Les nouvelles de Blues Actu #02 : De la Mob à la Buick

Avec De la Mob à la Buick, Luc Baranger plonge dans la France de la fin des années 1970, entre tournée de pub rock, nostalgie rockabilly et retrouvailles improbables. De Nantes aux bords de Loire, un ancien camarade du Havre entraîne le narrateur dans un domaine où le rock’n’roll masque une tout autre activité.

Les nouvelles de Blues Actu – Episode 2
✍️ Luc Baranger
📖 De la Mob à la Buick
⏱️ Temps de lecture : environ 15 minutes


De la Mob à la Buick par Luc Baranger

L’année où l’histoire qui suit est arrivée, quand son pusher lui avait dit : « T’en reprendras bien une petite cuillerée ? » Sid Vicious, qui célébrait sa sortie de prison en grande pompe dans la Grosse Pomme, avait bêtement hoché la tête, avec dans le regard l’intelligence d’une peluche de fête foraine vautrée sur la plage arrière d’une Renault 16. Mini Punk avait eu les yeux plus grands que le ventre. Résultat : il était clamsé d’une indigestion de coke. Il avait juste oublié qu’à l’époque il fallait de sacrés talents de ventriloque pour faire parler la poudre.

Quelques jours plus tard, dans un troquet de l’aéroport d’Heathrow, Mac Laren, le manager du défunt vicieux, avait religieusement rapporté les cendres au royaume de la Dame de Fer. (Le heavy metal était en plein boum.) Il avait remis ce qui restait du fils à la daronne de feu le Sex Pistolero. Manque de bol, probablement émue de pouvoir enfin serrer son fils dans ses bras sans faire attention aux épingles nourrice, l’urne avait échappé à la pauvre femme. C’est donc là, entre une table de Formica et une chaise de moleskine à pieds chromés que, d’un énergique coup de serpillière, un Pakistanais enturbanné (conséquence anonyme des errances passées de l’armée des Indes de sa gracieuse Majesté) avait noyé les poussières du punk dans son seau en plastique made in China.

Au même moment, mais de l’autre côté de la Manche, ça giscardisait en marcel. Le bob Antargaz cloqué sur la calvitie, ça encourageait Bernard Hinault dans le Tourmalet et ça draguait la petite blonde à la Grande-Motte. Chaque soir, à la téloche, sur les coups de 20 heures, Roger Gicquel déclinait les misères du monde avec son air de cocker rescapé de la SPA.


Quand j’y repense, je me dis qu’il fallait avoir la foi chevillée au blues pour porter la bonne parole dans la langue des Stones au cœur d’une beaufitude aussi calamiteuse.


Au sein du groupe, comme à chaque fois qu’on atteignait le milieu de la tournée, que la fatigue se faisait sentir et que la tension aurait fait bondir un cardiologue, l’ambiance devenait tantôt maussade, tendue, tantôt explosive, voire électrique (tu me diras, pour un groupe féru de musique du diable…)

Notre carrosse de tournées, c’était un vieux fourgon Bedford diesel, made in England, dont les injecteurs s’encrassaient quand il pleuvait des cordes. Dès que la relique nous faisait le coup de la panne, notre roadie, un vrai Havrais équipé d’un humour aussi décapant qu’une meuleuse d’épaviste, sortait braver les éléments pour nettoyer ces saloperies d’outre-Manche. Pendant que nous, les musiciens, poireautions derrière les vitres embuées, l’autre se cramait les pognes sur un berlingue en fonte qui venait parfois d’avaler trois cents bornes. En dévoué sherpa du rock’n’roll, le boulot terminé, il claquait le beignet au capot d’un coup sec, remballait les outils dans un chiffon huileux et reprenait le volant entre ses doigts charbonneux cloqués de brûlures en disant : « Le chaud must go on. »

Le milieu de la tournée nous conduisit à Nantes, métisse de prolo, de vieille fille pas très dégourdie et de bourge emperlousée. La ville peina à nous étourdir avec ses dégradés de gris souris, ses toits d’ardoise bleutée et de zinc tristounet luisants sous un crachin farineux, sa langueur quasi océane, ses rafiots et ses putes au mouillage, et surtout son quai de la Fosse, célèbre jusqu’à Valparaiso pour ses Popeye bagarreurs et l’exotisme de pacotille de ses boîtes à vérole.

