Fred Chapellier en interview : « Je suis plutôt satisfait quand je regarde dans le rétroviseur »

À quelques jours de la première édition du Festi Rock Tassin (69), Fred Chapellier a pris le temps de répondre à nos questions, après une longue journée de répétition et malgré un méchant virus. À 60 ans, le guitariste a encore des choses à dire et fourmille de projets. Dans cette interview inédite, il regarde son parcours, ses réussites et ses épreuves. Plus attaché que jamais à la dimension humaine de la musique, il se confie sans détour et nous réserve même une belle annonce : il prépare depuis plusieurs mois de nouvelles chansons en français, qu’il aimerait enregistrer en live en studio.

Il connaît les grandes scènes comme les clubs où l’on joue à quelques mètres des spectateurs. Il a accompagné Jacques Dutronc, partagé les tournées des Vieilles Canailles avec Johnny Hallyday et Eddy Mitchell, et poursuit depuis plus de trente ans une carrière construite autour de ses propres compositions. À Tassin-la-Demi-Lune, en pleine préparation du Festi Rock, il parle d’abord des autres : ses amis guitaristes, les musiciens avec lesquels il aime travailler et ceux qui ont compté pour lui. Une rencontre exceptionnelle avec l’une des plus fine gachette du blues en France !

Photo d’illustration : Thierry Wakx

🎙️ Ecoutez l’interview exclusive de Fred Chapellier

🎤 Fred Chapellier en interview avec Cédric Vernet

Fred, on se connaît depuis pas mal d’années, on s’est croisés dans beaucoup de circonstances et on a suivi tes différentes aventures. Cette fois, on se retrouve à l’occasion du Festi Rock à Tassin, une soirée qui réunit plusieurs guitaristes. Comment tu t’es retrouvé dans cette aventure ?

Tu sais, c’est simple : le monde de la guitare, c’est quand même un petit monde. On se connaît tous, on est tous potes. Moi, je suis pote avec Nono, il y a aussi Savarez dans l’équation. Et puis Jean-Louis Nietto, que je connaissais comme ça, mais sans plus, a eu la gentillesse de m’appeler.

Jean-Louis, c’est l’organisateur de l’événement, le chef d’orchestre, on va dire, et il fait un super boulot. Il m’a proposé de participer à cette soirée. J’ai accepté tout de suite, parce que l’idée me plaisait bien : faire un mélange entre ma musique, celle de Nono et quelques standards. Ça s’est fait tout simplement.

Tu vas donc partager la scène avec Norbert « Nono » Krief. Vous avez au moins un point commun : vous avez tous les deux accompagné Johnny Hallyday, même si vos parcours sont différents. Comment avez-vous fait connaissance et comment cette amitié s’est-elle construite au fil des années ?

Nono, je l’ai rencontré pour la première fois il y a à peu près trente ans. Il était venu me voir jouer dans un club à Reims, et on avait fait connaissance là. Depuis, on s’est régulièrement croisés sur des festivals ou des scènes communes. Je l’ai invité sur plusieurs concerts en guest, parce que c’est un garçon que j’ai toujours apprécié, humainement et musicalement, évidemment.

Il a quand même apporté quelque chose d’assez gros en France, vraiment. Et quand on se retrouve sur scène, il n’y a pas de prise de tête. C’est simple, c’est rock’n’roll, c’est blues et rock. J’aime cette spontanéité avec Nono.

« Pas d’ego démesuré, simplicité, partage. »

Depuis quelques années, tu multiplies les projets collectifs et les rencontres avec d’autres guitaristes. On a parfois l’impression que l’amitié compte autant que la musique dans tes choix. Est-ce que c’est devenu, peut-être avec l’âge aussi, quelque chose d’essentiel ?

Essentiel, ce n’est même pas assez fort ! Moi, s’il n’y a pas cette dimension-là, ça ne m’intéresse plus de contacter quelqu’un pour faire du business si je ne le connais pas. Comme tu le dis, j’ai dépassé les 60 ans. Maintenant, j’ai vraiment envie de m’entourer de gens avec qui je sais que ça se passera facilement, bien. Pas d’ego démesuré, simplicité, partage.

Je pourrais faire d’autres projets, mais je l’ai fait dans le passé et ça n’a pas toujours été simple. Maintenant, quand je joue avec des gens, je sais pertinemment qu’ils seront cool, que ça va bien se passer et qu’il n’y aura pas de stress. C’est important, c’est essentiel.

En 2024, j’avais réuni les trois guitaristes du Guitar Night Project pour une interview. À l’époque, tu nous parlais de l’osmose humaine et musicale entre Patrick Rondat, Pat O’May et toi. Depuis, il y a eu beaucoup de concerts et l’album Live Access, sorti cette année. Qu’est-ce que cette aventure t’a apporté, musicalement et sur le plan personnel ?

