
Avec Labor Of Love, Tinsley Ellis confirme le virage acoustique amorcé avec Naked Truth sorti en février 2024. Enregistré en solo et entièrement composé de morceaux originaux, l’album s’inscrit dans une démarche épurée où le blues retrouve sa rugosité première, nourrie par quarante années de scène. Accordages ouverts, guitares acoustiques et incursions à la mandoline servent des chansons ancrées dans le réel, entre luttes personnelles, spiritualité et héritage du Delta. Marqué par un séjour à Bentonia aux côtés de Jimmy “Duck” Holmes, Labor Of Love apparaît comme une forme d’aboutissement, un disque direct, sans filtre, où Tinsley Ellis engage chaque note avec une liberté et une sincérité totales.
Dans notre interview exclusive, il revient sur son rapport au blues et sur ce qui continue, aujourd’hui encore, de nourrir son désir de jouer et d’enregistrer.
🎙️ Tinsley Ellis en interview avec Cédric Vernet
Labor Of Love prolonge la voie acoustique que tu avais amorcée avec Naked Truth. À quel moment as-tu senti que le blues acoustique n’était plus seulement un projet parallèle, mais une véritable direction artistique pour toi ?
J’ai été très agréablement surpris par le succès de Naked Truth, et cela m’a encouragé à réaliser un nouvel album de blues folk. Je suis très reconnaissant envers Alligator Records de m’avoir permis de continuer dans cette direction.
On te connaît depuis des décennies comme un grand guitariste de blues électrique. Qu’est-ce que le jeu acoustique t’oblige à réapprendre, ou peut-être à redécouvrir ?
En réalité, j’ai commencé par la guitare acoustique avant l’électrique. J’avais vu les Beatles au Ed Sullivan Show et j’avais demandé une guitare électrique à mes parents. Ils m’ont offert une guitare acoustique à la place, et j’en ai joué pendant des années avant d’acheter moi-même une électrique. J’ai toujours intégré une partie acoustique dans mes concerts, donc cette nouvelle direction est simplement le prolongement naturel de cela. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais je prends énormément de plaisir à faire cette musique aujourd’hui.

Cet album est composé uniquement de morceaux originaux. Pourquoi était-ce important de ne pas inclure de reprises cette fois-ci ?
La plupart de mes albums récents sont entièrement composés de morceaux originaux. Sur Naked Truth, j’avais enregistré trois reprises, une de Muddy Waters, une de Leo Kottke et une de Son House. En concert, je continue à jouer des reprises d’anciens artistes de blues, mais pour les disques, j’ai toujours envie d’enregistrer le plus de compositions originales possible. Et puis, il est difficile de surpasser les enregistrements originaux des grands maîtres du blues.
Beaucoup de chansons abordent des thèmes très concrets : catastrophes naturelles, croyances, luttes personnelles. L’écriture vient-elle plutôt de l’actualité, de l’observation ou de l’expérience personnelle ?
Sur ce nouvel album, j’ai élargi les thématiques pour inclure des chansons sur la lutte, mais aussi sur la spiritualité. C’est là que vont mes pensées en ce moment. D’ordinaire, j’écrivais surtout sur les relations.
Tu as enregistré Labor Of Love entièrement en solo et tu l’as autoproduit. En quoi ce niveau d’indépendance influence-t-il tes choix musicaux et ta manière de t’engager dans chaque note ?
Sur Naked Truth, il n’y avait que moi, le chant et la guitare. Sur Labor Of Love, j’ai ajouté de la mandoline, du piano et un peu plus de percussions pour donner un son plus proche d’un ensemble. C’est, je pense, ce qui distingue cet album de Naked Truth.
« Chaque morceau est accordé différemment du précédent »
Tu utilises plusieurs guitares, de nombreux accordages ouverts, et tu joues même de la mandoline pour la première fois. Est-ce lié à une vision sonore précise ou au besoin de rester curieux après quarante ans de route ?
Les guitares principales sur cet album sont ma Martin D 35 et ma National Steel de 1937. Chaque morceau est accordé différemment du précédent. Ce sera un défi de devoir réaccorder aussi souvent sur scène, mais je m’entraîne beaucoup à maîtriser tous ces accordages. Les principaux accordages utilisés sur Labor Of Love sont open G, ré mineur, open E, DADGAD, open A et drop D.
Ton passage à Bentonia et ta rencontre avec Jimmy “Duck” Holmes ont clairement marqué cet album. Qu’est-ce que cette expérience t’a appris sur le blues que tu ne savais pas auparavant ?
J’ai toujours été un grand admirateur de Skip James, l’artiste de blues le plus célèbre de Bentonia, dans le Mississippi. Je suis allé à Bentonia pour apprendre ce style auprès de Jimmy “Duck” Holmes. J’ai organisé un concert dans son Blue Front Café. Je suis arrivé l’après-midi et Jimmy m’a donné une longue leçon de guitare qui m’a permis de comprendre ce style bien mieux que jamais. J’ai joué mon set le soir même, puis je l’ai accompagné sur le sien. De retour à Atlanta, j’ai intégré tout cela dans mes enregistrements. J’ai hâte de retourner à Bentonia et de rejouer avec Jimmy.

