
Chaque novembre, le Lucerne Blues Festival confirme son statut de référence du blues américain en Europe. Son directeur, Martin « Kari » Bruendler, détaille pour Blues Actu les choix qui font la singularité du festival : fidélité totale au blues, concerts complets de quatre-vingt-dix minutes, accueil exemplaire et mise en avant de jeunes talents. Un entretien qui éclaire la longévité d’un événement devenu incontournable sur la scène blues internationale.
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Martin « Kari » Bruendler est l’un des bâtisseurs du Lucerne Blues Festival. Arrivé dès la deuxième édition comme bénévole, il a progressivement assumé la coordination, puis la direction artistique avant d’en devenir le président. Il a développé depuis trois décennies un vaste réseau au sein du blues américain, collaborant avec musiciens, managers, producteurs et journalistes. Sa vision repose sur trois piliers : fidélité absolue au blues, accueil exemplaire des artistes, et mise en avant des jeunes talents. Sous son impulsion, Lucerne est devenu l’un des festivals les plus respectés de la scène internationale.
Un festival fidèle au blues américain
Combien d’années se sont écoulées depuis votre première venue ici comme spectateur, et quand êtes-vous devenu le patron du festival ?
J’ai rejoint l’organisation lors de la deuxième édition. J’étais invité au premier festival, et j’ai vu ce qui se passait sur scène à l’époque. J’ai alors demandé aux organisateurs si je pouvais leur donner un coup de main. Au deuxième festival, j’ai commencé comme chauffeur. Puis, quelques années plus tard, j’ai pris la direction du festival. Et après vingt ans, lorsque Guido Schmitt, le président de la première heure, a dit vouloir prendre du recul, j’ai pris la relève à la présidence il y a dix ans.
Pourquoi le festival de Lucerne est-il devenu un centre névralgique du blues en Europe ?
Je pense que pour moi, il y a deux raisons. Premièrement, depuis nos débuts, nous restons fidèles à la même programmation. Nous nous concentrons vraiment sur les artistes de blues américains et nous n’avons jamais cherché à programmer du rock ou d’autres genres. Depuis 30 ans, nous restons strictement fidèles au blues. Je pense que c’est ce qui nous rend uniques en Europe. Deuxièmement, notre programmation sur trois soirées est particulière. Nous proposons jusqu’à cinq concerts par soir. Ainsi, un festivalier à Lucerne peut voir au moins 12 groupes d’affilée en trois jours. Je pense que c’est aussi pour cela que tant de gens viennent à Lucerne. Autrement, ils devraient se rendre à trois ou quatre festivals de blues pour voir autant d’artistes américains. Voilà, je crois, deux raisons qui expliquent notre singularité, ou plutôt notre longévité sur scène depuis 30 ans.
Vous laissez les artistes jouer des concerts complets. Comment ce format s’est-il imposé ?
Quand on a commencé, et il y a même encore 15 ans, le premier concert durait 60 minutes, le deuxième 75, et les deux suivants 90 minutes. On s’est rendu compte que les artistes préféraient jouer 90 minutes, car ils pouvaient ainsi offrir un spectacle plus abouti, un show parfait, en 90 minutes. On a donc décidé de changer le format. On a demandé aux artistes de nous indiquer leur format préféré, et c’est ce qui s’est avéré : 90 minutes. C’est pourquoi on est passé à 90 minutes, donc chaque artiste joue 90 minutes. Peu importe qu’il s’agisse d’un jeune artiste émergent ou d’une légende du blues ! Et c’est la même chose sur notre affiche, celle du festival. Tous les noms sont écrits de la même taille. Nous ne mettons pas en avant de tête d’affiche. Souvent, les managers me demandent « qui est la tête d’affiche de l’année ? », et je réponds que nous en avons douze. Car nous pensons que c’est une question de respect envers les artistes que tous ceux qui jouent à Lucerne soient nommés ou que leur nom soit écrit à la même taille, et qu’ils apparaissent simplement dans l’ordre de leur passage sur scène.
« ll y a trente ans, tous les vieux groupes de blues étaient encore là »
Comment établissez-vous votre programmation ? Comment combinez-vous vétérans et nouvelle génération ?
Quand nous avons commencé il y a trente ans, tous les vieux groupes de blues étaient encore là. Je veux dire, entre-temps, on a eu 374 groupes à Lucerne ces 30 dernières années, et 90 de leurs chanteurs qui ont joué à Lucerne sont déjà décédés. Donc, ce n’est pas seulement qu’on ne veut pas de jeunes artistes, mais plutôt des jeunes talents. Les légendes d’antan ne sont plus là. Alors, comment les faire venir, comment trouver ces jeunes musiciens ? Depuis 30 ans, nous avons un vaste réseau, même aux États-Unis. Des musiciens et des journalistes qui ont joué à Lucerne nous appellent ou nous envoient des e-mails pour nous dire : « J’ai vu tel ou tel artiste quelque part. Regardez ça ! » Aujourd’hui, on peut trouver des vidéos sur internet, sur YouTube, etc… C’est donc, je dirais, notre principale source : ce réseau américain, qui nous permet de mettre en avant ces jeunes talents. Et tant qu’on peut faire venir les anciens, on le fera. Ce serait facile de programmer ainsi 12 groupes américains pour notre festival, mais comme je l’ai dit, avec quatre ou cinq concerts par soir, on ne peut pas en programmer trois d’affilée. C’est un point crucial de notre programmation. On recherche des jeunes / des moins jeunes, des Blancs / des Noirs, des femmes / des hommes, et il faut composer un spectacle captivant pour le public. C’est ce qui rend les choses un peu compliquées. Je veux dire, on commence à réfléchir aux idées, parfois même plus d’un an avant le festival. Dès qu’on a un artiste en tête, il faut le booker un an à l’avance, voire plus. Ensuite, autour de lui, par exemple si on a le troisième créneau de la soirée, on essaie de programmer les groupes avant et après lui de manière à créer une soirée équilibrée.