Beaucoup de choses. C’est vraiment la preuve par A plus B qu’il s’agit justement d’un projet où il n’y a que des amis. Zéro stress, que des super moments humainement. C’est presque l’essentiel. Et en plus, on s’amuse vraiment à jouer ce qu’on joue avec ce projet-là, à mélanger les trois répertoires, les univers différents.

Eux aiment le blues et moi, j’aime aussi le rock beaucoup plus musclé, comme celui qu’ils peuvent faire. Ça m’éclate de le jouer. Il y a donc une vraie osmose humaine et musicale entre nous trois. On se régale tous les trois. Quand eux se mettent à jouer un peu blues, ce qu’ils n’ont pas vraiment l’habitude de faire, ça les éclate. Et quand je joue quelque chose de plus musclé, que je ne fais pas habituellement, ça m’éclate aussi. Parce que j’ai cette double culture.

À Tassin, tu vas participer à une masterclass. Tu as appris la guitare en autodidacte, en travaillant énormément. Aujourd’hui, quand tu rencontres de jeunes guitaristes, qu’est-ce que tu as le plus envie de leur transmettre ?

Les jeunes guitaristes, il y en a quand même beaucoup qui sont impressionnants. Vraiment impressionnants ! Ils vont dix fois plus vite que nous à l’époque pour apprendre. Il y a beaucoup de jeunes qui sont bosseurs.

Le conseil que j’ai envie de leur donner, c’est, à un moment, de sortir de leur chambre, de sortir des vidéos sur Internet et d’aller jouer en live. Même dans un petit bar. Moi, j’ai fait ça pendant longtemps. Il y a un moment où il faut monter sur scène et jouer devant du public, même s’ils ne sont que vingt-cinq. Ce n’est pas grave. La musique est faite pour être partagée avec des gens, pas pour rester tout seul dans sa chambre.

Le conseil, c’est aussi de jouer avec d’autres musiciens. C’est essentiel. Jouer avec des machines, c’est bien. Avec des backing tracks, c’est bien. Mais il faut jouer avec d’autres musiciens. Et puis aller jouer sa propre musique, de préférence. Ça peut être des reprises aussi, mais il faut les jouer en live, même en petit comité. Partager, encore une fois : la dimension humaine est importante.

« La musique est faite pour être partagée avec des gens, pas pour rester tout seul dans sa chambre. »

Est-ce que tu leur parles aussi de la réalité de ce métier ? Parce que ce n’est pas simple d’être guitariste en 2026…

Non, c’est devenu vraiment compliqué. Moi, j’ai la chance d’être arrivé à un moment où c’était encore possible. Il y avait encore énormément de clubs et de bars. Quand j’ai commencé, il y a trente-cinq ans, même un peu plus, on pouvait jouer partout, tout le temps.

Les jeunes n’ont plus cette chance-là, malheureusement. Pour les raisons qu’on connaît maintenant, les nuisances sonores et tout un tas de choses. Et puis l’esprit a un peu disparu dans ces petits endroits, dans les bars, dans les clubs. Nous, ça jouait partout, tout le temps. J’ai eu cette chance.

Il y avait beaucoup de médias aussi. Il y en a de moins en moins. Heureusement, il y a encore Blues Actu, entre autres ! Il y a aussi notre copain Marc Loison, qui fait du bon boulot. Heureusement, il y a encore des piliers, des gens qui relaient. C’est vraiment important pour nous, parce que ceux qui jouent du blues ne sont pas très relayés par les grands médias. Les médias comme le tien sont donc super importants.

Fred, sans vouloir focaliser sur tes 60 ans, que tu as fêtés cette année, tu as vécu des moments extraordinaires dans ta carrière. Tu as joué avec des artistes immenses. Aujourd’hui, avec le recul, quel regard portes-tu sur ton parcours ?

Écoute, je dirais que, globalement, je suis plutôt satisfait. Déjà, je voulais en faire mon métier et j’ai réussi. C’est une première chose. Et puis, pour moi, le but ultime, c’est de vivre de sa propre musique. C’est ce que je fais.

Et j’ai eu, comme on dit, de grosses cerises sur le gâteau, avec les tournées de Dutronc, celles des Vieilles Canailles, Johnny, Eddy Mitchell… Tout ça a été vraiment bénéfique. Ces projets m’ont aussi exposé un peu plus au grand public. Beaucoup de gens sont venus voir Dutronc ou les Vieilles Canailles et m’ont découvert à cette occasion. Ça m’a aidé.

Et puis il y a toutes les collaborations que j’ai faites avec des Américains, des Anglais… Quand je regarde tout ce que j’ai fait, je sais que le plus gros est derrière moi. Parce que, comme tu le dis, j’ai 60 ans maintenant. Mais ça ne me pose aucun problème, au contraire. C’est une chance d’y arriver ! Tout le monde n’a pas la chance d’arriver jusque-là, comme disait Philippe Katerine. C’est quand même vrai.

