
Et si Jim Morrison n’était pas mort à Paris en juillet 1971 ? Dans Les portes du pardon, Luc Baranger imagine le chanteur des Doors quarante ans plus tard, malade, anonyme et réfugié depuis des décennies dans un HLM de Clermont-Ferrand. Une confession grinçante où la légende du rock croise le goût de l’auteur pour les destins improbables et l’histoire détournée.
Les nouvelles de Blues Actu – Épisode 3
✍️ Luc Baranger
📖 Les portes du pardon
⏱️ Temps de lecture : environ 13 minutes
“I’m a changeling, see me change.”
Jim Morrison
Cet après-midi, lorsque sous un ciel anthracite j’ai quitté le pavillon Oppenheimer de l’hôpital Joliot-Curie, une bise sadique fouettait la ville, forçant les piétons à courber l’échine. Face à tant d’arrogance, j’ai préféré rentrer chez moi en taxi plutôt qu’en bus. Le chauffeur, un rastaquouère à fine moustache très don Diego de la Vega, a maugréé dans une langue étrangère quand j’ai refusé tout net de déposer le sac contenant mes maigres effets dans le coffre de sa Peugeot fatiguée. Encore sous le coup psychologique qu’une blouse blanche venait de m’asséner, je me suis laissé choir sur la Moleskine mollassonne. Le matin même, je me serais arraché un sourire en félicitant le chauffeur pour sa banquette de lit mou, mais là le cœur n’y était pas ; même si, à en croire les toubibs, c’était à peu près le seul organe, le cœur, sur lequel je pouvais encore compter. Après, j’ai baissé les yeux sur mon sac en soupirant de contentement, car dans ma situation il n’y pas de petites victoires.
Ma situation ? C’est la continuation d’une déchéance physique amorcée en Californie dans les années 60. Mais il y a une heure, un nœud papillon de la Faculté, un de ces profiteurs qui s’est offert ses maîtresses, sa Porsche Cayenne, sa villa à Arcachon et son chalet à Megève en siphonnant le puits sans fond de la Sécurité sociale, a prophétisé que mon espérance de vie se compterait désormais en mois et sur les doigts d’une seule main. J’ai failli lui demander si, au vu des progrès des sérums monoclonaux révélés au dernier congrès de Johannesburg, on ne pourrait pas me greffer une main à huit ou neuf doigts. Mais j’ai renoncé, comprenant que l’humour des Arcachonnais ou Mégevans d’adoption ne ferait jamais bon ménage avec celui d’un cancéreux du pancréas.
J’ai un instant espéré quelques mots de compassion, une petite phrase du genre : « L’issue du combat est incertaine, M. Behrman, mais nous serons à vos côtés. Êtes-vous décidé à vous battre ? » Mais de la vie et de l’avis d’un sursitaire promis au cabotage entre son HLM et le centre de soins palliatifs, il s’en moquait comme de son premier phytobézoard, le gastro-entérologue. Faut le comprendre, ce qui l’intéresse, financièrement parlant, c’est le patient au long cours, celui que la providence lui livre dès les premières manifestations de la pathologie, avant que les métastases s’égaillent dans l’organisme comme des mômes dans la cour de récré après un contrôle de maths.
Sa cible préférée, au professeur Rosenbaum, c’est le nanti qu’on peut fidéliser et voir revenir avec la régularité du tiers provisionnel. Mais un pauvre bougre qui allait manquer la fin du sarkozisme, qu’est-ce qu’il en avait à battre ? Dans la salle d’attente, entre les Voici et les Gala, traînait un livre de poche, un roman de Houellebecq oublié par un patient distrait mais observateur, qui avait souligné : « Les dentistes sont des créatures foncièrement vénales dont le seul but dans la vie est d’arracher le plus de dents possible afin de s’acheter des Mercedes à toit ouvrant. » Le professeur Rosenbaum avait raté sa vocation. Il aurait dû faire dentiste.
Après avoir vidé ma boîte à lettres bourrée des publicités du Lidl d’à-côté, j’ai eu de la misère à grimper mes trois étages de l’immeuble Spoutnik de la cité Gagarine sans faire une halte à chaque palier. Je me suis dit qu’il fallait que je m’habitue, que je prenne mon nouveau mal en conscience, que désormais, ce qui m’avait paru être un calvaire depuis soixante-neuf ans allait finir en chemin de croix.
