
Dave Keyes est l’une des figures les plus singulières du blues et du roots rock new-yorkais. Pianiste flamboyant, chanteur habité et songwriter inspiré, il s’inscrit dans la grande tradition américaine où le rhythm’n’blues, le rock’n’roll, le gospel et la soul se répondent sans frontières. Né dans le Bronx et formé très tôt à la musique classique avant de plonger dans le blues, Dave Keyes a développé un style immédiatement reconnaissable : un jeu de piano puissant, souvent percussif, porté par une voix rugueuse et profondément expressive.
Sa carrière prend une dimension internationale lorsqu’il devient, pendant plusieurs années, le claviériste attitré de Bo Diddley, l’un des pères fondateurs du rock. Cette collaboration marque durablement son approche rythmique et scénique : Dave Keyes y apprend l’art de la transe, de la pulsation et du groove implacable. Parallèlement, il accompagne et partage la scène avec des artistes majeurs de la musique afro-américaine, parmi lesquels Odetta, figure essentielle du folk et du blues engagé, dont l’exigence artistique et la profondeur humaine laisseront une empreinte forte sur son parcours.
Musicien recherché, Dave Keyes collabore également avec Popa Chubby, apportant son piano volcanique à un blues électrique et sans concession. Ces expériences nourrissent une œuvre personnelle dense, construite au fil d’albums salués pour leur sincérité et leur énergie brute. Auteur-compositeur prolifique, il y explore aussi bien les racines du blues que les chemins du rock urbain, avec un sens aigu du récit et de l’émotion. Le surdoué Chris Bergson figure aussi parmi les musiciens avec lesquels il adore partager la scène.
Sur scène, Dave Keyes est réputé pour ses performances intenses, où la virtuosité n’écrase jamais le feeling. Seul au piano ou entouré d’un groupe, il capte le public par une présence généreuse et un engagement total. Son dernier album, « Two Trains », en est l’illustration la plus récente : notamment partagé avec le légendaire batteur Bernard « Pretty » Purdie, c’est un disque mûr et habité, où se croisent mémoire du blues, hommage à son épouse Patty récemment disparue, regards sur l’Amérique contemporaine et passion intacte pour une musique vivante, subtilement et intimement incarnée, profondément humaine…
🎙️ Dave Keyes en interview avec Marc Loison
Bonjour Dave Keyes. Vous avez joué en septembre dernier au Blues Bender, à Las Vegas. Pourriez-vous nous dire quelques mots pour qualifier un concert comme celui-ci ?
Tout d’abord, c’est incroyable. Ce sont trois ou quatre jours de musique, et c’est immense. C’est un peu comme une « croisière du blues », sauf que tout se passe au même endroit, dans un hôtel, et sans bateau (rires). L’équipe est formidable. Mon ami Jimmy Carpenter en est le coordinateur musical, et c’est aussi un remarquable saxophoniste. Il a su réunir une très belle équipe. Au fond, ce sont surtout beaucoup d’amis qui se retrouvent et passent un bon moment ensemble. Et tout se déroule dans la salle où Elvis Presley a donné 800 concerts!
Votre réputation est aujourd’hui bien établie en tant que chanteur, pianiste et bandleader new-yorkais. À quoi pensez-vous devoir ce parcours et cette reconnaissance ?
Eh bien, au dur labeur ! (rires) Je fais ça depuis longtemps. Près de 50 ans, en fait…
Parce que vous avez commencé à 1 an ?
Oui, quelque chose comme ça. Je pense que c’est important de savoir s’amuser avec les gens. J’ai eu l’opportunité de jouer avec des personnes qui ne sont pas toujours les plus faciles pour ça. Mais j’ai malgré tout eu de très bonnes expériences avec chacune d’entre elles. Je pense que ça aide.
Je suis très ouvert à différents styles de musique et je ne dis pas non. « Tu peux faire ça ? » « Bien sûr, je vais essayer… » Et puis tu le fais. C’est ce qui m’aide.
« Odetta était une artiste exceptionnelle »
Qui sont les principaux artistes avec qui vous avez joué ? Ceux qui vous ont laissé les souvenirs les plus profonds et les plus forts ?
Odetta. C’était une artiste exceptionnelle. Tout ce qu’elle disait, chaque mot, avait un sens. Du coup, ça m’a donné le sentiment que chaque note que je joue doit aussi vouloir dire quelque chose. Parmi les musiciens avec qui j’ai travaillé longtemps, il y a aussi Popa Chubby. Quand il est sur scène, l’essentiel, c’est de faire de la bonne musique. Même en répétition, on jouait comme ça (il mime Popa Chubby), très fort, très intensément. Ça m’a forcément marqué.
