
Le chanteur-guitariste Andrew Duncanson et le saxophoniste-harmoniciste Michael Peloquin ont uni leurs talents pour signer l’album California Trap, enregistré chez Kid Andersen à Greaseland, en Californie. Cette collaboration, née d’une rencontre inattendue sur un bateau – à l’occasion de la Caribbean Blue Cruise – s’est ensuite matérialisée en studio, portée par une profonde fraternité musicale entre deux figures du blues américain.
Tous deux originaires de Champaign, dans l’Illinois, ils incarnent deux trajectoires complémentaires : Michael Peloquin, multi-instrumentiste de talent (saxophones ténor, baryton, alto, harmonica diatonique et chromatique), chanteur, compositeur et arrangeur chevronné, a longtemps vécu en Californie avant de revenir dans le Midwest. Il a collaboré avec des légendes comme Jeff Beck, Albert King ou Chris Cain, et s’illustre dans un style fusionnant soul-blues, rhythm’n’blues, funk et jazz.
Andrew Duncanson, resté fidèle à sa terre natale, s’est imposé dès les années 2000 sur le circuit blues avec le Kilborn Alley Blues Band, puis avec le trio Dig 3. Sa voix puissante, souvent comparée à celle de John Nemeth, et son jeu de guitare aussi expressif qu’authentique, l’ont mené à remplacer en 2019 le regretté Mike Ledbetter aux côtés de Monster Mike Welch.
Blues Actu les a réunis pour une interview croisée dans laquelle les deux musiciens reviennent sur leurs parcours respectifs, leur rencontre, et les coulisses d’un album empreint de leur passion commune pour le blues.
🎙️ L’interview croisée
L’album California Trap est enfin sorti depuis quelques semaines. Nous allons bien sûr en parler, mais d’abord, j’aimerais poser quelques questions à Michael Peloquin. Qu’est-ce que cela représente d’avoir construis ton propre parcours aux côtés de légendes telles qu’Albert King ou le grand Tommy Castro ?
Michael Peloquin : Le moment avec Albert King s’est déroulé lors d’un grand festival où nous l’avons accompagné. C’était une expérience marquante, et il s’est montré très agréable. Il avait la réputation de ne pas toujours être facile, mais ce jour-là, il a été vraiment sympathique. Larry Davis participait également à ce concert, et j’en garde un excellent souvenir. J’étais encore assez inexpérimenté à l’époque, pas aussi aguerri qu’aujourd’hui.
Par la suite, j’ai commencé à jouer avec Tommy Castro sur les deux derniers morceaux d’un de ses concerts. Lui et moi sommes amis depuis 1986 ou 1987. Nous avons joué ensemble dans un groupe pendant quelques années, puis il est parti pour lancer sa carrière solo. J’ai participé à l’un de ses albums, et nous avons ensuite fait plusieurs croisières blues ensemble. C’est à cette occasion que j’ai retrouvé Andrew.
À l’époque, il était encore une connaissance assez lointaine – je le connaissais à peine avant 2019. J’avais joué avec son groupe à plusieurs reprises et je connaissais certains des musiciens avec qui il travaillait, mais nous n’avions pas vraiment eu l’occasion de parler. Puis je l’ai croisé dans le bus qui nous emmenait au bateau… et c’est là que tout a commencé.

As-tu toujours un lien avec ces cinq garçons ? Tommy, Steve, Anthony, Larry et Mitch ?
Michael Peloquin : Oui, j’ai travaillé avec Larry, pas récemment, mais à une époque où nous étions dans le même groupe. Larry était en contact avec des personnes qui avaient remporté des Grammy Awards, et c’est sans doute encore le cas aujourd’hui. Il m’a beaucoup aidé. Il agissait comme producteur vocal, car je ne me considérais pas vraiment comme un chanteur. Grâce à lui, j’ai pu réaliser cet album et développer davantage cette facette de mon expression musicale. Je lui en suis très reconnaissant.
Il m’a également présenté deux choristes exceptionnelles, toutes deux assez connues. Monet Owens, aussi appelée Conesha Monet, a chanté avec de nombreux artistes célèbres et mène sa propre carrière. Et Jeanie Tracy, figure marquante de la scène house et disco européenne. Travailler avec elles a été une expérience extraordinaire. J’étais impressionné par leur manière de collaborer, leur énergie et leur professionnalisme.