Voilà, j’ai fait ma carrière, qui n’est pas finie, parce que j’ai encore des choses à dire et envie de plein de choses. Je ne peux pas dire que je suis fier, je n’aime pas dire ça de moi. Mais je suis plutôt satisfait quand je regarde dans le rétroviseur.

« Pour moi, le but ultime, c’est de vivre de sa propre musique. C’est ce que je fais. »

J’ai exhumé une vieille interview qu’on avait faite ensemble il y a dix ans. Tu me disais alors que ton objectif ultime était d’être reconnu pour ta propre musique. Depuis, tu as multiplié les projets. Tu as le sentiment qu’aujourd’hui cette reconnaissance est arrivée ?

Oui, ça fait déjà un petit moment, quand même. Ça fait un moment que les gens viennent me voir pour me voir, moi, pour entendre mes chansons ou mes instrumentaux, parce qu’ils aiment bien aussi ce côté-là chez moi. Oui, je suis satisfait de ce résultat.

Il y a quelques jours, tu as exhumé une chanson d’un artiste français qui s’appelait Alain Poillot, dit Poill’s, Chalonnais comme toi, que tu décrivais comme un modèle au moment de sa disparition. Cette chanson s’appelle En avant les médocs. Est-ce que ça fait écho à ton histoire personnelle ?

Oui, ça fait totalement écho à mon histoire personnelle, parce que la vie fait que, parfois, on trébuche, on tombe. J’ai connu l’hôpital psychiatrique. Cette chanson faisait déjà écho à mon histoire à l’époque où il l’avait composée. Quelques années plus tard, je me suis retrouvé dans cette situation.

C’est un garçon que j’admire toujours autant, avec qui je m’entendais très bien, et qui n’était pas assez connu à mon goût. Pourtant, quel talent ! Il avait pour moi autant de talent qu’un Verbeke ou qu’un Benoît Blue Boy. J’ai toujours adoré ce texte. Et avec cette expérience, qui a fait que j’ai passé quelques semaines à l’isolement, on peut le dire, il prend tout son sens.

« C’est un scoop, je n’en ai parlé à personne »

Et est-ce que tu envisages à nouveau un album de chansons en français ?

Oui, ça fait déjà de nombreux mois que j’ai commencé à composer et à écrire des chansons en français. Je ne sais pas encore si ce sera un album en français, parce que c’est vraiment ce dont j’ai envie. Mais maintenant, les albums se vendent tellement peu et ça coûte tellement cher que je partirais plutôt, pour l’instant, sur un projet d’enregistrer des chansons en français en live, en studio, en filmant tout, pour avoir de l’image.

Parce que l’image est presque plus importante maintenant, je pense, en 2026, qu’avoir un CD à vendre. Il faut quand même avoir les deux : les gens aiment repartir avec l’album après les concerts. Mais j’ai envie d’une belle captation, live en studio, intimiste, avec des chansons en français. J’ai envie de ça. Et c’est un scoop, je n’en ai encore parlé à personne.

On va terminer avec cette soirée du 14 novembre à Tassin-la-Demi-Lune, avec Nono Krief, Jean-Louis Nietto et d’autres invités. Vous avez répété aujourd’hui. Est-ce que tu peux nous dire comment va se passer cette soirée, quelle est l’ambiance après cette répétition ? Peut-être quelques surprises, sans tout dévoiler… Qu’est-ce qui attend le public du Festi Rock Tassin ?

C’est simple. Jean-Louis, avec son groupe, nous a demandé à Nono et à moi de choisir chacun huit titres de nos répertoires respectifs. C’est ce qu’on a fait : Nono a choisi huit titres à lui, j’ai choisi huit titres à moi. Le groupe a bossé à fond, mais vraiment à fond.

Je sors ravi de cette répétition, parce qu’ils ont les morceaux sur le bout des doigts, vraiment. Ça fait très plaisir et je tiens à le signaler. Bravo Jean-Louis et toute l’équipe, c’est agréable !

Il y aura donc un mélange du répertoire de Nono, du mien, et puis évidemment une partie où l’on va tous se retrouver ensemble pour faire quelques standards. Je ne dirai pas lesquels, mais ce sont des morceaux incontournables du rock et du blues. Ce sera une présentation de l’univers de Nono, du mien, et un mélange des deux.

Je n’aime pas dire « bœuf », parce que c’est travaillé. Même ça, ça a été travaillé. On va se retrouver sur de grands morceaux que tout le monde aime, et partager.

Fred Chapellier en compagnie de Cédric Vernet
Fred Chapellier avec Cédric Vernet

par Cédric Vernet

Président et rédacteur en chef de Blues Actu

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