La veille, à Rennes (où notre roadie avait naturellement demandé si on allait voir des Lapons…), nous avions donné un concert honnête avec une sono de merde sous les tôles ondulées d’un foirail à bestiaux au sol pavé de mauvaises vibrations. S’il voulait graver son nom dans le marbre et entrer dans la légende du siècle, le groupe était condamné à d’incessantes tournées. Nous n’étions que des VRP, des voyageurs représentants placiers en pub rock. Comme d’autres fourguaient de la lingerie fine aux peuplades auvergnates, nous, on emballait de l’émotion binaire de sueur et de décibels. Rien n’aurait pu nous arrêter. Quelques mois plus tôt, nous avions fait notre trou en Angleterre en piétinant les plates-bandes de Sean Tyla, Mickey Jupp et de ce bon Docteur Feelgood.

À Nantes, le taulier cauteleux de l’Hôtel de la Gare, un garni qui puait le renfermé, la bonniche carmée au noir et les relents de coucheries à trois francs six sous, nous accueillit dans son costard défraîchi de chez Armand-Thiery. Le négrier avait la grosse trentaine, la brioche assortie, un teint suiffeux d’hépatique, des yeux globuleux sur une tête de batracien à écouter Michelle Torr plus que de raison. Le cuir rouge de mon Perfecto, mes santiags et mes lunettes de soleil par un temps de Toussaint le mirent sur la défensive. Je reconnus en lui le jalmince invétéré qui enviait les chevelus dans notre genre. On se foutait de l’avenir comme de l’an 40. Tandis que cézigue, son futur, il l’avait déjà dans le dos. Sa quarantaine allait prendre des allures de définition du p’tit Robert : « durée d’isolement imposée à des personnes susceptibles de souffrir de maladies contagieuses. » Ça se voyait à notre goguenardise qu’on ne franchirait jamais la ligne de démarcation qui sépare l’adolescence chronique de la feinte respectabilité des adultes. À la trentaine passée, on jetait la viande dans le torchon à l’heure où le smicard décanillait de son pieux pour aller gaver la pointeuse, on célébrait l’amitié à grandes claques dans le dos, on vivait en bande, comme les loups, on changeait plus souvent de nana que de chaussettes et on avait même nos gueules de dégénérés en noir et blanc sur les palissades, entre l’affiche du prochain meeting de la CGT et celle des soldes d’automne au Géant Casino. À la nuit tombée, on se dégourdissait les esgourdes et les guiboles en célébrant la messe dans des assemblées de mécréants surexcités. Il y avait de quoi rendre jaloux.

En guise de colliers de fleurs, le taulier nantais nous accueillit avec un courtois :

— La dernière fois qu’on a reçu un aréopage dans votre genre, j’ai dû faire retapisser trois piaules. Et j’vous parle pas de la douloureuse due aux dégâts des eaux, rapport au fait que ces messieurs avaient joué à la bataille navale grandeur nature. Peurl À Rebours, j’ai donné. Si c’était un effet de votre bonté, j’aimerais un peu de retenue et de correction.
— La correction, mon pote, y a des maisons pour ça ! lui renvoyai-je dans les dents en hissant mon sac à l’épaule.

À quoi bon perdre son temps avec un batracien ? Chacun monta s’installer. Il était deux heures, la balance, pardon, le sound check, était prévue à six, ça me laissait du temps pour aller renifler les culs-de-sac et les grandes artères, m’en jeter un, et qui sait ? peut-être dégoter une rareté. Nous étions dans un port et dans ma tête, au rayon vinyle, « un port » rimait avec « import ». Les grands saigneurs, les Auchan du Carrefour de Leclerc, n’avaient pas encore fait totalement main basse sur le marché du disque. Ici et là, des fondus du rythme binaire et de la musique bleue faisaient de la résistance et commerce de jouissance en 33 tours venus d’ailleurs. Pour mézigue, tomber sur un bootleg des Stooges ou de MC5, c’était comme déterrer un morceau de la vraie croix en bêchant le potager.

