
Blues Actu a rencontré Raphael Wressnig, véritable ambassadeur du Hammond B-3, pour parler de son nouvel album Committed, entre soul, funk, jazz et blues. Sans filtre ni fioritures, il évoque avec nous sa passion pour cet instrument vintage, ses choix artistiques, et ce feu intérieur qui brûle encore sur scène, parfois au premier degré ! Ceux qui l’ont déjà vu sur scène comprendront … Raphaël Wressnig c’est l’histoire d’un organiste qui groove comme personne et trace son chemin sans concessions. Rencontre avec un organiste à l’esprit libre.
Le feu sacré du Hammond B-3
Bonjour Raphaël ! Nous avons été heureux de découvrir ton nouveau disque Committed. L’orgue Hammond est au cœur de cet album. Tu sembles vraiment avoir voulu le mettre en lumière. Qu’est-ce qui rend cet instrument si spécial pour toi, techniquement et émotionnellement ?
L’orgue Hammond B-3 est un instrument fantastique avec une histoire riche, un immense héritage, et des musiciens incroyables derrière lui. Rien que son invention est déjà incroyable. Pour moi, tout est spécial dans cet instrument. Je me sens chez moi derrière lui. Ça me rend heureux.
C’est surtout les couleurs, les sons et les possibilités qui font naître cette passion. Le feu que je peux faire jaillir du Hammond B-3, les nuances qu’il me permet d’insuffler à la musique, c’est essentiel pour moi. Notamment pour le blues et toutes les musiques afro-américaines : blues, soul, jazz, funk… Ce sont des styles où il faut « mettre le pied dedans », et le Hammond est parfait pour ça.
Il est aussi incroyablement polyvalent. Il peut chuchoter ou hurler. Du plus subtil murmure à l’explosion totale, il permet de tout exprimer.
Et techniquement, c’est un instrument parfait à sa manière. Contrairement aux instruments modernes faits en plastique, qui tremblent sur un support, le Hammond B-3 est construit pour durer, comme une vieille Mercedes. C’est une expérience complètement différente. Et ça se ressent dans la musique.

Tu continues de tourner avec une installation complète de Hammond B-3. À l’heure du numérique, qu’offre encore cet instrument que les autres n’ont pas ?
Oui, je tourne toujours avec l’original. Ça fait des décennies qu’on essaie d’imiter le son de l’orgue avec des clones numériques. Ils commencent à s’en approcher, mais le B-3 complet, avec pédalier, banc, enceinte Leslie, reste unique.
Notre formation est un trio orgue classique : guitare, batterie, Hammond. Je dois gérer les lignes de basse, et pour ça j’ai besoin du pédalier. J’utilise aussi beaucoup la main gauche pour la basse, à la manière de Jimmy Smith, Jimmy McGriff, Jack McDuff. Mais les pédales sont cruciales.
Et surtout, le son de la Leslie, cet effet Doppler, ce vibrato, ce chorus, est quasiment impossible à reproduire avec une pédale ou un clavier. Comme un orchestre ne jouerait pas avec un violon en plastique au concert du Nouvel An à Vienne, moi non plus je ne veux pas tricher avec cet instrument et cette musique !
Tu vas même littéralement jusqu’à mettre le feu à la scène avec ton instrument. C’est une image forte ! Elle représente ton rapport physique à lui ?
C’était une façon d’illustrer la puissance de l’instrument, l’énergie que je veux transmettre, un peu comme Jimi Hendrix avec sa guitare. Je ne le fais plus, par respect pour l’instrument. Aujourd’hui, je laisse juste la musique parler. Cet album n’a aucun gimmick. C’est une déclaration sincère.
L’album mélange groove, soul, jazz et gospel. Comment définirais-tu ton style aujourd’hui ?
Au départ, je voulais faire un album de boogaloo, un trio orgue à l’ancienne avec une approche actuelle. Jimmy McGriff et Jack McDuff m’inspirent beaucoup, leur son est plus bluesy que celui de Jimmy Smith ou Larry Young. Je viens du blues, mais j’ai toujours joué jazz aussi. Le soul-jazz, ce mélange de soul, groove, gospel et jazz, c’est ma base.
En live, j’alterne entre deux facettes : le côté Hammond B-3 funk & soul-jazz, et un show plus blues, plus intense, parfois avec des chanteurs invités. Cet album est instrumental, plus trio orgue. Je veux rester un organiste polyvalent.

