
De passage en France au Hall Blues Club de Pélussin, nous avons rencontré Grant Haua, en pleine promotion de Tahanga, un album enregistré en solo pendant le COVID et d’abord publié en digital. Guitare acoustique, stomp box, voix : un blues brut, dépouillé, au plus près de ce qu’il propose sur scène. Dans cette interview face caméra, le musicien néo-zélandais revient longuement sur la naissance de ce disque, sa manière d’enregistrer, son rapport à l’erreur, à la spontanéité, aux chansons d’Awa Blues ou encore à la langue maorie. Une conversation à l’image de sa musique : directe, sans surcharge, avec une conviction simple en ligne de mire, celle qu’en musique, et comme peut-être dans la vie, “less is more”.
En prime dans cet article, découvrez 4 extraits live inédits du concert de Grant Haua au Hall Blues Club, filmés par Tibo Degraeuwe !
🎥 Face caméra : L’interview exclusive en vidéo
🎙️ Grant Haua en interview avec Cédric Vernet
Ce nouvel album, Tahanga, était prêt depuis un moment. Pourquoi le sortir maintenant ?
On l’a enregistré pendant le COVID. C’est à ce moment-là que je l’ai fait. Au départ, on avait simplement prévu une sortie digitale. Mais après les concerts, surtout quand je jouais en solo, on me demandait souvent si j’avais un disque qui reflétait ce que je venais de jouer sur scène. Et comme c’était uniquement disponible en numérique, je n’avais rien à proposer aux gens, pas de CD physique.
La raison principale de cette sortie maintenant, c’est donc aussi quelque chose de très concret : pouvoir vendre le disque après les concerts, et, je l’espère, en écouler aussi quelques-uns en magasin.
Quand tu enregistres Tahanga, qu’est-ce que tu cherches à capter en priorité ?
Tahanga, c’est vraiment ce que je fais en live. Quelque chose de très dépouillé, de très brut. En général, il y a juste une stomp box, une guitare acoustique et la voix.
On peut dire que c’est une forme de blues assez traditionnel, mais c’est une manière de jouer que j’aime profondément. J’aime le défi qu’impose le fait de n’avoir qu’une seule guitare et une seule voix.
Je fais aussi la version en groupe, et j’aime ça également, bien sûr. Mais pour être honnête, j’aime vraiment, vraiment jouer de la guitare acoustique, garder quelque chose de brut, de resserré, de réel.
« J’ai joué ces morceaux en live tellement de fois »
Tu es seul avec ta guitare et ton cajón. Concrètement, comment démarre une prise ?
Comme j’ai joué ces morceaux en live tellement de fois, je sais à peu près où commencer et où finir. Mais je ne joue jamais une chanson deux fois de la même manière.
J’ai donc une idée assez claire du point de départ, une idée assez claire de la fin, mais pour tout ce qu’il y a entre les deux, notamment les passages lead, j’invente au fur et à mesure.
Pour moi, c’est important, parce que ça garde quelque chose de frais. Ça maintient une forme de spontanéité. Et je pense que c’est mieux aussi pour le public : offrir quelque chose d’un peu différent d’un soir à l’autre, d’un public à l’autre.
Qu’est-ce qui a changé entre l’enregistrement et aujourd’hui ?
J’ai remis un peu d’ordre dans certaines choses. Souvent, avec le temps, on trouve de meilleures façons de jouer un morceau. Il y a tellement de manières différentes d’aborder une chanson.
Il y a donc quelques titres que j’ai un peu retravaillés, affinés, en particulier sur le chant. La guitare, c’est bien, mais si tu trouves une meilleure façon de chanter un morceau, alors là, ça devient vraiment intéressant.
Au fond, le vrai véhicule, ce sont les mots. Si tu trouves une meilleure manière de les porter, de les faire avancer, pour que le public comprenne un peu mieux ou soit un peu plus touché, c’est exactement ce que j’essaie de faire.
Et bien sûr, c’est quelque chose qui évolue sans arrêt. Ça ne s’arrête jamais. Les morceaux continuent d’évoluer avec le temps, et ça garde aussi les choses vivantes pour moi.
Tu écoutes le disque différemment avec le recul ?
Non, c’est drôle, mais tout ce que j’entends, ce sont les erreurs. C’est vraiment la première chose que j’entends.
Je pense que si tu poses cette question à beaucoup de musiciens, ils te répondront plus ou moins la même chose. Bien sûr, on entend aussi ce qu’il y a de bon, mais, le plus souvent, ce sont les erreurs qui sautent d’abord aux oreilles.
Alors on essaie d’écouter ces erreurs, de les corriger, ou, comme je le disais, simplement d’améliorer les choses, de les rendre un peu meilleures et plus fluides.
Tu dis ne jamais jouer un morceau deux fois pareil. Alors ces versions figées sur disque, ça représente quoi pour toi ?
Quand tu fixes une version sur disque, évidemment, tu veux qu’elle soit vraiment, vraiment bonne. Mais c’est à double tranchant.
