Le grand retour de la Nuit du Blues à Jazz à Vienne

La Nuit du Blues est de retour à Jazz à Vienne. Après une année d’absence, l’un des rendez-vous les plus emblématiques du festival retrouvait enfin le Théâtre Antique. Une soirée en hommage à Jean-Pierre Vignola qui a réuni trois visions très différentes du blues, de Chicago Blues Summer à Samantha Fish en passant par Fantastic Negrito.

Live report – Nuit du Blues
📆 27 juin 2026
📌 Théâtre Antique de Vienne
🎸 Jazz à Vienne avec Chicago Blues Summer, Fantastic Negrito et Samantha Fish
📷 Arthur Viguier, Pierre Gouineau, Simon Bianchetti

Avant même les premiers accords, cette Nuit du Blues prend une dimension particulière. Très ému de retrouver la scène du Théâtre Antique, Jean-Paul Boutellier, fondateur historique de Jazz à Vienne, rejoint Guillaume Anger, le directeur artistique, pour rendre hommage à Jean-Pierre Vignola, l’un des artisans du festival, disparu il y a quelques mois. Toute l’équipe du festival porte un tee-shirt à son effigie, accompagné de l’inscription « Where is Jean-Pierre ? » et d’un dessin qui le représentait bien au dos. Une image et un nom qui accompagneront toute la soirée.

Le saviez-vous ?
La Nuit du Blues n’est pas une soirée comme les autres à Jazz à Vienne. C’est même elle qui est à l’origine du festival. Le 5 juillet 1980, Jean-Paul Boutellier organise au Théâtre Antique une immense Nuit du Blues avec notamment B.B. King, Muddy Waters et Fats Domino. Le succès est tel qu’il donnera naissance, dès l’année suivante, à Jazz à Vienne. Absente de la programmation en 2025, cette soirée emblématique faisait donc son retour cette année.

Chicago Blues Summer, l’héritage

La soirée s’ouvre avec Chicago Blues Summer. Sur le papier, le projet ressemble à un condensé de la scène blues de Chicago. Sur scène, c’est surtout un collectif généreux qui maîtrise le genre avec une aisance déconcertante. Chicago Blues Summer rappelle l’histoire du blues sans jamais donner l’impression de la réciter.

Quelques heures plus tôt, Sheryl Youngblood nous résumait l’esprit de cette musique : Chicago reste un immense melting pot, où se croisent l’héritage de B.B. King, celui de Muddy Waters, le gospel, la soul et le rhythm and blues. C’est un bon résumé de ce que le groupe allait défendre sur scène.

Le début de concert met d’abord en lumière le jeune prodige Stephen Hull et l’immense Johnny Iguana. Guitare d’un côté, Hammond B3 de l’autre. Les deux musiciens dialoguent, se répondent, échangent des sourires complices. Derrière eux, Cresenciano Cruz à la basse et Brian Fahey à la batterie assurent une assise rythmique impeccable. Une version instrumentale de You Never Can Tell revisite avec beaucoup de fraîcheur le classique de Chuck Berry.

Puis Sheryl Youngblood entre en scène. Stephen Hull lui laisse naturellement la place et Giles Corey reprend la guitare. En quelques secondes, le centre de gravité du concert bascule. Avec I Just Want to Make Love to You, la chanteuse impose une présence impressionnante. Caldonia fait ensuite chanter le Théâtre Antique, tandis qu’un extrait de Think lui permet de glisser un message en faveur des femmes avant Who’s Making Love de Johnnie Taylor. Blues, soul, rhythm and blues… Le Chicago blues s’est toujours nourri des musiques qui l’entouraient.

Un moment fort arrive lorsque Sheryl Youngblood interprète a cappella un extrait de A Change Is Gonna Come, en hommage à Jean-Pierre Vignola, avant de lancer : « Rest in peace, Jean-Pierre. ».