Il vasait. Le mercure se ratatinait. On se serait cru au Havre un 15 août. Je remontais mon col de blouson et la rue du Calvaire quand l’envie me prit de pousser la lourde embuée du Juke-Box, un troquet au look années 50 et au zinc hérissé de tireuses à bière chromées. La clientèle était disparate. Ça allait du boutonneux grattant à la va-vite une disserte pour le lendemain aux retraités des PTT en train de beloter dans un coin, en passant par la bouchère d’en face et le serrurier d’à-côté. Ça faisait pas deux minutes que j’étais au sec, l’Américaine aux lèvres et la Belge à la pogne, quand une Buick Convertible, de 53 ou de 54, rouge pompier, chercha à se garer entre une SIMCA 1000 et une 4L. Comme la place manquait, l’énorme pare-chocs de la décapotable vint baiser la calandre de la Renault qui recula d’un bon mètre sans desserrer les freins. Le dégingandé dans mes âges qui décarra du carrosse avait tout de la caricature du fondu de rockabilly, de la banane gominée aux rouflaquettes qui lui mangeaient les joues, du t-shirt Sun Studio sous un cuir vintage au 501 d’époque ourlé sur des Mexicaines bicolores. Le gars, dont la dégaine me rappela aussitôt vaguement quelqu’un, entra dans le bar en décrivant des grands huit sur un chewing-gum qu’avait perdu le goût de vivre. Il slaloma entre les tables. « Salut Dédé, ça boume ? » « Alors Riton ? Pas trop fait la gueule, la mariée, hier soir, avec la biture que tu t’nais ? » Puis il vint s’asseoir à deux tables de moi. À peine avait-il salué la compagnie, que le serveur lui glissa Paris-Turf et pianota sur le Wurlitzer, coupant le sifflet à Fraancisse Cabrel et balançant Carl Perkins et son sautillant Boppin’ the Blues. Visiblement, le banané avait ses habitudes et imposait le respect. Le larbin lui lança « Comme d’hab’, m’sieur Jacky ? » et, d’un pas chaloupé, lui apporta aussi sec une mousse sans faux col. C’est quand j’ai entendu prononcer son blase que toute mon enfance m’a soudain sauté au souvenir. Comment Jacques Labouille, alias Jacky Lacouille dans la cour de récré de la communale Jules-Ferry du Havre, avait-il atterri à Nantes ? J’ai rembobiné le film des années 50 aussi loin que possible.

Attendu son QI voisin de celui du varan de Komodo, dès la rentrée de septembre l’instit installait le Jacques près du radiateur, côté fenêtre, pour qu’il jouisse du spectacle des punis en train de s’appuyer des tours de cour en bras de chemise en pleine caillante hivernale. Au moins, ça l’occuperait et il foutrait la paix. Labouille, ni la nature ni la vie l’avaient gâté. Je me suis rappelé son dabe, qu’on appelait Bamboula dans tout le quartier, parce qu’il était charbonnier et noir de poussière d’anthracite de janvier à décembre. Des fois, le jeudi (de notre temps, le mercredi tombait le jeudi), j’allais prendre mon quatre heures chez le Jacky : une tranche de pain de huit livres saupoudrée de Banania avec un grand bol de caoua à la chicorée. Sa daronne, toujours entre deux lessives et deux mioches, était du genre éternellement fatigué, le cheveu huileux, le sarreau douteux et la savate traînante sur le carreau de la cuisine. Dès ses quatorze piges, le Jacky était parti turbiner, histoire de ramener trois sous à la casbah. Apprenti chez un carrossier de Gonfreville. Les charrettes, il aimait déjà ça. Seulement les grosses, le genre Versailles ou Trianon, avec un troupeau de bourrins sous le capot et des banquettes commack pour trousser les gonzesses. C’est à ce moment-là qu’on s’était perdus de vue. Je l’avais croisé, des années plus tard. J’étais à pinces, il était en Mob, une bleue, une Motobécane à moteur flottant, avec le biplace façon léopard. Il s’était pas arrêté. Il m’avait salué d’un grand geste en me criant qu’il était à la bourre.