Parce que très souvent, quand tu joues de manière libre, dans l’instant, il y a des petites choses qui dérapent, des petits accidents, et en même temps ce sont parfois ces accidents-là qui donnent quelque chose d’unique. Au fond, on ne sait pas toujours très bien ce qui est “mieux”.
Ce que j’essaie de dire, c’est que la part spontanée de l’enregistrement est très importante. Tu peux entrer en studio avec une idée très arrêtée de ce que doit être le morceau, de la manière dont il doit être joué, avec des grilles, des repères, tout un cadre…
Mais je pense qu’il est plus important d’être dans le moment et d’exprimer la chanson du mieux possible. Et si cela s’accompagne de quelques erreurs, alors tant pis. À mes yeux, ce sera toujours une meilleure version qu’une version trop stérile, rejouée mécaniquement, sans beaucoup de cœur ni d’âme.
« Awa Blues m’a ouvert les portes vers l’Europe »
Tu revisites des titres de Awa Blues, un album important pour toi. Tu les redécouvres ?
Oui, bien sûr. J’aime beaucoup revenir à Awa Blues. C’est un album qui a compté énormément pour moi. C’est lui qui m’a permis de rejoindre le label Dixiefrog, et c’est vraiment ce qui m’a ouvert les portes de l’Europe.
Beaucoup de chansons de cet album sont très proches de mon cœur. Il y en a trois ou quatre que je joue encore régulièrement aujourd’hui. Et de temps en temps, je ressors aussi quelques morceaux plus anciens. D’ailleurs, c’est quelque chose que je fais encore sur cette tournée.
Le fait de les rejouer me permet de garder ces chansons présentes dans mon esprit. Et puis il y a aussi ce phénomène assez étrange : tu enregistres parfois un morceau, puis tu le réécoutes des années plus tard et tu te dis finalement que c’était vraiment bien. Sur le moment, tu ne le mesures pas forcément.
Avec le temps, on redécouvre donc certaines chansons autrement. On les comprend différemment, on les apprécie d’une autre manière.
Sur cet album, il y a une tension très forte. Tu la ressens comment en jouant ?
Je pense que c’est une bonne chose qu’il y ait un peu de tension. Il faut qu’il y ait cette sensation-là. J’essaie vraiment de la faire ressentir au public.
Après, on peut aussi en faire trop. On peut jouer un peu trop vite, un peu trop fort. Pour moi, c’est toujours un apprentissage. En vieillissant, j’apprends à jouer un peu moins.
J’essaie d’en faire moins, sans tomber dans toutes les acrobaties de guitare ou les démonstrations techniques. J’essaie de vivre selon ce principe simple : “less is more”. Et c’est quelque chose que je répète souvent aux jeunes musiciens.
Si tu peux en faire moins, mais que cela veut dire davantage, alors tu es sur la bonne voie.
Dans ta musique, il y a du blues mais aussi quelque chose de très personnel, ta culture maorie. Tu y mets quoi ?
J’essaie de mettre au moins une ou deux chansons en maori sur un album. Je trouve que la culture maorie est très rythmique. C’est une langue qui a une vraie musicalité, qui fonctionne bien dans le rythme.
Et puis, quand on joue à l’étranger, le maori est presque une langue totalement étrangère pour beaucoup de gens. Ils ont parfois du mal à comprendre comment elle sonne, à en saisir les contours. Mais d’une certaine manière, c’est pareil pour moi quand j’entends certaines langues en Europe.
Je trouve justement cela intéressant d’entendre d’autres langues dans les chansons. C’est aussi pour cette raison que je voulais faire entrer la langue maorie dans ma musique et l’emmener dans mon propre format, celui du blues.
C’est un défi, oui, mais un bon défi. Et j’aime vraiment essayer de faire fonctionner ces mots dans ce cadre-là.
Aujourd’hui, quand on écoute Grant Haua, qu’est-ce que tu veux que les gens retiennent ?
Je veux simplement qu’ils passent un bon moment et qu’ils entendent de bonnes chansons. Pour moi, les chansons sont ce qu’il y a de plus important.
Si tu écris de très bonnes chansons, elles vont faire le travail pour toi. Et encore une fois, je reviens à cette idée de simplicité : “less is more”. Les chansons simples fonctionnent souvent très, très bien.
J’aime aussi les musiques plus complexes, j’aime aussi quand il y a beaucoup de notes, bien sûr. Mais la plupart du temps, je pense qu’il faut garder les choses simples, tout en les rendant vraiment fortes sur le plan du sens et de l’émotion.
Si tu arrives à cela, alors tu feras un bon concert, et le public passera lui aussi un bon moment.
Pour finir, quel est le premier blues qui t’a marqué ?
J’avais 13 ans quand j’ai entendu Texas Flood de Stevie Ray Vaughan à la radio. C’est vraiment ce morceau qui m’a mis sur la voie du blues. J’aime toujours énormément cette chanson. Et puis il y a aussi Pride and Joy, qui est probablement mon morceau préféré. C’est vraiment Stevie Ray Vaughan qui m’a fait entrer dans le blues, dans tout cet univers.
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