Pour le final, Stephen Hull retrouve le groupe sur Got My Mojo Working. Ce n’est sans doute pas le choix le plus original pour conclure un concert de Chicago blues. Pourtant, impossible de résister. Le public reprend le refrain, Cresenciano Cruz a droit à son solo, et les musiciens quittent la scène avec le sourire, non sans immortaliser le lieu avec leurs téléphones. On ne joue pas tous les jours dans un cadre pareil.

Dans le public, j’entends une spectatrice dire : « C’était court, je reste sur ma faim. » Il y a quelques décennies, un tel plateau aurait sans doute fermé la soirée. Aujourd’hui, le Chicago blues ouvre le bal. Il passe le relais à des artistes qui l’emmènent ailleurs, sans oublier d’où ils viennent.

Un musicien au dos tourné, jouant de la guitare sur scène devant une foule compacte qui assiste à un concert en plein air.

Fantastic Negrito, le métissage

Avec Fantastic Negrito, on change complètement d’univers. Le musicien d’Oakland, triple lauréat aux Grammy Awards, arrive à Vienne avec Alive!, son nouvel album live à paraître. Sur scène, il ne vient pas seulement jouer des chansons. Il vient les vivre.

Avant le concert, il nous avait prévenus : un concert de Fantastic Negrito, c’est une thérapie. « Une église, mais sans la religion. » On ne sait jamais vraiment ce qui va se passer. Au Théâtre Antique, il aura tenu parole.

Il chante, danse, mime, raconte avec son corps. Impossible de détacher les yeux de lui. Chaque geste semble prolonger les paroles. Le concert se regarde presque autant qu’il s’écoute. À l’image de sa musique, son groupe rassemble des personnalités qui semblent venir d’univers très différents, mais qui parlent exactement le même langage. Bryan Simmons au clavier et Vincent MacLauchlan à la guitare auront d’ailleurs plusieurs occasions de prendre la lumière.

Fantastic Negrito passe d’un groove funky à une chanson d’amour au piano, d’un climat presque inquiétant à un refrain repris par tout le public. Même quand la musique devient festive, une tension reste présente. Ce n’est pas juste une machine à groove. C’est un conteur d’histoires.

Un musicien jouant de la guitare sur scène avec des lumières colorées en arrière-plan.

Chocolate Samurai fait partie des grands moments. Rythme lourd, refrain immédiat, public qui chante à tue-tête. Quelques minutes plus tard, il glisse un conseil très personnel au public français : « Eat less sugar and have more sex! » Voilà un message de santé publique qui pourrait remplacer notre « Manger bouger » porté par le gouvernement.

Il évoque aussi Alive!, son album live à paraître. Good Feeling, nouveau titre du disque, trouve naturellement sa place. Même chose pour California Loner, qu’il présente avec un sourire en rappelant l’avoir joué récemment dans Taratata. Avec In the Pines, retour aux racines. Ce traditionnel popularisé par Lead Belly, puis remis en lumière par Nirvana, rappelle que le blues traverse les époques sans perdre sa force. Le morceau offre aussi de beaux espaces à Bryan Simmons au clavier et Vincent MacLauchlan à la guitare.

Le set s’achève sur Plastic Hamburgers, charge rock contre les dérives de la société américaine, avant un rappel sur Lost in a Crowd. Une dernière fois, Fantastic Negrito fait chanter le public. Une dernière fois, le Théâtre Antique répond présent.

Il nous disait avant de monter sur scène qu’il aimait sortir de sa zone de confort. C’est sans doute là qu’il est le meilleur. Quand personne ne sait exactement où il va, mais que tout le monde accepte de le suivre.

Fantastic Negrito « Plastic Hamburgers » en vidéo 🎥

Samantha Fish, l’énergie

Dernière à entrer en scène, Samantha Fish découvrait Jazz à Vienne pour la première fois. La guitariste de Kansas City arrive avec Paper Doll Live, premier album live officiel de sa carrière. Un disque qui tombe à pic : sa réputation de bête de scène n’est plus à faire. Avant le concert, elle nous avait donné la clé : de l’énergie, mais pas seulement. Des nuances aussi. Des morceaux qui respirent. Une setlist capable de s’adapter au lieu. Le Théâtre Antique allait vite lui donner raison.