En Californie, la scène blues reste vivante, mais certains affirment qu’elle est en déclin par rapport à ce qu’elle était il y a 20 ou 30 ans. Est-ce que tu partages ce constat ?
Michael Peloquin : Je pense que c’est vrai dans la plupart des endroits, en grande partie à cause de la démographie et de l’usure naturelle du temps. Les grands amateurs de blues des années 1990, qui étaient alors jeunes et très actifs, sont aujourd’hui passés à autre chose. Cela dit, la scène continue malgré tout à exister. Je pense qu’elle tient encore, même si elle a changé. J’essaie simplement de ne pas trop comparer les époques, car cela peut être un peu déprimant.
Michael, on te surnomme aussi « The Mighty Quinn ». Est-ce à cause de la chanson de Bob Dylan ?
Michael Peloquin : En fait, je suis le fils illégitime de Bob ! (rires) Non, je ne sais pas vraiment pourquoi quelqu’un m’a un jour appelé comme ça… Il y a quarante ans, je me faisais appeler « Michael Quinn » ou « Mike Quinn », et puis un jour, quelqu’un m’a dit : « Hé, utilise simplement ton vrai nom. » Il a ajouté : « N’aie pas peur de ton héritage français ! » (rires)

Y a-t-il un artiste vivant avec qui vous aimeriez partager la scène, de nos jours ?
Michael Peloquin : Oh, je citerais probablement quelqu’un comme Stevie Wonder…
Andrew Duncanson : Non, pas vraiment. Je n’ai pas de modèle précis. J’aime bien la réponse de Michael. C’est quelqu’un de vraiment génial. Ma femme et moi en avons parlé, et elle m’a dit : « Van Morrison, ce serait plutôt cool, tu sais… »
Andrew, tu habites Champaign, à deux heures et demie de route de Chicago. A quel point Chicago est-elle importante dans votre cœur en tant que ville du blues et dans votre carrière ?
Andrew Duncanson : Je pense que c’est très important. Comme tu l’as dit, Champaign est vraiment proche de Chicago, ce qui nous a permis de voir passer de nombreux artistes de blues de Chicago, souvent en route vers St. Louis ou Memphis. Grâce à ça, j’ai eu la chance de voir et de rencontrer beaucoup de très bons musiciens de blues.
Et comme la ville est si proche, dès mon plus jeune âge, j’ai pu produire des concerts là-bas. J’ai eu l’occasion de jouer avec Buddy Guy et de me produire dans un club à l’ouest de Chicago qui s’appelait à l’époque le Boss Man’s Blues Center, aujourd’hui connu sous le nom de Lakeside Bar. C’est là que j’ai rencontré toute une série de grands noms du blues : Mary Lane, Tail Dragger, et d’autres dont les noms m’échappent un peu sur le moment… Mais oui, c’était bien au 3500 West Lake.
Une question à propos de ton groupe, le Kilborn Alley Blues Band. Peux-tu me raconter comment vous avez commencé ensemble, et à quel point tu as grandi avec ce groupe au fil des années ?
Andrew Duncanson : Le groupe joue toujours, en fait. On a encore joué samedi soir. La formation a changé depuis les débuts, c’est un line-up totalement différent aujourd’hui. Les seuls membres originaux, c’est moi et le bassiste. Mais notre batteur actuel, Aaron « A Train » Wilson, est avec nous depuis 11 ou 12 ans.
Le groupe a commencé avec des potes du lycée, on faisait de la musique pour le fun dans un garage. Puis on a commencé à jouer un peu dans des fêtes et dans des bars. Et c’est vrai que tout s’est enchaîné assez vite. Le groupe est devenu plutôt bon, plus rapidement qu’on ne l’aurait imaginé. On ne s’attendait pas à ça, mais on a progressé vite.
Tu me demandes comment on a grandi ? Eh bien… on a grandi, grandi… et on est toujours là, 25 ans plus tard. Il y a eu quelques nominations aux Blues Music Awards, pas mal de voyages, et énormément de bons moments. On a rencontré plein de gens formidables et on a vraiment pris beaucoup de plaisir.

Aujourd’hui, tu joues toujours avec le Kilborn Alley Blues Band, mais tu as aussi fondé ce que tu appelles un groupe de « racines classiques et modernes » : The Dig 3, avec Gerry Hundt et Ronnie Shellist. Quel est l’objectif de ce projet ?
Andrew Duncanson : Oui, à l’origine, c’était juste pour jouer entre amis pendant le confinement lié au Covid. Gerry avait un one-man band, donc il utilisait une batterie minimaliste. Ronnie et moi avions nos amplis, et tout d’un coup, ça a commencé à sonner comme un vrai groupe, un trio à part entière.
On jouait surtout des shuffles, des slow blues, du Chicago blues. J’avais quelques chansons sous la main, plutôt dans un style traditionnel, et c’est comme ça que l’idée a pris forme. J’ai commencé à avoir envie d’enregistrer ces morceaux. Alors j’ai proposé à Gerry et Ronnie, quand ils passaient par Champaign, de les enregistrer. On a fait ça, on a sorti l’album… et ça s’est plutôt bien passé.
Voilà comment le projet The Dig 3 a vu le jour. Et il existe toujours aujourd’hui. Bon, Ronnie vit maintenant dans le Colorado, donc c’est un peu plus compliqué pour lui de venir jouer avec nous régulièrement.
Est-ce que c’est une réponse à une forme de crise dans le monde musical ? Peut-être. En tout cas, moi, j’aime avoir plusieurs projets en parallèle. C’est stimulant, c’est fun, et ça permet de garder l’envie intacte.
Comment vois-tu l’évolution de la scène blues aux États-Unis aujourd’hui, notamment si tu la compares à ce qu’elle était il y a 25 ans ?
Andrew Duncanson : C’est un peu triste, tu sais, parce que beaucoup de gens ne sont plus là… ils sont partis, ils sont au paradis du blues. Que ce soit des fans ou des musiciens, beaucoup ont disparu. Mais en même temps, je pense que les jeunes d’aujourd’hui, grâce à Internet, à YouTube et à tous ces outils, découvrent le blues plus facilement qu’avant. Du coup, ils s’y mettent plus tôt, et ça, c’est encourageant.
Bien sûr, une partie de l’âme du blues d’antan a disparu. Elle ne reviendra pas. Michael en a parlé aussi… Il y a une certaine nostalgie, c’est vrai. Mais je crois vraiment que, tant que des jeunes continuent d’écouter du blues, de sortir voir des concerts, de tenter d’en jouer, de s’y investir… alors la scène blues est encore bien vivante.
Andrew, j’ai lu qu’après 2019, tu as dû plusieurs fois convaincre Michael Peloquin d’enregistrer finalement cet album, California Trap. Peux-tu m’en dire un peu plus sur le fait que l’idée de cet album est née sur le bateau, c’est bien ça ?
Andrew Duncanson : Oui, c’est exactement ça. Je me souviens que Michael m’a dit un jour : « Hé mec, tu devrais venir en Californie pour faire un disque avec moi. » Juste comme ça, presque en passant. J’ai répondu que c’était une bonne idée, et on s’est dit un peu sur le ton de la plaisanterie : « Ah ah, faisons-le ! »
Mais une fois rentré chez moi, j’ai vraiment commencé à y penser sérieusement. Je me suis dit que c’était vraiment quelque chose que j’avais envie de faire, même si on ne savait pas encore exactement comment ça allait se passer.
Alors je lui ai envoyé un message : « Hé, quand est-ce qu’on fait cet album ? Je crois que j’ai trois, quatre ou cinq textes prêts… » J’étais un peu nerveux, ce n’est pas trop mon habitude de pousser comme ça, mais je l’ai un peu relancé. Je pense que ça l’a motivé à passer à l’action.
Tu veux dire que ça aurait pu être oublié ? Parce que parfois, on a des projets qu’on ne réalise jamais. Tout ça aurait pu tomber à l’eau, non ?
Andrew Duncanson : Oui, exactement ! On se dit souvent : « Oh, on devrait faire un concert ensemble, on devrait enregistrer ensemble ! » Et puis finalement, on n’y pense plus jamais… Alors c’était vraiment cool que ça ait pu se faire, oui !

Parlez-nous un peu de l’histoire de cet album California Trap. Comment avez-vous préparé les chansons avant d’entrer en studio ? Parce que l’enregistrement n’a duré que deux jours…
Michael Peloquin : Ce qu’on a fait, c’est qu’on avait deux jours pour la première session en Californie. Pendant ces deux jours, on a enregistré Huit chansons, enregistrées live en studio. Une partie des titres de California Trap incluait des cuivres présents sur place. Je crois qu’on les a retravaillés après, parce que Mike Rinta, au trombone, et moi, on a imaginé des arrangements à la manière de ce qu’on joue sur scène depuis des années. Ensuite, j’ai peaufiné tout ça. Enfin… il s’est passé pas mal de choses en ces deux jours, mais oui, on était plutôt préparés !
Andrew Duncanson : Oui, j’avais ajouté des parties de cuivres dont j’avais fait une démo sur une chanson de Kilborn Alley, que je lui avais envoyée. La plupart des cuivres ont été enregistrés en overdub, comme les chœurs d’ailleurs. Mais une grande partie de l’album a été captée en direct pendant ces deux sessions. Puis, un mois plus tard, on a enregistré les cinq morceaux supplémentaires, dont une chanson de Mike Schermer, qui était une création de Kid Andersen. Cette session suivante a eu lieu en mars ou avril.
C’était donc long à préparer, mais vous avez eu peu de temps pour enregistrer. C’est ce qu’il faut comprendre ?
Andrew Duncanson : Exactement. On a eu cette autre session d’enregistrement avec Jerry Jemmott et Jim Pugh. C’est là qu’on a fait ces morceaux. L’un d’eux est une chanson qu’on n’a pas mise sur l’album. C’est un peu une ballade country à la manière de Merle Haggard, et elle fera partie d’un autre projet. C’est une chanson d’Andrew.
Pour le reste, toutes les overdubs et les ajouts ont été faits lors de ces sessions, mais toutes les voix d’Andrew ont été enregistrées à ce moment-là. Beaucoup de prises étaient proches de ce qu’il avait fait en live avec le groupe. Pour moi, c’était quelque chose d’admirable.
Qu’est-ce que ça fait de travailler avec un gars comme le grand Kid Andersen ?
Andrew Duncanson : Michael a bossé avec Kid des centaines de fois. Pour moi, c’était une toute nouvelle expérience, je ne connaissais même pas très bien Kid avant ça. Mais je peux te dire une chose : il a été très chaleureux, très accueillant, et il m’a traité avec beaucoup de respect dès que je suis arrivé chez lui. Ça a vraiment été génial de travailler avec lui.
A propos de l’enregistrement en studio et de la maison Greaseland, comment ça s’est passé pour vous ? Les musiciens qui ont enregistré là-bas sont tous enthousiastes. Pourquoi ?
Michael Peloquin : Tout tourne autour de Kid, et il est vraiment aussi incroyable en tant que personne qu’en tant que musicien. Comme Andrew l’a dit, il est à la fois respectueux et chaleureux. J’ajouterais simplement que la première fois que je l’ai rencontré, c’est devenu un « ami instantané ». Il n’y a pas besoin d’un temps d’adaptation, ni pour lui, ni pour toi. Dès qu’il ouvre la porte, c’est comme si vous étiez déjà amis.
Andrew Duncanson : Il a vraiment adoré travailler sur ce disque, il s’implique totalement dans tout ce qu’il fait. On peut dire qu’il a pris beaucoup de plaisir à nous aider à réaliser notre album. Tu sais, parfois, quand le projet prenait plus de temps que prévu, il n’était pas très content que ça traîne autant avant la sortie… Mais quand on lui a demandé de se lancer, je sentais toute son énergie positive, et je pense que beaucoup savent combien c’est un bonheur et un soulagement que cet album soit enfin sorti. Comme il le dit lui-même : « Pour que le monde l’entende ! »
Quel est votre dernier message pour nos auditeurs ici en France, pour Blues Actu ?
Andrew Duncanson : J’aimerais dire à tout le monde : continuez à écouter du blues, continuez à écouter Sweet Home Chicago. Vous pouvez trouver notre musique un peu partout sur Internet, la streamer, la télécharger, l’offrir, l’acheter… Bref, continuez à soutenir les artistes locaux, où que vous soyez. Surtout, si vous avez des musiciens ou artistes locaux près de chez vous, et tous ceux qui tournent, allez leur dire bonjour, achetez leur merch et soutenez ce qu’ils font. Merci !
Michael Peloquin : Je veux simplement exprimer ma gratitude à tous ceux qui acceptent les cadeaux que j’ai envie d’offrir. Je veux continuer à être créatif, à apporter de la joie et du bonheur. Je suis dans le business du bonheur, alors je souhaite que tous les auditeurs soient heureux. Et je suis sûr que c’est le cas, puisque vous êtes là, en train d’écouter Blues Actu Radio !
Ecoutez l’interview audio sur le site de Marc Loison : Français | Anglais
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