
Figure essentielle de la soul de Memphis et architecte du son Stax, Steve Cropper s’est éteint à l’âge de 84 ans. Guitariste, compositeur, arrangeur, producteur, il aura façonné une part immense de la musique américaine moderne, sans jamais chercher les projecteurs. Son ombre disparaît mais son empreinte reste dans chaque riff qu’il a joué dans le studio de McLemore Avenue...
Au sein de Booker T. & the M.G.’s, Steve Cropper formait avec Booker T. Jones, Al Jackson Jr. et Donald Duck Dunn une section rythmique devenue mythique. Ensemble, ils ont bâti l’esthétique Stax, ce groove resserré, épuré, efficace. C’est à la guitare de Steve Cropper que l’on doit ces phrases courtes et percussives qui ont redéfini la place de l’instrument dans la soul.
Toujours au service des voix, il savait laisser respirer l’espace. Son jeu, précis et minimaliste, a inspiré des générations de guitaristes. Et ce style unique, reconnaissable dès la première mesure, n’a jamais perdu de sa clarté.
Un musicien discret mais essentiel
On lui doit des chansons devenues des piliers. Steve Cropper cosigne In the Midnight Hour avec Wilson Pickett, participe à Knock on Wood avec Eddie Floyd, et façonne Dock of the Bay avec Otis Redding, dont il assemble la version posthume. À chaque fois, quelques notes suffisent pour installer l’atmosphère, et tout se construit autour … « Less is more » aurait pu être la devise de celui qui s’est toujours revendiqué comme un musicien « limité ».
« Mon jeu a toujours été limité, mais ça fonctionne, parce que je reste simple. Je ne me considère pas comme un guitariste, je n’ai jamais pris le temps. La guitare est juste un outil pour servir la chanson. »
Steve Cropper.
Un frère de blues
Au tournant des années 70 et 80, Steve Cropper rejoint l’aventure des Blues Brothers aux côtés de Dan Aykroyd et John Belushi, avec toute une section rythmique issue de Stax (Donald « Duck » Dunn, Matt Guitar Murphy, Lou Marini et bien d’autres) Le film et les concerts qui s’ensuivent propulsent son jeu devant un public beaucoup plus large. Pour beaucoup, c’est la première fois qu’ils mettent un nom sur ce guitariste déjà présent dans d’innombrables disques majeurs. Sur scène, sa silhouette immobile, lunettes noires et Telecaster en main, est marquante.
En 1998, le groupe fait une étape remarquée à Jazz à Vienne pour un concert époustouflant avec Eddie Floyd. Les caméras de M6 nous permettent de se souvenir de ce concert qui restera dans les annales du festival isérois.
De Stax aux Blues Brothers, Steve Cropper a traversé six décennies sans jamais perdre son sens du collectif. Fidèle à sa Telecaster, il incarnait une manière de jouer fondée sur la retenue, la précision et le sens du morceau. Son influence dépasse le blues, la soul et le R&B, pour toucher rock, pop et americana même s’il est au final assez peu connu du grand public dans le monde.
« Quand tu accompagnes un chanteur, tu dois t’entrelacer avec lui. S’il sort une belle phrase, tu dois répondre avec quelque chose qui complète la mélodie. »
Steve Cropper.
Et aussi en solo
Steve Cropper, ce n’était pas seulement l’ombre derrière les légendes. Sa carrière solo mérite une place centrale dans son héritage. Son premier album, With a Little Help from My Friends (1969) avec Pop Staples et Albert Collins , affirme une identité instrumentale déjà très marquée. Dans les décennies suivantes, il publie plusieurs disques où se mêlent soul, blues et R&B.
Il revient en lumière avec Dedicated (2011) puis avec l’excellent Fire It Up (2021). Son dernier album Friendlytown (2024) compte la participation de Tim Montana et du guitariste de Queen, Brian May. Sur ses propres disques également, Steve Cropper savait construire sa musique autour de son jeu tout en préservant sa modestie musicale.
« Je n’ai jamais voulu être au premier plan. Je voulais juste que les morceaux soient bons. »
Steve Cropper.
Une pluie d’hommages
Les hommages se multiplient ce matin partout dans le monde. « Les mots me manquent pour décrire l’impact de Steve Cropper sur la musique », écrit Joe Bonamassa. « Il était présent lorsque l’histoire s’écrivait en studio. C’est lui qui a imaginé ces parties de guitare que nous avons tous étudiées. »
On retiendra surtout les mots de Shemekia Copeland, dont Steve Cropper a produit le 4e album The Soul Truth, sorti en 2005. Elle resitue l’importance de Cropper bien au-delà de la musique : « Tout le monde se souviendra de Steve Cropper comme d’un géant de la musique, mais il était encore plus que cela. Avec Booker T et les MGs, il a contribué à intégrer le sud pendant la lutte pour les droits civiques, rassemblant des fans noirs et blancs à une époque où cela n’était pas autorisé et restait dangereux. Il n’était pas seulement talentueux, il était aussi courageux. »

Shemekia Copeland ajoute : « Il a fait de moi un meilleur artiste et une meilleure personne. Je l’aimerai toujours et je serai toujours reconnaissante pour notre amitié. ».
Avec la disparition de Steve Cropper, c’est une part de Memphis qui s’éteint, mais au-delà, un pan entier de la musique au sens large. Il laisse l’image d’un artisan du son, d’un musicien qui a bâti des fondations plus solides que bien des carrières dites de premier plan. Blues Actu lui rendra hommage dans les prochains jours.
Mes 5 titres incontournables à réécouter d’urgence
1. “(Sittin’ On) The Dock of the Bay” – Otis Redding (1968)
Coécrit et finalisé en studio par Steve Cropper après la mort d’Otis, ce titre incarne son génie : sobriété, finesse et sens du détail. Selon Steve Cropper, Otis Redding ne savait pas vraiment siffler, ce qui donne ce son un peu fragile, presque hésitant. Et c’est justement ce caractère imparfait qui donne aujourd’hui au morceau une touche encore plus humaine et intemporelle.
2. “Green Onions” – Booker T. & the M.G.’s (1962)
Le riff est instantanément reconnaissable. Minimaliste, accrocheur, parfaitement en place. Un manifeste de ce que doit être une guitare rythmique.
3. “In the Midnight Hour” – Wilson Pickett (1965)
Cosigné par Steve Cropper, ce classique du rhythm and blues porte son empreinte dans la structure, le groove et le placement des guitares.
4. “Knock on Wood” – Eddie Floyd (1966)
Encore une composition essentielle signée Steve Cropper. Plus énergique, elle montre sa capacité à créer des hymnes avec trois accords et un groove serré. Voir Eddie Floyd l’interpréter avec The Blues Brothers à Jazz à Vienne en 1998 restera à jamais gravé dans ma mémoire (Voir plus haut) !
5. “Soul Man” – Sam & Dave (1967)
Même s’il n’est pas l’auteur du titre, Steve Cropper construit ici une signature sonore Stax devenue historique, avec ce fameux “chank” rythmique.
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