Pourquoi les artistes restent-ils souvent plusieurs jours ?
Entre-temps, la réputation de Lucerne s’est répandue aux États-Unis. Et c’est une chose que nous avons mise en place dès le début : il était primordial pour nous de traiter les artistes au mieux. C’est pourquoi nous les faisons venir par avion au moins un ou deux jours avant leur premier concert. Cela nous permet de mieux gérer les problèmes de vols et autres, et de réagir en cas de souci. Mais l’autre avantage, c’est qu’ils peuvent s’adapter à Lucerne avec un certain décalage horaire. Et nous avons constaté que plus les artistes arrivent tôt, meilleurs sont leurs concerts. D’ailleurs, il arrive souvent que des artistes nous demandent : « Puis-je venir avec ma femme ? » Même Austin John Doody, qui joue cette année, est venu avec sa femme et son fils d’un an et demi. Ils profitent donc de quelques jours de vacances à Lucerne pendant le festival. Mais ça fait partie de nous ! On prend toujours en compte les frais d’engagement, le voyage et l’hôtel. On propose une formule tout compris, et c’est ce qui rend notre festival un peu unique.
Jouent-ils mieux lorsqu’ils savent que leur famille est proche ?
Je ne sais pas. Probablement, oui. C’est peut-être une des raisons…
Pourquoi n’organisez-vous pas d’édition spéciale pour les anniversaires du festival ?
On n’a jamais fait de grand spectacle ou tir de feu d’artifice pour un anniversaire, ni pour le 10e, ni pour le 20e, car on se demande toujours ce qu’on va faire l’année suivante… Vous savez, les gens disent : « C’était la meilleure programmation de tous les temps ! » pour le 20e anniversaire, puis pour le 30e, et ensuite pour le 21e ou le 31e, ils disent : « Oh, l’année dernière, c’était bien mieux ! » C’est un peu pour ça qu’on ne fait pas de grand feu d’artifice pour un anniversaire. Je pense que notre programmation est toujours à la hauteur, même pour le 24e ou le 30e anniversaire… Enfin, oui, mais la raison principale, c’est qu’après avoir fait quelque chose d’aussi spécial pour un anniversaire, l’effet est forcément moins spectaculaire. C’est pour ça qu’on ne le fait pas. Nous essayons de programmer un ou deux artistes dont nous entendons parler depuis longtemps, c’est bien si nous y parvenons, mais en réalité, nous ne nous concentrons pas uniquement sur les 30e ou 20e anniversaires.
Quels artistes disparus programmeriez-vous s’ils étaient encore en vie ?
Certainement, et sans hésiter, Otis Clay !
Otis Clay était un ami très proche, et pour le festival, il a joué quatre ou cinq fois à Lucerne. À chaque fois qu’on allait à Chicago, il nous invitait, et on allait à l’église avec lui. Donc, Otis Clay en ferait assurément partie. Et puis, concernant Koko Taylor, cette année – et ce n’était pas un hasard, mais c’était bien prévu – nous avons sa nièce, Precious Taylor. Precious Taylor, la nièce de Koko Taylor… la boucle est bouclée, comme on dit ! Mais Koko Taylor… l’avoir invitée à Lucerne, c’était vraiment un moment marquant dans l’histoire de notre festival. Et j’adorerais que Koko Taylor, la grande Koko Taylor, soit présente à cette rencontre spéciale, c’est certain ! Ça a une signification particulière, en effet…
« Trente ans après, le blues est toujours là »
De qui êtes-vous le plus fier cette année ?
C’est difficile à dire ! Ces dernières années, avec l’arrivée croissante de jeunes artistes, le moment le plus marquant a été la soirée d’hier avec le plateau Rosewood Soul d’Eddie Stout, avec Sean Mac McDonald, Stephen Hull et Xavier Shannon. Tous ces jeunes d’environ vingt-cinq ans représentent la nouvelle génération du blues. Quand on a commencé en 1995, les journalistes nous disaient : « Lucerne ? Un festival de blues ? Le blues est mort. » Et pourtant, vingt ans après, trente ans après, le blues est toujours là. J’en suis persuadé : dans trente ans, il y aura encore de grands artistes de blues sur scène à Lucerne. Le blues ne mourra jamais.
Vous avez une vision très optimiste pour le futur du festival.
Il faut être optimiste pour organiser ce festival. Personne ne gagne un sou ici. On le fait avec passion, avec le cœur et l’âme. Et c’est pour ça qu’on le fait : pour rendre heureux les gens qui viennent à notre festival.
Tous les détails : https://www.bluesfestival.ch
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