Le titre Labor Of Love évoque à la fois le travail acharné et la dévotion. Avec le recul, qu’est-ce qui te pousse encore à enregistrer des disques et à monter sur scène aujourd’hui ?
J’aime jouer du blues acoustique en solo plus que toute autre chose. J’y prends plaisir depuis que je suis jeune. C’est un défi chaque soir de monter sur scène seul, sans accompagnement. La réaction du public est très positive. Je ne me suis jamais senti aussi stimulé artistiquement, ni aussi récompensé. J’ai hâte de jouer les nouveaux morceaux, mais aussi des titres plus anciens.
Tu tournes désormais en solo avec ce que tu appelles le “Two Guitars And A Car Tour”. En quoi cette formule dépouillée change-t-elle ta relation avec le public ?
Les concerts dans ce format sont très conversationnels pour moi. Il y a beaucoup d’échanges entre l’artiste seul et le public. Souvent, les gens chantent et interpellent. Ça ressemble à une fête.
Quand tu regardes ton parcours, de tes premières influences à ce disque très intime, as-tu le sentiment d’être arrivé quelque part, ou es-tu toujours en chemin ?
Jouer et enregistrer du blues acoustique en solo ressemble davantage à une arrivée qu’à un départ. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais j’espère qu’il sera aussi agréable pour moi que pour le public. J’essaie de vivre l’instant présent plutôt que de me projeter. J’ai vraiment le sentiment d’être au bon endroit, au bon moment. Mon ressenti global, c’est surtout de la gratitude.
Merci Tinsley !
Avec plaisir.

🎧 Ecoutez un extrait de Labor Of Love
Biographie – Tinsley Ellis, du blues électrique au retour à l’acoustique
Originaire d’Atlanta, Tinsley Ellis est une figure majeure du blues américain contemporain. Né en 1957, Tinsley Ellis découvre la guitare très jeune après avoir vu les Beatles à la télévision, avant d’entrer dans le blues par le biais du rock britannique et du southern rock. Installé à Atlanta à la fin des années 1970, Tinsley Ellis se forge rapidement une solide réputation sur scène, notamment avec le groupe The Heartfixers, puis en solo à partir de la fin des années 1980 avec Georgia Blue, son premier album pour Alligator Records.

Reconnu pendant des décennies comme l’un des grands guitaristes électriques de sa génération, Tinsley Ellis a bâti une discographie dense, alternant albums studio et disques live, tout en tournant sans relâche aux États-Unis et à l’international. Au fil du temps, Tinsley Ellis a développé un jeu immédiatement identifiable, nourri à la fois par l’héritage du Chicago blues et par les racines plus profondes du Delta, avec une attention constante portée à l’écriture et au son.
Depuis Naked Truth, puis avec Labor Of Love, Tinsley Ellis a choisi de mettre en avant une approche plus dépouillée, centrée sur le blues acoustique, les accordages ouverts et une interprétation en solo. Cette évolution, loin d’un simple détour stylistique, marque une étape importante du parcours de Tinsley Ellis, où plus de quarante années de scène et de studio se traduisent par une musique directe, personnelle et profondément ancrée dans l’histoire du blues… Avec Tinsley Ellis, l’histoire du blues continue de s’écrire, encore et pour toujours.
Photo de couverture : Bradley Cook
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