
À la croisée de la soul et du blues, Tad Robinson trace depuis plus de trois décennies un chemin sincère et élégant. Harmoniciste virtuose, chanteur sensible, auteur inspiré, il revient en 2024 avec Soul in Blue, un nouvel album chez Delmark Records. En pleine tournée européenne, il s’est confié à Marc Loison à Caen : retour sur la pandémie, ses influences marquantes, sa vision du blues actuel, et cette mission qu’il se donne à chaque concert : créer du lien, du sens, de l’émotion.
Bonjour Tad ! C’est un plaisir de te revoir après notre rencontre en 2009 … D’ailleurs, peux-tu me dire comment tu as vécu les années 2020-2021 avec la situation pandémique ? Ton dernier album, Real Street, a été enregistré en 2019 ?
Eh bien, nous l’avons enregistré en 2017 ou 2018 à Memphis. Mais ensuite nous l’avons publié vers 2019. Il me restait donc encore un an. Nous avons fait beaucoup de spectacles et présenté en concert les nouveaux titres. Et quand la pandémie est arrivée, tout a fermé, mais nous avons commencé à faire pas mal de concerts en direct sur Facebook. La communauté artistique où je vis dans l’Indiana m’a beaucoup soutenu. Ils collectaient des fonds pour les musiciens. Mon fils a déménagé et a vécu avec nous pendant un an. Il a quitté Chicago et est resté, c’était une bénédiction, car il ne serait jamais revenu à la maison autrement. Mon plus jeune fils, ingénieur en logiciels, travaillait à domicile. Nous avons pu passer beaucoup de temps ensemble. La musique a souffert, mais tout le monde a souffert. Nous n’étions pas différents.
On dit souvent que tu es un excellent chanteur, mais on oublie parfois que tu es aussi un harmoniciste accompli. Depuis quarante ans, tu es soutenu par Hohner. Qui sont les artistes qui t’ont donné le goût de jouer de l’harmonica ?
Big Walter, James Cotton, principalement. Junior Wells, John Mayall… Quand j’ai entendu leurs albums au début. Mais dès que j’ai entendu Big Walter et James Cotton, j’ai vu les possibilités. Sonny Boy Williamson était incroyable : son jeu, sa voix, ses chansons… et le spectacle aussi ! Junior Wells, je l’ai rencontré à Chicago dans les années 80, c’était un gentleman qui soutenait notre groupe. Les trois grands pour moi étaient Sonny Boy, James Cotton et Big Walter. Little Walter, je l’ai découvert plus tard. Quant à George Smith, je l’ai connu bien après, grâce à des amis de la côte Ouest. Je le respecte, mais ce n’était pas une influence initiale.
Aujourd’hui, qui sont les grands harmonicistes du blues ?
Ce qui compte pour moi, c’est le « package complet ». Knockout Greg, John Nemeth, Sugar Ray Norcia : ces gars savent chanter. Le blues était à l’origine un art vocal. Maintenant, ce sont les guitaristes qui dominent. Si tu ne chantes pas, c’est dur pour moi de te considérer comme un harmoniciste important. Howard Levy est une exception, il joue du jazz. Mais si tu fais du blues ou du roots, il faut aussi chanter.
Et Kim Wilson ?
C’est presque injuste de le citer tant c’est évident. Il est au sommet depuis si longtemps. C’est un chanteur, un compositeur, un harmoniciste chromatique dans toutes les positions. Il a tout. Il faut aussi mentionner Curtis Salgado, John Nemeth, Sugar Ray…
Tu joues depuis longtemps avec Alex Shultz. Comment expliques-tu votre alchimie ?
On se connaît depuis nos 18 ans, à New York. Cette télépathie vient de notre longue amitié. Personne ne me fait rire comme lui. Il a étudié avec Rod Piazza, William Clarke, il sait parfaitement comment jouer derrière un harmoniciste. Il a accompagné Louis Myers, Robert Lockwood, Jimmy Rogers, Sammy Lawhorn. Il sait aussi comment soutenir un chanteur, grâce à son expérience avec Hank Ballard. Il peut faire les deux, et c’est ce que je fais aussi. On est vraiment synchronisés.
Tu es de retour chez Delmark Records. Qu’est-ce qui a changé depuis le décès de Bob Koester ?
Julia A. Miller et Elbio Barilari ont repris le label. Ils sont musiciens, ingénieurs du son, producteurs. Ils connaissent le business, mais aussi l’héritage du label. Ils respectent l’histoire de Delmark tout en avançant. Ils soutiennent les artistes de Chicago, y compris ceux qu’on n’entend pas assez. Ils sont passionnés et engagés. J’ai vraiment apprécié de travailler avec eux.
T’ont-ils laissé une liberté artistique totale ?
Oui, mais ils donnent aussi leur avis, et souvent ils ont raison. En tant qu’artiste, on ne voit pas toujours ses forces et faiblesses. Être producteur, c’est aussi faire du « A&R », mettre les gens dans les meilleures conditions. C’est une relation de confiance mutuelle.

Quels sujets t’inspirent aujourd’hui ?
Le blues a toujours reflété la condition humaine. Le monde est divisé, les pays, même les couples parfois. Mais la musique doit nous élever. Keep Your Heart Open For Love parle d’un réfugié, de ce qu’il ressent, de l’hostilité qu’il subit. C’est une chanson métaphorique. D’autres titres parlent des relations humaines, des choses simples.
Tu jouais ce soir avec Erkan Özdemir, ses fils Kenan et Levent, et le pianiste Alberto Marsico. Comment c’était ?
J’adore jouer avec eux. Ce sont de grands musiciens, mais aussi de bonnes personnes. Ils travaillent dur, ils répètent, ils connaissent mes morceaux. Ils me tirent vers le haut. Johnny Rawls joue souvent avec eux. Je travaille aussi avec des groupes en Suède, en Finlande… Je suis chanceux.
Tu te considères comme chanceux ?
Beaucoup. Et une grande part de cette chance, ce sont les gens autour de moi. Erkan et ses fils sont très demandés. Levent joue avec des pop stars en Allemagne ! Erkan a managé les Thunderbirds, Sugar Ray Norcia, Sugaray Rayford. Il connaît le métier.

Tu dis souvent sur les réseaux que tu veux revenir en Europe. Pourquoi ?
Il y a ici un respect profond pour la musique. Depuis les années 40 ou 50, le jazz et le blues américains ont été adoptés avec passion. Les festivals européens comme Lucerne, Notodden, Poretta sont parmi les meilleurs au monde. Aux USA aussi on a de grands festivals, comme le Blues Bender à Las Vegas. Mais l’Europe reste essentielle. Si tu fais du blues et que tu ne viens pas ici, tu rates quelque chose.
Certains comme Bruce Iglauer (Alligator Records) disent qu’un artiste doit d’abord tourner aux USA.
Je comprends son point de vue. Mais Nick Moss, chez Alligator, est tout le temps en Europe. Donc je pense qu’il y a de la place pour les deux approches.
Qu’est-ce qui est le plus important pour toi : faire un disque ou jouer en live ?
Les deux sont essentiels. Un bon album, c’est durable. La scène, c’est l’instantané, l’émotion directe. Quand tu fais un disque, tu as de nouveaux morceaux à présenter. Les deux se complètent,
Dernière question. Que penses-tu du fait que la soul et ta musique puissent autant toucher les gens ?
C’est un cadeau. Si ça ne touchait pas les gens, je n’aurais plus envie. Ce soir, Jacques et Patty (Backstage) m’ont fait revenir à Caen. Ils se sont souvenus de moi. C’est ça, le but ultime : se connecter aux gens, revenir et jouer à nouveau dans leur ville.
Propos recueillis par Marc Loison – Caen, mars 2024 – pour Blues Actu
Ecoutez l’album « Soul in Blue » sur Spotify
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