Pour en revenir au bar, sans quitter son canard des yeux, il a dit au vieux propre sur lui qu’était à la table d’à-côté :

— M’sieur Corvelec, demain, dans la troisième à Vincennes, faudra jouer Titanic gagnant et Bérézina placée dans la cinquième. Comme ça, dimanche, vous emmènerez votre bourgeoise au resto de ma part.
— Merci m’sieur Jacky, a répondu l’ancêtre en notant le tuyau dans un calepin.


Pis c’est là que le rockab s’est tourné vers moi. Sûrement qu’il avait dû sentir mon regard insistant dans son dos. Ça lui a pris trois secondes avant qu’il se mette à beugler : « Robertooooooooo ! » et qu’un silence de mort plombe soudain l’ambiance.


Il a déplié son long corps maigrelet et est venu vers moi en claquant des doigts et en disant :

— Lucien ! Tournée générale. Champ’ pour tout le monde, du Veuve Cliquot if you please, j’ai retrouvé mon Roberto.

J’ai souri. Au fond, ça faisait chaud au cœur de le revoir. Après les effusions des retrouvailles et les « À la bonne vôtre ! » des habitués pas trop accoutumés à écluser du champ’ gratos à l’heure des Chiffres et des Lettres, on a opté pour le ton de la confidentialité. Le Jacky m’a dit qu’il suivait ma carrière de loin, bien que musicalement il fût resté scotché à Elvis, Chuck, Eddy, Gene, Jerry Lee et Buddy. Pour cézigue, comme pour des dizaines de milliers de nostalgiques à rouflaquettes, la zique avait rendu son dernier souffle à la fin des années 50.

— Tu sais que je suis dans le rock moi aussi ? qu’il a fait. Faut que tu passes au Domaine, que je te…
— De quel domaine tu me causes ?
— Le Domaine du Rock. Chez moi, quoi, sur les bords de la Loire. Je te présenterai Peggy. Son vrai blase, c’est Brigitte, mais tout le monde l’appelle Peggy.
— Ben voyons…

J’y comprenais rien. Je l’avais quitté apprenti, en bleu de chauffe sur sa Mob pourrie, je le retrouvais en Buick millésimée, travesti en teeny-bopper, carburant au champ’ de bourgeois cossu et me vantant son domaine de la vallée des rois.

— Me dis pas que t’es devenu gentleman-farmer ?
— Mieux que ça, mec ! Au printemps j’ai carmé la moitié de la production du dernier album de Shakin’ Stevens et je dois bientôt monter mon propre label. Toi et moi, on s’est loupés de peu en Angleterre. J’ai vu les affiches de ton groupe à Wolverhampton. Mais j’avais un agenda de ministre. Pas pu aller te serrer la pogne.

Là, j’ai failli en avaler ma Veuve Cliquot de traviole.

— T’as quand même pas appris l’angliche ? ai-je osé.
— Would you be so kind as to pass me the ashtray ? a-t-il répondu avec un accent qu’on n’entend plus qu’au conseil d’administration de la Bank of England. Hein ? Ça t’en coince une surface. Bon, parlons peu, parlons bien. J’peux pas rester, j’ai rencard avec un client qu’a des lubies de maharadja, mais demain midi tu vas venir bouffer à la maison.
— Pas possible. Ce soir on joue ici et demain à Angers. Pis tu sais bien, pour moi, midi, c’est le petit jour
— Fais pas ta chochotte, Roberto. Ça fait vingt piges qu’on s’est pas vus. T’es à quel hôtel ? Çui de la Gare ?

J’ai opiné du chef.

— J’envoie mon chauffeur te prendre à onze heures et demie. Tu le reconnaîtras facilement, c’est un grand Noir peu causant.

On s’est levés, le Jacky a lancé « À la revoyure ! » à la cantonade et, une fois sur le seuil du troquet, j’ai demandé :

— Et pour le champ’ ? On doit combien ?
— C’est d’jà payé, mec.
— Comment ça ?
— Le proprio du rade, c’est mézigue.
— ???

Le lendemain, son grand Black à lunettes noires s’est pointé avec le soleil et un petit vent d’ouest. J’avais pas trop les yeux en face des trous. Le concert de la veille au soir s’était éternisé, on avait fait trois rappels et ensuite des interviews backstage pour la presse régionale dans des loges douteuses parfumées à la cendre froide et à la bière tiède. On s’était pieutés sur les coups de quatre plombes du mat.