Arrivé à l’appartement 3C, bien plus essoufflé qu’un maillot à pois chargé à l’EPO au sommet du Galibier, j’ai allumé la lumière, ôté mon blouson et posé mon sac sur le canapé de skaï marron. Dehors, la nuit avait baissé le rideau. Avec ses milliers de loupiotes et ses enseignes au néon de magasins franchisés, la ZAC de l’Espérance ressemblait comme deux gouttes d’eau à sa cousine de Lamotte-Beuvron. Après être allé pisser, j’ai décapsulé une bière, allumé une Marlboro et sorti du buffet l’ancienne boîte métallique de galettes St Michel où je conserve mes papiers importants, comme mon bail de location, le passeport périmé à mon nom d’emprunt, mon livret de Caisse d’épargne et mon contrat d’assurance mort.
Pourquoi appelle-t-on assurance vie un dispositif qui se met en branle à l’instant où le toubib constate que vous venez de faire la dernière folie de votre vivant ? Il n’y a que derrière les comptoirs des banques que des godelureaux au sourire madré et en costume bon marché parviennent à conjuguer assurance et vie au futur simple.
Mentalement, j’ai fait le calcul du montant que toucherait Lucette quand le scribe sur marbre aurait terminé de buriner sa dictée mortuaire. Je sais parfaitement que le 24 avril prochain, jour de la saint Fidèle, ça fera trente-deux ans que nous sommes séparés. Aux vacances de Pâques, en 1979, Lulu avait très moyennement goûté mon écart de conduite avec une Hollandaise rencontrée à la Grande-Motte. Comment aurais-je pu deviner que Lulu remonterait de la plage avec une heure d’avance pour changer de tampon ? Même si, comme dit Shakespeare, on n’a jamais plus partagé « les mêmes mauvaises humeurs le jour et les mêmes mauvaises odeurs la nuit », je crois que Lulu a fini par me pardonner. Chaque fois que j’ai un coup dur, elle accourt à la rescousse.
Puisque le vrai Charlie Behrman est mort prématurément depuis quarante ans, rien ne pourrait m’empêcher de raconter ce qui s’est réellement passé en 1971, à l’époque où j’incarnais les Doors et m’appelais encore James Douglas Morrison. Si au cours de toutes ces années je n’ai jamais ressenti le besoin de sortir de l’ombre, ce n’est pas aujourd’hui, alors que je ne suis plus que celle de moi-même, que je vais oser un coming out en convoquant la presse.
Je mentirais en disant que je n’ai pas souvent imaginé ce qui se passerait si je révélais ma véritable identité quatre décennies après ma mort officielle, à Paris, début juillet 71. La nouvelle ferait sûrement l’effet d’une bombe médiatique. On irait supplier mon frère et ma sœur afin qu’ils acceptent de donner leur sang pour qu’on compare nos ADN. Je vois d’ici les hordes de journalistes agglutinés sous leurs fenêtres, traquant ce qui me reste de famille comme des vulgaires violeurs de femme de chambre. Malgré le verdict sans appel de la médecine sensé tordre le cou au moindre doute, on ne me croirait pas.
Il y aurait forcément un quelconque président de fan-club Jim Morrison d’un obscur patelin de l’Idaho ou de la Sarthe pour exiger l’exhumation des corps de mes parents. Pour être sûr. Des fois que… Hélas, avec Yves Montand, la justice a dans le passé autorisé ce genre de forme macabre d’archéologie, et moi je ne tiens pas à troubler la retraite de mon frère et de ma sœur ou la quiétude sépulcrale du caveau familial.
Mais le pompon, le summum de l’arnaque, le miracle du mort changé en vivant, l’apothéose de la tromperie sur le merchandising, si je refaisais surface après tant de temps dans mon quartier de grisaille de HLM peuplés de cas sociaux, ce serait la gueule que tireraient les millions de blaireaux venus pour rien, par charters entiers des quatre coins du monde sur ma tombe du père Lachaise. J’imagine d’ici leurs mines déconfites, certains s’étant serré la ceinture pendant des années pour s’offrir ce pèlerinage parisien… Tout ça pour venir honorer la mémoire de cet illustre inconnu que fut Charlie Behrman (1945 – 1971).
La réaction ne se ferait pas attendre. Des teigneux, des bas du front (il devait bien y en avoir parmi nos admirateurs) l’auraient tellement mauvaise, de s’être fait avoir avec une fausse dose de nostalgie, que, pour éviter les représailles, ma fuite au bout du monde deviendrait inévitable. Et je ne parle pas des gagne-petit, des pousse-mégot, capables de porter plainte pour exiger le remboursement de leurs larmes de crocodile, intérêts compris. Ni de ce brave Oliver Stone, dont le film portant le nom de mon groupe prendrait un grand coup de pied au culte. Bref, pour dédommager tout ce beau monde, les royalties de mon autobiographie rédigée par un nègre trouvé à la va-vite n’y suffiraient pas.
On peut se demander ce qui m’a pris, après quelques années d’une carrière planétaire, sulfureuse et inégale, de vouloir plonger soudain dans l’anonymat de Clermont-Ferrand. Lorsque du sommet de l’Olympe, doté d’un tempérament d’artiste, d’un quotient intellectuel de 149 et d’un physique agréable on domine le monde de toute l’arrogance de ses vingt-huit ans, est-il si difficile que cela de comprendre qu’envisager l’avenir avec sérénité puisse poser un problème ?
J’étais las d’être acteur. Grâce à un miroir déformant, on reproduisait mes moindres faits et gestes scrutés à la loupe. Des journalistes ont même écrit que je m’étais masturbé sur scène. Nul besoin d’attendre d’être face à quelques milliers de personnes pour célébrer la fête du slip, et si ç’avait été le cas, à moins d’être éjaculateur précoce, les flics, qui me surveillaient comme le lait sur le feu, se seraient fait un malin plaisir de m’embarquer avant le bouquet final. Tout ça pour dire que je ressentais une véritable envie de redevenir anonyme et spectateur du monde qui m’entourait.
Sans vouloir ternir leur image, puisqu’ils vivent encore confortablement des rentes du fonds de commerce que nous avons créé, je dois dire que les autres membres du groupe et moi n’avons jamais vraiment concouru dans la même catégorie. À part Krieger que la nature avait doté de talent, les autres n’étaient que des babas cool, des besogneux. Scolaires. C’est ça ! Ils étaient appliqués, comme des mômes. Avec autant de charisme qu’une noix de beurre sur un plat de nouilles.
Bref, à l’aube de la vie, et sûrement inconsciemment, ils se projetaient dans l’avenir. Mieux, ils s’imaginaient vieux. La preuve, ils l’étaient déjà un peu à l’époque et ont fini par le devenir vraiment. Et toi ? me dira-t-on, toi aussi tu as vieilli. Objection ! J’ai surtout pris de la bouteille. Nuance… Et puis j’avais une légende à construire, moi, alors qu’on arrête de m’emmerder ! Comment, à moins d’une intervention divine, notre union contre nature(s) aurait-elle pu perdurer ? Il fallait en finir.
Sous prétexte de prendre du recul, de vouloir me consacrer à la poésie et appuyer sur « pause », mon exil européen n’avait d’autre but que de leur saper le moral, me rendre imprévisible et imbuvable et au bout du compte leur fournir un alibi pour me virer. Mon macabre destin refilé in extremis à un sosie a fait qu’ils n’eurent pas le temps de passer à l’acte. Comment aurais-je pu prévoir que ce pauvre Behrman se prendrait à ce point pour Morrison et mourrait trois mois après que lui et moi ayons échangé nos identités ? On ne trouve plus guère de types dotés d’une telle conscience professionnelle.
Là où mon ego en a pris un coup dans l’amour propre, c’est quand les survivants du groupe ont réussi l’exploit de se produire sous le nom des Doors pendant deux ans après ma mort. Comment ai-je pu m’acoquiner des années durant avec des boutiquiers ?

Ma vie a basculé le 24 avril 1971,
au bar du Rock’n’Roll Circus.
La boîte de Sam Bernett à Saint-Germain-des-Prés. Un mois après mon installation à Paris, j’y avais déjà mon rond de serviette de poivrot. Je me souviens précisément de la date ; la veille, les Stones avaient sorti Sticky Fingers et par là même mis la tête sous l’eau à tous les groupes de la planète Rock. Encore une bonne raison de vouloir renoncer à la musique.
Donc, ce samedi-là, en compagnie de Gene Vincent et de Johnny Hallyday (qui, sans rien comprendre de ce que nous disions, opinait cependant du bonnet comme un chien en peluche sur la plage arrière d’une SIMCA 1000), nous parlions du solo de slide de Ry Cooder sur Sister Morphine, quand un inconnu m’a accosté.
Cramponné au zinc, Gene a dit qu’il avait dû abuser du Jack Daniel’s parce qu’il voyait deux Jim Morrison.
Le type ne me ressemblait pas,
il était moi.
Mieux qu’un jumeau !
Il s’est présenté avec un accent new-yorkais prononcé. A ce moment-là, Johnny Hallyday, qui ne connaissait que six mots d’anglais : Hey Joe et Be Bop A Lula, a préféré regagner son terrier de la porte Maillot.
Mon double m’a appris qu’il était le fruit de la rencontre d’un G.I. débarqué en Normandie en 44 et d’une Russe restée coincée pour d’obscures raisons à Paris en juin 40. Bref, son père avait conquis sa mère avec deux œillades, trois paquets de chewing-gums et une tablette de chocolat. Ils avaient baptisé leur enfant Charlie, à cause du check point du même nom. Je lui ai dit que ça ne devait pas être facile tous les jours d’incarner la Guerre froide à soi tout seul. Il a haussé les épaules. Puis, sautant du coq à l’âne, il a ajouté qu’il vivait en couple à Clermont-Ferrand avec une certaine Lucette, qu’il connaissait tout de moi, dans les moindres détails, et que notre ressemblance physique comptait pour du beurre dans sa passion pour les Doors.
On s’est revus plusieurs soirs de suite, Charlie et moi. C’est au Rock’n’Roll Circus que l’idée a germé d’échanger nos vies. Curieusement, quelques semaines plus tôt, j’avais enregistré The Changeling, et en anglais ce mot désigne un enfant volé qu’on substitue à un autre. Il y a de ces coïncidences dans l’existence que le hasard n’explique même pas.
Au début, Charlie a renâclé, mais quand je lui ai dit qu’il ne pouvait pas refuser ça à son idole et que, financièrement, il ne le regretterait pas, il a fini par accepter. Il m’a avoué cependant qu’il ne savait pas chanter et que ça poserait un problème. Pour le rassurer, je l’ai informé qu’on n’entendrait plus jamais Jim Morrison pousser la chansonnette, même sous la douche.
Voilà comment ça s’est passé. Les seuls à savoir furent Gene Vincent et Lucette, forcément. Gene n’a pas eu à tenir sa langue bien longtemps, il est mort en octobre de la même année, d’un K.O. technique, au 36è round, face au redoutable Johnnie Walker.
J’ai donc fait ma vie à Clermont-Ferrand, d’abord dans le pavillon de banlieue de Charlie Behrman, jusqu’à ce que Lulu me foute à la porte pour cette malheureuse histoire de coucherie avec la Hollandaise, puis dans ce sordide HLM de la cité Gagarine. J’ai consacré quarante années à lire, à écrire des poèmes, à me lever à midi, à picoler et à contempler la décrépitude de ce monde en cartes de crédit, sans jamais regretter une seule seconde ma vie d’avant.
Avec ses mots choisis de dentiste refoulé, le professeur Rosenbaum m’a fait comprendre que tout a une fin, même la médiocre existence d’un parasite alcoolique, moqueur et acariâtre. Comme l’a écrit Michel Embareck : « La vie est un torrent de larmes amères… », avant d’ajouter, de la goguenardise plein le stylo : « et je sors d’un bon bain ».
Moi, James Douglas Morrison, le bain de souffrance, je vais rentrer dedans.
Et je sais que je n’en sortirai que les pieds devant.
Tiens, on frappe à la porte, ça doit être Lulu.
Fin
Luc Baranger
Écrivain français installé au Canada, Luc Baranger est l’auteur de plusieurs romans historiques, dont Dès les pâlissements de l’aube. Avec ses nouvelles pour Blues Actu, il explore les marges de la musique américaine, les légendes du rock’n’roll et des destins où la fiction vient bousculer l’histoire.
Les nouvelles précédentes
ÉPISODE 1
Québec Hôtel
Une fiction où la légende d’Elvis Presley prend un chemin inattendu.
ÉPISODE 2
De la Mob à la Buick
Une tournée de pub rock, une Buick, des retrouvailles improbables et un mystérieux Domaine du Rock.