Et Bo Diddley, bien sûr. Bo Diddley était génial. Une légende. Il fait partie des quatre personnes qui ont inventé le rock’n’roll. On peut citer Chuck Berry, Bo Diddley, Little Richard et Jerry Lee Lewis. Bo Diddley était avant tout un bluesman. Quand il décidait de jouer du blues, c’était vraiment impressionnant. On a passé beaucoup de temps ensemble. C’était quelque chose de très spécial.
Parlons de la façon dont vous jouez du piano. Vous êtes aussi à l’aise dans le blues, le boogie, la musique de New Orleans, etc…
Pour moi, tout commence avec le blues. C’est comme si le blues était la base de l’arbre. Et de cet arbre partent toutes les branches : les différents styles de La Nouvelle-Orléans, la musique gospel, la musique country, puis le rock’n’roll. Donc, si tu sais jouer un blues en douze mesures, c’est déjà un très bon point de départ. Ensuite, il faut rester ouvert aux différents styles, écouter autant que possible les maîtres, celles et ceux qui sont de grands musiciens.
Souvent, quand on parle de Dave Keyes, on dit « Oh oui, Dave Keyes, un homme qui joue du piano !» Mais vous êtes aussi un grand chanteur. On l’a ressenti, ce soir en particulier…
Merci. Je fais des échauffements avant chaque concert, environ vingt minutes. J’ai commencé à chanter très jeune, à l’école, vers 16 ans, parce que personne autour de moi ne connaissait les paroles. Je n’avais pas une très bonne voix, mais j’ai continué, encore et encore. Certaines personnes naissent avec une voix incroyable. Ce n’était pas mon cas. Alors j’ai travaillé, et aujourd’hui j’en suis arrivé à un point où je me sens très à l’aise en chantant.

Dave Keyes, votre nouvel album s’intitule Two Trains et contient dix nouvelles chansons, dont neuf compositions. Des titres inédits de vous, ainsi que de Mark Sameth qui a travaillé avec Bettye Lavette notamment. Comment s’est passée cette collaboration avec lui ?
Cette collaboration a été très intéressante, parce que Mark Sameth est un auteur de hits basé à Nashville. Nous étions au lycée ensemble : lui jouait dans un groupe, moi dans un autre, puis nous nous sommes perdus de vue pendant quarante ou quarante-cinq ans. Il s’est ensuite installé à Nashville et a signé des titres pour Loretta Lynn, Bettye LaVette, et d’autres artistes de ce calibre. Puis il a traversé une forme de désillusion et a quitté Nashville.
Il m’a appelé il y a trois ou quatre ans en me disant : « Dave, j’ai envie de revenir à l’essentiel. J’aimerais écrire quelques chansons pour toi, et avec toi… » Il est très attaché au côté artisanal de l’écriture. De mon côté, j’écris des chansons qui traduisent ce que je ressens, ce que j’ai dans le cœur, et ça me va très bien. Mais lui est très précis dans son approche, dans sa méthode. Ça m’a aidé à faire évoluer mon propre processus créatif.
Parfois, il arrivait avec une idée de texte, parfois c’était moi qui lui proposais une base lyrique, et on travaillait ensemble à partir de là. Honnêtement, ça a été la façon la plus simple d’écrire que j’aie jamais connue. Et je pense sincèrement que les chansons de cet album sont les meilleures que j’aie jamais écrites ou coécrites. Alors oui, je suis vraiment très enthousiaste à propos de cette sortie.
« Two trains » contient du gospel, du blues, du boogie et des ballades. Quelles couleurs vouliez-vous donner à votre album ?
Les couleurs du blues. Cet album est important pour moi, parce que Two Trains symbolise le bon et le mauvais, le noir et le blanc, le yin et le yang. Même dans ce qui peut sembler être la pire épreuve, il y a toujours quelque chose à comprendre, à apprendre.
C’est un processus cathartique, très réconfortant, qui a pour moi un véritable pouvoir de guérison. Il y a aussi cette idée que, même dans les situations les plus difficiles, coexistent toujours une part positive et une part négative. C’est cela, Two Trains : deux trains sur la même voie ferrée, en quelque sorte.
Vous voulez dire qu’il y a quelque chose à apprendre de tout ?
De tout, oui. J’ai perdu ma femme il y a deux ans. Nous avons été mariés pendant trente-sept ans et nous vivions un mariage merveilleux. Elle était exceptionnelle. On traverse alors un processus : d’abord le chagrin, puis vient la question de savoir comment continuer à avancer. Heureusement, elle avait un esprit remarquable. Elle me disait : « Tu es vivant, tu dois vivre ta vie, tu dois continuer. »
Elle était danseuse, dirigeait sa propre compagnie, et nous travaillions beaucoup ensemble. Nous avons voyagé à travers le monde tous les deux. Avec tout cela, j’ai dû apprendre à surmonter cette épreuve terrible. J’ai cherché le bonheur à l’intérieur même de cette douleur, et elle m’a aidé, d’une certaine manière, à le trouver.