Comme chignole, le Black avait un break Chevrolet, le genre de corbillard à vitres teintées et boudins à flancs blancs qu’affectionnaient les surfeurs californiens pour aller faire la traite des planches. Le gars était aussi causant que Bernardo, le copain de Zorro. J’ai baissé la vitre, histoire que le vent me remette les idées d’équerre. Après vingt minutes, on a faussé compagnie à la nationale 23 pour enquiller une départementale qui serpentait vers la Loire au milieu des vignobles. Bernardo a levé le pied avant de tourner sous une arcade en pierre envahie par le lierre. On s’est retrouvés dans un chemin sablonneux, bordé de pelouse plantée de cèdres majestueux.

— C’est ça, le Domaine à Jacky ? que j’ai demandé.
— Hon-hon, a fait Bernardo.

On a roulé cinq cents mètres avant d’atteindre une gentilhommière de tuffeau chapeautée d’ardoise, une bâtisse à deux étages percée d’immenses fenêtres à meneaux. Sur la droite, un mec à casquette pied de poule et en jodhpur brossait un canasson devant des dépendances qui devaient être les écuries. J’étais pas descendu du carrosse quand le Jacky, en chemise à carreaux et Levi’s délavé, s’est pointé sur le perron, auquel on accédait par un double escalier en fer à cheval. J’ai essayé de jouer au mec blasé qu’impressionnent pas les dingueries de parvenus, mais en moi-même j’arrêtais pas de me répéter nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu !

— Salut mon poto ! a dit mon hôte en me tapant dans le dos. Bienvenue au Domaine du Rock.


Sur le perron, je me suis retourné pour admirer les cèdres et le parc qui déroulait sa verdure en pente douce vers le fleuve alangui, ses grèves de sable blond et ses îles désertes pour Robinsons du dimanche, sans oublier deux ou trois clochetons qui pointaient sur la rive d’en face. C’était beau comme au cinoche. Mais en mieux.


— Me dis pas que tu t’es offert un truc pareil en vendant de la limonade frelatée.
— Mais non. Amène-toi, tu vas comprendre.

On a traversé l’entrée carrelée en damier agrémentée de râteliers à arquebuses, un salon de la taille d’un hall de gare et une salle à manger meublée ancien régime, pour déboucher sur un autre perron. Et là, cernées de murs de pierre où, par-delà s’étendait la cambrousse, sur un hectare et demi de pelouse, des allées de gravier reliaient entre elles une douzaine de petites villas à colombages. Mais ce qui trouait le fondement, c’était surtout la basse-cour de poulettes en déshabillé ras le croupion qu’étaient là, alanguies dans des balancelles ou en train de lézarder au soleil d’automne ; ça piaillait, jacassait et rigolait de bon cœur en attendant le micheton. J’ai enfin pigé comment le Jacky récoltait son oseille.

— Pourquoi tu m’as dit que tu faisais dans le rock’n’roll, tu s’rais pas plutôt proxénète rural ?
— Tout de suite les grands mots qui blessent. As-tu au moins remarqué, Roberto, que chaque villa porte un blase de chanson de Chuck Berry ? Là, à droite, t’as la Nadine, plus loin la Carol, la Maybellene, la Sweet Little Sixteen, très prisée du sénateur maire, la Let It Rock pour les plus sportifs, la My Ding-a-Ling, pour les torturés du vice, j’t’en passe et des meilleures.

Je suis resté sans voix. Qui aurait dit à la communale que Labouille ferait autant de chemin ? Il m’a alors pris par l’épaule et a dit en soupirant :

— Quand tu penses, Roberto, que j’ai commencé avec ma femme et ma belle-sœur…

Fin

Luc Baranger
Écrivain français installé au Canada, Luc Baranger est l’auteur de plusieurs romans historiques, dont Dès les pâlissements de l’aube. Avec ses nouvelles pour Blues Actu, il explore les marges de la musique américaine, des légendes du rock’n’roll et des vies cabossées.

Suite au prochain épisode !

Une réflexion sur « Les nouvelles de Blues Actu #02 : De la Mob à la Buick »

Laisser un commentaire

HTML Snippets Powered By : XYZScripts.com

En savoir plus sur Bluesactu.com

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture