
Alors qu’un chanteur français bien connu s’échine à construire des ponts entre lui et le ciel, David Noël et Grant Haua bâtissent, eux, un pont musical entre l’Occitanie et la Nouvelle-Zélande. Et comme, chez Blues Actu, on les aime (à mourir !), nous sommes allés à leur rencontre pour qu’ils nous parlent de leur superbe projet Atua Blues, dont le premier album paraît chez Dixiefrog. Une rencontre sincère et spirituelle avec deux voix majeures du blues et de la soul moderne.
🎤 Atua Blues en interview
Votre duo, Atua Blues, est né d’une rencontre improbable entre la Nouvelle-Zélande maorie et l’Occitanie. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire une page singulière du blues francophone et pacifique à la fois ?
David : Notre passion pour le blues, la soul et le gospel y est évidemment pour beaucoup. La musique brise toutes les barrières et facilite le dialogue et la rencontre. Avec Grant, on a pris le temps de bien se connaître, et petit à petit, on a découvert que nous avions naturellement de multiples similitudes et valeurs communes : l’attachement à une terre, à une langue et à ses traditions, et l’importance des plaisirs simples de la vie. Il n’en fallait pas plus pour franchir le pas d’une collaboration de cœur, ce que nous avons fait par l’entremise de notre label Dixiefrog. Nous sommes fiers de notre Two Roots, le premier album d’Atua Blues.
Grant : La musique est un langage qui dépasse toutes les divisions, peu importe où l’on vit ou comment on a grandi, riche ou pauvre, noir, blanc, vert ou violet, jeune ou vieux. Cela n’a aucune importance : partout sur la planète, on finit par rencontrer des âmes qui nous ressemblent. David et moi avons des goûts très proches en musique, et je pense que lorsqu’on compose, intégrer une part de l’endroit d’où l’on vient est un atout puissant, parce que c’est authentique.
Vous parlez d’une “rencontre entre le passé, le présent et le futur du blues”. Comment définissez-vous chacun ce futur ?
David : Pour moi, le blues est un phare d’authenticité au milieu d’un océan de superflu. J’aime son humanité et sa force de résilience. Du delta du Mississippi aux scènes internationales actuelles, le blues continue sans cesse d’évoluer tout en restant fidèle à ses racines. Il puise sa force dans un passé riche et tumultueux pour se projeter vers l’avenir. Aujourd’hui, on retrouve des influences blues dans une grande variété de genres musicaux, de la pop au rap en passant par l’électro. Les maîtres d’hier ont tracé la voie, les musiciens actuels la parcourent en y apportant chacun leur propre vision. Le blues est immortel, il renaît sans cesse.
Grant : J’aime la direction que prend cet album. Il est blues, parfois un peu country, un peu rock aussi, mais il garde toujours cette part d’âme indispensable. J’aimerais poursuivre dans cette voie à l’avenir, tout en restant fidèle à l’intégrité du blues, ce qui n’est pas toujours évident. Je pense que c’est une belle façon d’ouvrir ce genre musical à de nouveaux publics et d’y apporter ma petite contribution.
L’album est sorti chez Dixiefrog, un label qui a souvent servi de passerelle entre l’Amérique et l’Europe… Ce n’est pas un hasard j’imagine !
David : Dixiefrog va bientôt fêter ses 40 ans. Nous sommes fiers de faire partie de l’histoire magique et musicale de cette grande famille. Dirigé par André Brodski et François Maincent, leur feu sacré nous soutient à chaque seconde. Nous les remercions du fond du cœur.
Grant : Dixiefrog déchire !

Vous avez enregistré à distance. Comment avez-vous préservé la chaleur humaine malgré la distance ?
David : Nous avons enregistré chacun de notre côté. Mais nous étions prêts, forts de notre participation à l’IBC, de nos longues heures d’écriture, de nos nombreuses répétitions et de nos émotions de concerts. Notre grande force, c’est la confiance que nous avons l’un en l’autre. Juste sonner, simple et vrai.
Grant : Nous avions fait pas mal de concerts avant l’enregistrement, donc nous savions qu’il nous suffisait de reproduire en studio ce que nous faisions sur scène, en y ajoutant quelques éléments pour renforcer les morceaux. Rien ne vaut le travail scénique pour se préparer, bâtir la confiance, comprendre ce qui fonctionne et garder les choses simples mais puissantes.
« C’était risqué de s’attaquer à un titre aussi mythique »
“Amazing Grace” ouvre l’album : un choix audacieux pour un standard si chargé …
David : Pour démarrer la collaboration, nous avons décidé avec Grant d’élaborer une liste de titres que nous aimions, tous styles confondus. Amazing Grace s’est imposé naturellement. C’est un titre très important pour nous deux, profondément enraciné dans nos vies. La grand-mère de Grant la lui chantait quand il était petit, et moi, je la chantais à la mienne. J’ai toujours été fasciné par la puissance et la résilience que ce gospel dégage. Pour l’anecdote, on peut trouver sur les réseaux une belle vidéo de Grant interprétant Amazing Grace dans une église à Memphis.
Grant : Ce morceau fonctionnait à merveille en concert, donc je savais qu’il fallait l’essayer en studio. La première fois que j’ai entendu David le chanter, j’ai eu les poils qui se sont hérissés. C’était risqué de s’attaquer à un titre aussi mythique, mais je pense que nous avons réussi.
Dans “My Sweet Lord”, vous rendez hommage à Harrison, mais le morceau semble porter votre propre quête spirituelle et le tout dans vos langues respectives …
David : Oui, nous rendons hommage à George Harrison, mais surtout à ce gospel universel. Un titre puissant, pacifiste et spirituel. Son message évoque la relation d’un homme avec son Dieu, quelle que soit sa religion ou sa langue. Nous voulions revisiter cet hymne sans le dévoyer, offrir une version lumineuse et faire un clin d’œil à nos racines : maories pour Grant, béarnaises pour moi. Chanter dans nos langues traditionnelles a été un pur plaisir.
Grant : Pour moi, Harrison a un statut quasi divin : chanteur, auteur, guitariste, membre des Beatles, un esprit spirituel de la musique. Ajouter nos propres touches à cette chanson a été une belle expérience, surtout en lui donnant cette touche à la Billy Preston. C’est une chanson profondément spirituelle que chacun peut interpréter à sa manière : Dieu, Allah, Bouddha, Atua… Il y a dans ce morceau quelque chose qui relie toutes les cultures.

Vous avez des signatures vocales très marquées. Quand avez-vous constaté que vos voix s’harmonisaient ?
Grant : Probablement dès notre première jam. Certaines combinaisons fonctionnent, d’autres pas du tout. Mais quand deux voix différentes s’accordent naturellement, c’est vraiment génial. Pour l’auditeur, c’est comme avoir deux artistes pour le prix d’un.
David : Nous sommes entrés dans la famille Dixiefrog au même moment, et j’ai découvert l’univers de Grant à ce moment-là. Un jour, il est venu à un de nos concerts à Bordeaux, où mes SuperSoul Brothers l’ont invité sur scène. Puis il m’a rendu la pareille. C’est là qu’André Brodski a perçu la fraternité naturelle entre nous, le plaisir partagé, la même philosophie de vie et la compatibilité de nos voix.
Le titre de l’album “Two Roots” est-il un clin d’œil à vos racines différentes ?
Grant : Oui, nous vivons à deux bouts opposés du monde, mais nos campagnes se ressemblent énormément : beaucoup de verdure, des montagnes, des rivières, des moutons. Deux racines, éloignées par la distance, mais si proches dans l’esprit.
David : C’est complètement ça. On a décidé d’écrire ensemble notre vision du blues, un blues acoustique épris de gospel, de country et de soul, teinté de nos racines maories et béarnaises. Un album simple, universel, direct et organique, né d’une profonde envie de fusionner nos deux univers.
“River Blues” est une parenthèse country. Comment ce titre s’est-il imposé ?
David : Nous partageons l’amour de la nature, des légendes et des belles histoires. La country se prête parfaitement à raconter tout cela. Et Grant est un fabuleux songwriter. La Nouvelle-Zélande ressemble d’ailleurs beaucoup au Pays basque : rivières, océan, montagnes. Ce titre fait écho à nos racines.
Grant : J’ai toujours aimé ce rythme. C’est une chanson simple, qui parle d’une femme qui t’emporte comme une rivière. Rien de révolutionnaire, mais un morceau fait pour taper du pied. Je suis heureux qu’il figure sur l’album.
Avec “Suck It Up” et “No Competition”, vous faites un pas de côté vers le rock.
Grant : Parfois, je me demande si je ne m’éloigne pas trop du blues quand j’écris un album que j’appelle “blues”. Ces deux morceaux en sont de bons exemples. Les puristes crieront peut-être au sacrilège, mais pour moi, ils ont un côté humoristique. J’aime avoir un ou deux titres légers pour montrer qu’on peut aussi se moquer un peu de soi.
David : “The Blues Had a Baby and They Named It Rock and Roll”, chantait Muddy Waters. Ce n’est pas vraiment un pas de côté : l’univers de Grant Haua est très blues-rock, et il y a aussi du rock’n’soul chez mes SuperSoul Brothers.
« Le blues raconte la vie »
“Who’s Gonna Change My Soul” et “What Have We Done” ont un goût de prière et de révolte. Le blues est-il forcément politique ?
David : Le blues raconte la vie. Il est le témoin de son époque. C’est un message en soi : social, humain, donc politique. Il vient d’une souffrance, d’un cri, d’une injustice, d’une rébellion.
Grant : Ce sont deux chansons fortes, un parfait contrepoint à des titres plus légers comme No Competition. Dave a pris les devants sur les paroles, et j’adore cette énergie sombre qui en ressort. What Have We Done est ma préférée de l’album, surtout pour son arrangement et les cordes à la fin.
Historiquement, le blues est une musique d’exil et de résistance. Comment reliez-vous cet héritage à vos expériences personnelles ?
David : La soul, le blues et le gospel sont dans mon ADN depuis toujours. Ce sont des musiques résilientes qui m’accompagnent à chaque étape de ma vie. Elles sont ma force et m’offrent une palette unique pour exprimer mes émotions les plus profondes.
Grant : En Nouvelle-Zélande, nous avons connu notre part d’oppression, et il reste encore des tensions raciales. J’ai vu des choses dures. Peut-être que cela donne à ma musique une certaine sincérité. Mais j’aime cette musique depuis mon enfance, avant même que la vie me façonne.
Vous venez de cultures différentes : maorie et occitane. Qu’avez-vous trouvé de commun entre ces racines ?
Grant : Il y a énormément de points communs, c’en est presque troublant. Nous aimons la même musique, vivons dans des environnements similaires, adorons le rugby, avons des moutons partout, même nos compagnes se ressemblent ! Et aucun de nous n’aime le rap, haha.
David : C’est vrai que beaucoup de choses nous rapprochent. Les Pyrénées-Atlantiques ressemblent beaucoup à la région où habite Grant en Nouvelle-Zélande. Nous partageons les mêmes valeurs : traditions, montagnes, océan, langues, chant, légendes, convivialité et plaisir de la table. Bref, ça matche !

Ce disque mêle anglais, groove pacifique et mélancolie occitane. Pourriez-vous chanter dans vos langues respectives ?
Grant : Excellente question. Le maori s’adapte très bien au rythme. J’ai déjà écrit plusieurs morceaux partiellement en maori, et j’aimerais un jour faire un album entièrement dans cette langue. Mais je ne la maîtrise pas encore assez bien, contrairement à certains de mes amis artistes.
David : Quant à moi, je viens d’un pays où la tradition orale et le chant sont essentiels. Du Béarn aux Pyrénées, on chante partout au concert comme au comptoir. Ces chants célèbrent la convivialité et l’appartenance, comme le blues. Je rêve d’un jour chanter un blues en occitan avec Joan de Nadau et toute son équipe.
Vous avez testé plusieurs titres en live, notamment en France. Quel a été le retour du public ?
David : Le retour du public a dépassé nos attentes : chaleureux, solaire et encourageant. Avec Grant, nous aimons la proximité et le partage d’émotions. Lors de l’International Blues Challenge à Memphis, nous avons compris que notre blues était universel.
Grant : Les retours ont été excellents jusqu’à présent, et plus nous jouons, meilleurs deviennent les concerts.
Voyez-vous Two Roots comme un premier chapitre ou un “one shot” ?
David : Nous avons nos projets respectifs, d’ailleurs je rentre bientôt en studio avec les SuperSoul Brothers, mais je signe tout de suite pour un chapitre 2 ! C’est un bonheur de créer avec Grant, sans filtres ni artifices. La complicité est essentielle dans un duo.
Grant : Cette aventure a été formidable, et j’aimerais qu’elle continue. Nous sommes tous deux très occupés, mais ce projet est avant tout un plaisir, pas une contrainte. J’adore jouer sur scène et faire ce genre de musique, ça a toujours été mon bonheur.
John Lee Hooker disait : “Le blues, c’est quand la vie te frappe et que tu chantes quand même.” Quelle est votre définition personnelle du blues, en 2025 ?
David : Nous traversons une période de transition complexe : perte de repères, peur de l’avenir. Le blues doit rester une fenêtre sur l’humain, sur nos émotions et nos joies. Il doit parler au cœur, ouvrir l’esprit, défendre le vivant et recréer du lien. Ramener l’homme, la transmission et la nature au centre de tout.
Grant : Pour moi, le blues, c’est toujours se relever après une chute. Le monde change, mais l’esprit du blues reste. Le défi, c’est de le garder vivant et attractif pour les jeunes générations, comme Stevie Ray Vaughan ou Robert Cray l’ont fait pour moi. Le blues ne se limite pas à la guitare : écrire une grande chanson sera toujours la clé, surtout si c’est une chanson de blues.
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