C’est exactement ce que représente Two Trains. Toute sa symbolique est là. Les couleurs sont sombres, oui, mais le monde n’est pas noir ou blanc. Il est gris. C’est cette zone intermédiaire que l’on découvre, et c’est elle qui ouvre la voie vers le reste.
Dave Keyes, à propos de ce que vous avez dit sur scène il y a quelques minutes, « je m’excuse pour ce qui se passe aux Etats-Unis »…
En réalité, je n’ai jamais dit que je m’excusais. J’ai dit que j’étais triste. Et c’est très triste, parce que je ne peux pas m’excuser pour quelque chose qui est en train de se produire. La moitié du pays a voté pour Trump, l’autre moitié non. Je ne peux donc pas m’excuser pour ça, mais je me sens profondément triste…
C’est très difficile, parce que c’est vraiment du 50 % contre 50 %. La moitié ne comprend pas comment l’autre moitié pense ni ce qu’elle fait, et inversement. J’ai essayé de réfléchir à ça… Et au fond, ça fait partie de l’idée des deux trains. Il faut trouver une forme de terrain d’entente, quelque chose sur quoi on puisse agir ensemble, et à partir de là, essayer de comprendre le reste, collectivement.
Cet album Two Trains, vous l’avez enregistré avec deux ingénieurs du son, Dave Kowalski et Kyle Castle, dans le New Jersey. Comment se sont déroulées ces sessions d’enregistrement ? Comment avez-vous réussi à tout « mettre ensemble » ?
C’est intéressant, parce que j’ai enregistré beaucoup de chansons en 2023 avec Bernard Purdie. À cette période, ma femme était malade et je n’arrivais plus vraiment à avancer. J’ai donc préféré attendre, le temps que mon esprit soit moins embrouillé.
Finalement, j’ai enregistré l’ensemble des chansons début 2025, à un rythme différent, parce que Bernard Purdie avait déménagé en Caroline du Nord et je ne pouvais plus travailler exactement comme je le voulais. Mais, malgré tout, ça a fonctionné.
La clé, c’était d’avoir les chansons. L’essentiel était vraiment de pouvoir écrire des morceaux avec lesquels je me sentais à l’aise, qui avaient du sens pour moi. Des chansons que je pouvais aussi m’expliquer à moi-même. Il y a là une forme d’auto-révélation, autour de la mort de ma femme, des conflits dans le monde, et de la manière dont on peut aider les gens à comprendre tout ça.

A propos de la production de l’album, vous aviez déjà David Bennett. Quel était son rôle, exactement ?
Son rôle était le mixage, c’est lui qui a mixé les chansons. C’est le fils de Tony Bennett. J’ai rencontré David parce qu’il mixait les albums de Peter Karp, un artiste canadien. J’avais moi-même participé à des sessions pour David sur les disques de Peter, il y a une quinzaine d’années. Il a été formidable, vraiment. Un type super.
Pourrions-nous avoir quelques mots à propos de certaines des personnes présentes sur cet album. Le premier d’entre eux, justement, le batteur Bernard Purdie, était déjà dans votre dernier album « Rhythm Boogie & Blues »… Il a 86 ans, à présent !
Oui, bien sûr. Bernard Purdie est quelqu’un d’à part. Il a joué sur des milliers d’albums absolument incroyables, avec des artistes majeurs du blues, de la soul, du funk, du rock et de la pop. À ce niveau-là, son parcours parle pour lui. Qu’il ait ou non joué avec les jeunes Beatles à leurs débuts, je n’y étais pas pour le voir, mais honnêtement, je le crois, parce que je l’aime et parce qu’il sait parfaitement ce qu’il a fait dans sa vie.
Ce qui me marque le plus, ce sont les moments passés avec lui. Je me souviens notamment d’un festival en Caroline du Sud. Je suis allé le chercher, lui et sa femme, parce qu’il a aujourd’hui des difficultés à conduire à cause de ses yeux. Pendant le trajet, il me racontait des histoires incroyables, comme le fait d’avoir conduit Aretha Franklin au Fillmore West. Il parlait aussi de ces sessions mythiques auxquelles il a participé, des albums qui comptent parmi mes préférés, des anecdotes sur les tournées, les managers, et même sur la mort de King Curtis.
Quand King Curtis a été tué, Bernard Purdie s’est retrouvé à gérer beaucoup de choses, y compris l’organisation des sessions et le paiement des musiciens. Entendre tout ça de sa bouche, comprendre comment fonctionnait ce monde à l’époque, c’était fascinant. Au-delà du musicien exceptionnel, c’est aussi une mémoire vivante de toute une histoire de la musique américaine.

