, les actionnaires peuvent se réjouir de la bonne santé de certains produits, mais l’homme lambda, lui, continue de se plaindre des prix qui explosent. Dans ma ville aussi, la criminalité a augmenté, avec une montée des gangs et de la drogue. C’est un phénomène mondial. Certains disent que les mauvaises choses permettent de maintenir un équilibre, mais moi, je pense que si tout ça pouvait diminuer un peu, ce serait mieux pour tout le monde – pour les citoyens, pour les politiciens, et peut-être même pour les riches.

Tu as enregistré cet album au Greaseland Studio avec Kid Andersen. Peux-tu nous parler de cette collaboration, qui n’est d’ailleurs par complètement inédite ?

Oui, Kid Andersen et moi avons déjà travaillé ensemble sur mon premier disque avec la Little Village Foundation. Je remercie Jim Pugh pour ce premier disque. Kid et moi avons une vraie complicité. On apprécie des styles de blues que plus personne ne fait vraiment. Certains appellent ça du slick blues, ça peut sonner comme un disque de R&B des années 70, mais avec une voix, un groupe ou une guitare très crus et percutants. C’est même osé dans le style et l’approche. C’était donc logique d’enregistrer ce deuxième disque avec Kid, et je pense qu’on a fait du très bon travail. Tous ceux qui ont participé l’ont fait. Ce projet m’a permis d’élargir un peu mon jeu, ce qui n’est pas facile avec le nerf pincé que j’ai à la main gauche. En studio, Kid me pousse à essayer de nouvelles choses et 98 % du temps, j’aime ce qu’il me propose.

Tu as grandi en Louisiane, entendu B.B. King pour la première fois à deux ans, et chanté à l’église. Comment ton enfance et ton environnement t’ont-ils façonné en tant qu’artiste ?

Je viens d’un endroit où le rap/hip-hop, la country, la pop et la soul sudiste contemporaine dominent. Il y a peu d’intérêt pour le blues traditionnel. Heureusement, j’ai eu la chance d’être entouré par mes grands-parents. Mon grand-père, C.H. Jackson, emmenait mes cousins et moi en road trip pendant qu’il jouait au casino. Nous allions au cinéma et pendant le trajet, il passait du B.B. King et plein d’artistes noirs des années 50 à 70, du gospel au R&B. J’en suis tombé amoureux, et je ne changerais ça pour rien au monde.

Justement puisque tu en parles, tu as eu l’honneur de jouer The Thrill Is Gone sur la guitare emblématique de B.B. King, Lucille ! Cela a du être une incroyable expérience ?

Ce fut un moment doux-amer, très intense émotionnellement. En tenant Lucille, je me suis rappelé les moqueries subies parce que j’étais différent. J’ai eu des doutes sur ma carrière, et mon père ne m’a pas soutenu. Mais j’ai quand même pu sourire à travers les larmes, en me disant que j’allais m’en sortir, que j’étais fait pour ça. Donc dans les moments difficiles sur la route, je repense à tout ce que j’ai surmonté en si peu de temps et je suis impatient de voir la suite.

Portrait d'un chanteur-guitariste souriant, portant un costume bleu et tenant une guitare électrique rouge.

Tu tournes beaucoup, notamment en Europe. Comment le public européen réagit-il à ta musique comparé aux Américains ?

Je ne vais pas mentir, parfois, on a l’impression de revivre la redécouverte du blues des années 60. Comme lorsque les jeunes Anglais ou Allemands devenaient fous pour Howlin’ Wolf ou Muddy Waters. C’est ce qu’on ressent en Europe. Aux États-Unis, les foules sont parfois de bonne taille selon les endroits, mais souvent quelqu’un crie “Joue Hoochie Coochie Man” ou “Joue The Thrill Is Gone”. Et ça peut être frustrant, car tous les groupes ne devraient pas jouer les mêmes choses. J’ai envie de jouer ma propre musique, ainsi que celle d’autres artistes. Parfois les gens sont déçus s’ils n’entendent pas ce qu’ils veulent. Je ne dis pas qu’on n’est pas bien accueillis, mais parfois il faut du temps pour que le public nous adopte. Cela dit, on a réussi à convaincre des festivals américains, à créer de nouveaux fans ou à rallumer la flamme chez des amateurs de blues.

Tu as dit vouloir « apporter le blues à une nouvelle génération« . C’est quoi ta recette ?

C’est vraiment un défi. Beaucoup de jeunes voient le blues comme une “musique de vieux” ou “trop triste”. Et les radios ou artistes populaires ne s’y intéressent que lorsqu’il s’agit de musique de film ou quand ils veulent y puiser pour leur propre son. S’il y avait plus de programmes mêlant blues et musique populaire, je pense qu’on pourrait atteindre les jeunes.

Ton jeu de guitare est percutant tout en étant chargé d’émotion. Comment as-tu développé un style aussi expressif ?

J’ai vu le documentaire Lightning In A Bottle, sur un spectacle blues donné à New York en 2003. Ruth Brown y a dit : “Le blues est le seul style musical dans lequel un homme peut pleurer sans être jugé ou rabaissé.” C’est encore vrai aujourd’hui. Pouvoir s’exprimer par la musique, c’est parfois indescriptible, parce que c’est tellement brut, tellement vrai. Tout ce que tu sais, c’est que tu dois le sortir, que ce soit de la joie, de la tristesse ou de la colère. Mes influences les plus marquantes dans le blues expressif sont B.B. King, Solomon Burke, Freddie King, Bobby Bland, Nina Simone et Chris Cain.

Tu as remporté plusieurs prix prestigieux très jeune, dont le Blues Music Award du « Meilleur Artiste Émergent ». Est-ce que cela te met plus de pression ou te motive à aller plus loin ?

Non, pas vraiment. Bien sûr, l’avis des fans ou des nouveaux auditeurs compte pour moi, et je suis reconnaissant pour la reconnaissance. Mais les récompenses ne déterminent pas une carrière. Ce qui compte, c’est le lien avec les gens. Des artistes comme Freddie Mercury ou Bob Marley ont touché des millions de personnes avec leur musique, et ils n’ont même jamais gagné de Grammy. Donc oui, les prix sont appréciés, mais le plus grand bonheur, c’est de gagner les sourires et les étreintes des gens.

Album _Talkin’ Heavy_ de D.K. Harrell avec un vinyle bleu, mettant en avant le chanteur-guitariste sur scène avec sa guitare.
L’album de DK Harrell sortira le 20 juin sur le label Alligator Records

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par Cédric Vernet

Président et rédacteur en chef de Blues Actu

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