Il y a très peu de chant sur ce disque. Committed est aussi une ode à l’instrumental. C’était voulu ?
Oui, c’était clair dès le début. Je voulais vraiment un album centré sur le Hammond B-3. Il y a deux reprises seulement, tout le reste est de moi. J’ai voulu honorer mes compositions pour cet instrument.
Le mot Committed évoque la dévotion, la passion, voire l’obsession. Pourquoi ce titre ?
Quand tu transportes un B-3, un Leslie, le banc et tout le reste dans des clubs et des caves, tu te demandes parfois si tu es fou ! Mais j’ai dédié ma vie à cet instrument. C’est un choix de cœur, pas de carrière. Il n’y a pas de gros budgets, mais c’est un travail d’amour.
Jouer cette musique demande aussi un réel engagement. C’est une niche, il n’y a pas de grosses scènes pop pour ça. Il faut de la passion, de la fidélité, et un peu d’acharnement.
Il y a une vraie complicité musicale entre Enrico Crivellaro à la guitare et Hans-Jürgen Bart à la batterie. Quel est votre secret après vingt ans ?
Avec Enrico, on joue ensemble depuis 25 ans. Avec Hans-Jürgen, ça fait plusieurs années aussi. Il y a aussi Alex Schultz et Igor Prado, avec qui j’ai enregistré de nombreux albums. Tous se connaissent et se respectent. C’est une bande d’amis avant tout.
Ce noyau dur est le cœur de mon travail. Après autant d’années, la musique devient plus profonde, plus authentique. On grandit ensemble.
Un organiste à l’esprit libre
Le morceau Nasty est un des temps forts de l’album. Tu l’as coécrit avec James Gadson et Alex Schultz. Comment s’est passée cette collaboration ?
C’est moi qui ai composé le morceau, mais je l’ai pensé pour l’album Chicken Burrito, avec James et Alex. James Gadson, c’est une légende – Dyke and the Blazers, Bill Withers… Ce groove, ce “pocket” qu’il a, c’est unique.
Il a adoré les démos, on est allés en studio, et tout s’est fait très naturellement. C’était évident pour moi de reprendre Nasty sur Committed avec Enrico et Hans-Jürgen, car on adore le jouer en live. C’est du Hammond funk dans l’esprit de Jimmy McGriff, mais avec ma touche.

Et le mot Nasty, dans ce contexte, qu’est-ce qu’il représente pour toi ?
C’est un mot qu’on utilise beaucoup dans le funk. Il désigne cette énergie brute, cette intensité. Dans le soul-jazz, on dit souvent “greasy”. Ce sont de bons mots pour capturer l’ambiance.
J’ai construit le morceau autour d’un groove funk en doubles croches, très direct, sans pitié. Et puis nasty, c’est aussi un clin d’œil à ce côté joueur, un peu coquin. Il y a une séduction, un culot charmant que je voulais faire ressentir dans la musique.
Tu parles souvent de créer un pont entre les générations. Penses-tu que ce langage musical parle encore aux jeunes ?
J’essaie toujours, même si ce n’est pas évident. Avec les réseaux sociaux, chacun reste dans sa bulle musicale. Mais je veux que la musique parle d’elle-même, sans effets de manche. Peut-être que ça rend les choses plus difficiles, mais je continue d’y croire.
Il y a des signes encourageants : à Belgrade, en Espagne ou au Brésil, on joue souvent pour un public jeune. En Europe, c’est plus compliqué, surtout pour le blues et le jazz. Mais je garde mon groove frais et funky pour que ça parle aussi aux nouvelles générations.
Tu cites souvent Jack McDuff et Jimmy McGriff. Tu ne reprends pas leurs morceaux ici, mais on sent leur esprit. Pourquoi ce choix ?
Merci pour cette question très pertinente. Ça fait plaisir qu’on écoute la musique avec autant d’attention.
Le blues est central pour moi, comme pour Jimmy McGriff. Même s’il est souvent classé jazz, il s’est toujours vu comme un organiste blues. Il y avait chez lui un feeling “greasy”, “nasty” que je veux garder vivant.
Je ne cherche pas à démontrer, je cherche à transmettre. Si tu perds ce feeling blues dans le jeu de Hammond, tu perds l’âme de l’instrument. Joey DeFrancesco m’avait dit ça une fois, et ça m’est resté.
Sur mes concerts et albums, j’essaie de garder un équilibre : du funk, du soul-jazz, mais aussi une ballade ou un vrai blues. C’est ce que faisaient McGriff, McDuff ou Dr. Lonnie Smith. J’ai d’ailleurs repris Pilgrimage, un morceau que Lonnie Smith avait enregistré sur mon propre Hammond. Je rends hommage à cet esprit-là.
Tu tournes beaucoup en trio. Comment le public réagit à ce format centré sur l’orgue ?
C’est un format que j’ai construit moi-même. Ce n’est pas toujours facile à classer : trop funk pour le blues, trop blues pour le jazz. Mais je remarque qu’avec de la qualité, le public suit.
Regarde Dr. John : c’était groove, funk, New Orleans, jazz… difficile à classer, mais ça marchait. Moi, c’est centré orgue, mais avec la même idée : casser les barrières de style.
À Vienne ou Graz, on remplit les théâtres. Pas des stades, mais des salles pleines avec un public fidèle. Certains sont là pour le blues, d’autres pour le funk, d’autres pour le jazz. Et ils aiment ce qu’on fait.
Je regrette que certains festivals soient trop enfermés dans les étiquettes. Committed est un album sincère, avec quelques reprises – David Newman, Dr. Lonnie Smith, un gospel – mais surtout des compos personnelles. J’espère que ça touchera le public.
Merci Raphaël ! C’était passionnant de discuter de ta passion de l’orgue Hammond ! Longue vie à ce nouvel album Committed !
Merci Cédric ! Un immense merci à toi et à Blues Actu pour cet entretien profond. J’espère que ça donnera envie à des gens de venir vivre le groove en live. Parce que rien ne vaut un vrai Hammond B-3 avec une Leslie en face de toi. Le groove ne s’arrête jamais !
