
À 50 ans, Eric Gales est plus que jamais l’un des guitaristes les plus inspirés de sa génération. Surnommé le « Raw Dawg », cet héritier du blues et du rock psychédélique a su traverser les épreuves pour imposer son style unique : gaucher jouant les cordes à l’envers, chanteur habité par le gospel, musicien toujours en quête de nouvelles aventures. À l’occasion de la sortie de son album hommage à son frère disparu, Little Jimmy King, il revient sur son parcours, ses influences, le film Sinners et ses projets. Découvrez une rencontre exceptionnelle avec un des artistes phares de la nouvelle génération du blues.
🎙️ Eric Gales en interview
Eric, j’ai eu l’occasion de te voir une fois, à Megève en 2019. Tu te souviens de ce concert où tu avais été invité par la Supersonic Blues Machine avec Billy Gibbons, Doyle Bramhall et le regretté Joe Louis Walker ? D’ailleurs, ce serait un bon endroit pour te revoir jouer en France, non ?
Je m’en souviens très bien ! J’adore cet endroit. J’y ai joué plusieurs fois, pas seulement en 2019. C’est une magnifique région, avec des gens formidables. J’étais très ami avec Stéphane, le principal organisateur. Ce festival est vraiment un beau moment, j’aimerais beaucoup y revenir.
Tu viens de fêter tes 50 ans. Dans toute ta vie, on a l’impression que tu as toujours eu une guitare entre les mains. Est-il vrai que tu es ce qu’on appelle un « faux gaucher », que tu joues les cordes à l’envers à cause des premières leçons de tes frères ?
Oui et non. En fait, personne ne m’a mis la guitare entre les mains. C’est moi qui l’ai prise tout seul. Mais quand mes frères ont vu que je m’y intéressais sérieusement, ils ont commencé à m’encadrer. Peut-être que, inconsciemment, j’ai reproduit la façon dont ils tenaient l’instrument. Toujours est-il que c’est comme ça que ça m’a semblé naturel, et je n’ai jamais changé depuis.
Penses-tu qu’il soit plus facile de jouer gaucher, par exemple pour tirer plus fort sur les cordes, pour les « bends » ?
Honnêtement, je ne sais pas. Je ne peux pas comparer, puisque je n’ai jamais joué autrement. Pour moi, ça n’a rien de difficile, c’est tout simplement confortable. C’est une façon de jouer un peu « non orthodoxe », mais je ne connais pas d’autre manière de jouer, et ça me convient parfaitement.

Tu rends hommage à Jimi Hendrix, mais as-tu d’autres mentors principaux à la guitare ? Serait-ce un problème si l’on te comparait à Bernard Allison, par exemple ?
Pas du tout. Bernard est un très bon ami, et un musicien incroyable. Je pense que nous avons des styles différents, mais si quelqu’un estime que je lui ressemble, c’est son opinion, et ça ne me dérange pas.
« La musique est contagieuse ! »
Qui t’a le plus inspiré à tes débuts ?
Beaucoup de musiciens ! Stevie Ray Vaughan, Eric Johnson, Jeff Beck, Robin Trower, Frank Marino… La liste est longue. J’ai grandi en écoutant tous ces artistes et j’ai intégré une partie de chacun dans mon jeu. J’ai toujours été attiré par tous les styles : jazz, rock, funk, gospel, classique… La musique est contagieuse ! Dès que quelque chose éveillait mon intérêt, j’avais envie de l’apprendre et de l’intégrer à mon univers.
Et pour le chant ? As-tu écouté des chanteurs en particulier pour travailler ta voix, ou est-ce ta manière naturelle de chanter aussi clairement ?
C’est ma manière naturelle. Beaucoup de ça vient de l’éducation gospel que j’ai reçue dans mon enfance. J’y puise encore aujourd’hui une grande partie de mon approche vocale.
Aujourd’hui, tu as 21 albums à ton nom, plus de nombreuses collaborations avec des stars du blues et du rock comme Eric Bibb, Beth Hart, Mike Zito, Joe Louis Walker, Walter Trout, Bernard Allison, Carlos Santana… Tu as eu la chance d’enregistrer ton premier album en 1991, à seulement 17 ans. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur le jeune prodige que tu étais ?
Eh bien… je suis juste un peu plus âgé, avec quelques leçons apprises en chemin. J’essaie d’intégrer tout ça dans ma musique et de rester au niveau de la nouvelle génération, qui est incroyable. Il y a aujourd’hui des guitaristes extrêmement talentueux et inspirants. C’est un plaisir de voir comment le jeu de guitare et la musique ont évolué. Mon objectif, c’est de rester frais, pertinent, et de continuer à donner le meilleur de moi-même.
À propos du film Sinners, sorti ce printemps : tu as signé plusieurs morceaux de la bande originale aux côtés de Buddy Guy. Comment cela est-il arrivé ? Quelle a été ta réaction quand tu as su que ce projet pouvait se concrétiser ?
Tout est parti d’un appel du directeur musical du film. Au départ, l’idée était que j’apparaisse dans le film, mais j’étais en tournée au Brésil avec Joe Bonamassa au moment du tournage, donc ce n’était pas possible. En revanche, il voulait absolument que je participe à la bande-son. C’était une nouvelle expérience pour moi. Nous avons travaillé ensemble en studio, sans savoir si ma musique serait finalement utilisée. Et, à ma grande surprise, environ 95 % de ce que j’avais enregistré a été intégré au film. C’était très gratifiant, surtout de figurer aux côtés de légendes comme Buddy Guy ou Kingfish. À chaque fois que j’en parle, j’en ai des frissons. J’ai hâte de renouveler ce genre d’expérience !
Le film a été vu par de nombreux jeunes, qui s’attendaient plutôt à un film d’horreur. Mais le véritable personnage principal, n’est-ce pas le blues ?
Oui, absolument. Bien sûr, il y a aussi toute l’intrigue avec les personnages « maléfiques », mais la musique est au cœur du film. Et c’est très important que le blues soit transmis aux nouvelles générations. Sinners a vraiment contribué à ça.

Serais-tu prêt à composer la musique d’un autre film ? Et pour quel genre ?
Oui, je suis prêt dès maintenant ! Peu importe le style du film : thriller, action, suspense… Je suis partant pour tout.
J’ai eu la chance de voir ton frère, Little Jimmy King, au BB King’s Blues Club de Memphis en 1995. Je me souviens d’un excellent guitariste, d’un chanteur très applaudi. Que peut-on dire aujourd’hui de ton frère Emmanuel Lynn Gales, en tant que musicien, bluesman, frère ?
C’était un musicien d’exception, un véritable « powerhouse ». Il avait une énergie incroyable, il n’a jamais cessé de se battre pour jouer et partager sa musique avec le public. Même en mettant de côté le fait que c’était mon frère, c’était impressionnant de voir cette force et cette détermination. Il a donné tout ce qu’il avait, jusqu’au bout.
Tu as grandi avec plusieurs frères plus âgés que toi. Considères-tu cela comme une chance ?
Oui, absolument. Je n’aurais pas voulu que mon enfance soit différente. Toute la maison baignait dans la musique : chacun jouait d’un instrument ou participait d’une manière ou d’une autre. C’était une chance incroyable.
Pour toi, quelle importance a l’album Left Hand Brand (1995), enregistré avec tes frères Manuel et Eugene ?
Il est très important. Je pense qu’il n’a pas eu l’attention qu’il méritait et qu’il devrait être réédité. C’était une démonstration du talent de trois frères de Memphis, tous gauchers jouant les cordes à l’envers. C’était un projet magnifique et toujours pertinent aujourd’hui.
Ton frère Emmanuel avait choisi son nom de scène en hommage à Jimi Hendrix (Jimmy) et Albert King (King). Et toi, quel surnom te conviendrait ? « Raw Dawg », peut-être ?
Oui, c’est celui qu’on m’a donné depuis longtemps, et il est resté. Donc oui, « Raw Dawg », c’est bien pour moi.
« C’était le bon timing pour moi
et je suis heureux de l’avoir fait »
À propos de ton nouvel album hommage à Little Jimmy King : tu as dit « Je voulais que ce soit l’ultime hommage à mon frère, pour entretenir sa mémoire et que les gens se rappellent qui il était, et qui il est encore. Je voulais livrer ses chansons au monde à travers mes yeux. Et je voulais que ce soit badass. » Pourquoi avoir attendu 2025 pour l’enregistrer, alors que ton frère est décédé en 2002 ?
Il n’y a pas vraiment de raison. J’y pensais depuis longtemps, mais j’avais d’autres projets et albums à sortir. Et puis, à un moment donné, j’ai senti que le moment était venu. C’était le bon timing pour moi, et je suis heureux de l’avoir fait, à présent.
Dans la chanson You shouldn’t have left me, tu chantes « Tu as quitté celle que tu aimais autrefois, chaque nuit et chaque jour… ». Imagine que ton frère soit encore là aujourd’hui : quels projets auriez-vous réalisés ensemble ?
Difficile à dire… Mais je suis certain que nous aurions fait plusieurs albums ensemble. Ça aurait été extraordinaire.
Tous les morceaux de l’album sont de ton frère, sauf Something Inside of Me. Sais-tu qui l’a écrit ?
Je crois que mon frère l’avait repris d’Elmore James, ou d’une version inspirée de lui. C’est pour ça que je l’ai enregistré : parce qu’il l’avait lui-même joué sur l’un de ses disques.
Tu as aussi repris Worried Man, Guitar Man et Rockin’ Horse Ride, déjà présents sur Left Hand Brand. Pourquoi ce choix précis ?
Parce que ce sont des morceaux où mon frère est particulièrement mis en avant. Je voulais vraiment que l’album montre sa contribution et son talent.
Quel a été le rôle de Joe Bonamassa et Josh Smith dans la réalisation de cet album ?
Ils m’ont aidé à concrétiser ma vision, à produire le disque et à en tirer le meilleur. Ils ont été un soutien précieux, artistiquement et humainement.
Pourquoi avoir invité Christone “Kingfish” Ingram sur Rockin’ Horse Ride et Buddy Guy sur Somebody ? Y a-t-il un lien particulier avec Sinners ?
Non, c’est une coïncidence. Kingfish m’a souvent dit qu’il était fan de mon frère, et Buddy Guy avait déjà partagé la scène avec lui par le passé. C’était naturel de les inviter.
L’album sort en deux temps : le 29 août en version digitale, puis le 24 octobre en CD et vinyle. Pourquoi ces deux dates ?
C’est une décision du label. Je n’en sais pas plus.
Que dirait ton frère s’il pouvait écouter cet album aujourd’hui ?
Je pense qu’il serait très fier. Je suis sûr qu’il sourit de là-haut, heureux de voir son petit frère perpétuer la flamme et entretenir sa mémoire.
Quels sont tes prochains projets après cet album ?
Pour l’instant, je n’ai pas encore réfléchi plus loin. Tout mon esprit est concentré sur ce disque. Mais quoi qu’il arrive, je donnerai le meilleur.
Enfin, quel serait ton message pour les lecteurs et auditeurs de Blues Actu ?
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