Samantha Fish prendra quelques secondes pour regarder les gradins. « It’s the oldest place I’ve ever played in my life », lance-t-elle avec un sourire. On sent que le lieu la marque. Et on la comprend.

Les morceaux de Paper Doll occupent naturellement une place importante, avec notamment I’m Done Runnin’, Paper Doll, Sweet Southern Sounds ou encore Rusty Razor. Le disque a été pensé pour la scène, et cela s’entend. Le son est direct, toujours porté par la guitare, plutôt devrait-on dire LES guitares, tellement les changements sont fréquents. Mais chaque instrument apporte une couleur différente.

Sur Gone for Good, le bottleneck rappelle que le blues reste au centre de son langage. Les amateurs du film Crossroads, auquel sera consacré le prochain épisode de Ciné Blues, auront forcément une pensée pour cette vieille règle édictée par Willie Brown : « Si tu veux jouer le blues, il te faut un bottleneck ! »

La cigar box guitar fait aussi son effet sur Bulletproof. Le son devient plus proche de l’os. Même lorsque Samantha Fish pousse vers le rock, elle garde toujours un pied dans les racines.

Samantha Fish « Bulletproof » en vidéo 🎥

Les amateurs de Death Wish Blues retrouvent aussi No Apology. Enregistré avec Jesse Dayton, l’album avait poussé Samantha Fish vers un terrain plus rock. Sur scène, le morceau gagne encore en intensité. Fortune Teller apporte l’un des plus beaux contrastes du concert. L’introduction est presque calme. Puis la tension monte. Et tout finit par exploser dans une accélération impressionnante. Samantha Fish accélère, le groupe suit, le Théâtre Antique embarque.

Dream Girl montre une autre facette. Plus doux, le morceau rappelle que Samantha Fish n’est pas seulement une immense guitariste. Sa voix aussi impressionne. Puissante, expressive, jamais forcée. À l’inverse, elle laisse le Théâtre Antique sans voix.

Derrière Samantha Fish, Jamie Douglass imprime une couleur très rock. Le batteur, qui a notamment travaillé avec Jesse Dayton, Shooter Jennings ou encore Marilyn Manson, pousse constamment le groupe vers l’avant grâce à un jeu très appuyé sur les cymbales. Plus discret, Mickey Finn aux claviers est pourtant essentiel. Ses nappes, ses chœurs et ses interventions donnent de la rondeur à l’ensemble. À la basse, Ron Johnson verrouille la machine et laisse à la guitare toute la liberté nécessaire.

Musicienne sur scène jouant de la guitare électrique, vêtue d'une combinaison en vinyle rouge sous des lumières de concert.

Au fond, cette Nuit du Blues ne racontait pas seulement trois concerts. Elle racontait aussi l’évolution d’une musique qui continue de se réinventer sans renier son histoire. Pour avoir fait de très nombreuses éditions de la Nuit du Blues, ce que je retiendrai surtout de cette soirée, c’est cette impression de continuité. Le blues de Chicago, celui de Muddy Waters ou de Howlin’ Wolf, n’a pas disparu. Il s’est transformé. Il résonne différemment chez Fantastic Negrito. Il s’entend dans les riffs de Samantha Fish. Et finalement, c’est peut-être la plus belle façon de célébrer le retour de cette Nuit du Blues : rappeler qu’une musique reste vivante tant que des artistes continuent de se l’approprier.

J’espère surtout que cette parenthèse retrouvée ne disparaîtra plus de la programmation. Parce qu’au-delà de la qualité des artistes invités, la Nuit du Blues occupe une place à part à Jazz à Vienne. C’est ici que tout a commencé. Il serait dommage que le festival oublie, ne serait-ce qu’une année, la soirée qui lui a donné naissance.


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par Cédric Vernet

Président et rédacteur en chef de Blues Actu

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