Dave Keyes, il y a d’autres musiciens présents sur votre album, notamment Alexis P. Suter et Vicky Bell, qui assurent les choeurs sur quatre chansons…
Oui, oui, oui !
Chris Bergson joue de la guitare slide sur « Trust in love and fate », une très bonne chanson… Comment cette chanson, précisément, a-t-elle été construite ?
Le secret, c’est de s’entourer de personnes qui savent jouer, qui savent chanter, et qui savent aborder un projet avec un esprit ouvert et un cœur ouvert. Dans ce cas précis, j’avais aussi une vision assez claire de ce que je voulais faire. Je ne savais pas exactement comment tout allait prendre forme, mais je n’avais pas peur de laisser le processus suivre son propre chemin.
Quand Vicky et Alexis sont arrivés, tout s’est mis en place très naturellement entre eux, et c’était génial.
Et puis il y a Chris Bergson aussi. Il n’intervient que sur une seule chanson, mais il l’a enregistrée, on en a discuté ensemble. Il est très appliqué dans ce qu’il fait, très réfléchi, et il joue de manière remarquable.
« Je me concentre sur l’amour »
Donc, « Two Trains » parle d’amour, de perte et de douleur, et de la manière dont on compose avec tout cela. Quelle est, pour vous, la réponse à ces émotions ? Comment trouvez-vous l’équilibre entre la joie, mais aussi la peine que vous évoquez ?
L’amour et la musique.. Oui, l’amour est la réponse. John Lennon l’a dit, n’est-ce pas ? Donc, je me concentre sur l’amour, et je continue de le faire…
Vous m’avez dit que c’était votre meilleur album jusqu’à présent …
Oui, absolument. Parce que je n’avais pas peur. D’abord, je pense que les chansons sont bien meilleures. L’ensemble est beaucoup plus cohérent, plus concentré. C’est plus abouti, avec une dimension émotionnelle plus forte et plus assumée. Mais surtout, je n’avais pas peur de prendre des risques.
Il y a par exemple une chanson sur l’album qui s’appelle I’m Alright. C’est un shuffle que j’ai coécrit avec Benny Turner, le frère de Freddie King, qui s’est aussi beaucoup impliqué dans le morceau. Je ne savais pas à l’avance comment on allait s’y prendre. À un moment, on casse le shuffle pour basculer vers un feeling gospel. Je ne savais pas exactement comment y parvenir, mais je savais que j’avais les bons musiciens autour de moi. Alors on l’a fait. Et ça a marché.
Pour moi, ça a été un moment vraiment fort.
Est-ce que vous pouvez nous dire quelques mots à propos du batteur Pablo Leoni, qui vient d’Italie ?
Il est génial. On s’est rencontrés il y a environ sept à dix ans. J’ai fait quelques concerts avec lui à Lugano. Je ne me souviens plus exactement de notre première rencontre. On a simplement échangé nos cartes, puis il m’a emmené à travers l’Italie, où nous avons fait beaucoup de choses ensemble. J’ai passé d’excellents moments avec lui. C’est quelqu’un de vraiment chouette, un très bon batteur, et en plus très sympathique.
Qu’est-ce que vous pourriez dire aux gens qui vous écoutent aujourd’hui, à celles et ceux qui se demandent quel sera le futur du blues ?
Ah… le futur du blues, c’est une vaste question. Il y a aujourd’hui beaucoup de jeunes artistes remarquables, comme Christone Ingram. De nouveaux bluesmen arrivent sans cesse. La musique doit évoluer pour refléter ce qui se passe dans la société, ce que vivent les gens, ce qu’ils ressentent.
Il y a de la place pour le blues traditionnel. Il y a de la place pour le blues contemporain. Tant que c’est bien joué et fait avec le cœur, alors c’est du blues. Et au fond, tout le monde a le blues.
Une dernière question. Quel sera votre prochain projet pour les mois à venir, en 2026 ?
Je vais partir en tournée avec Jimmy Carpenter pendant quelques semaines. Ensuite, je veux me remettre à la composition d’un nouvel album au début de l’année. Mark Sameth et moi allons recommencer à écrire ensemble et continuer à faire avancer les choses. Cette perspective m’enthousiasme vraiment.
Par ailleurs, j’apprécie énormément tout ce que vous faites. Des personnes comme vous, qui soutiennent la musique et diffusent nos chansons, ça compte beaucoup pour nous tous.
Merci. Merci pour votre générosité, votre talent et votre gentillesse.
Merci !
Merci à Jacques Picard, Patty Picard, Paul Colin et toute l’équipe de Backstage pour les conditions de l’interview après le 14e Evrecy Blues Club le 17 octobre 2025. La 15e édition du Evrecy Blues Club est fixée au 27 février 2026 avec Paul Benjaman et Kaz Hawkins.
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