
De ses premiers power trios à ses concerts avec Calvin Russell ou Féfé, Jérémy Filsonne a suivi bien des routes avant de signer Sous le ciel avec son père, Paul Personne. Blues Actu a échangé avec lui sur ses débuts, sa complicité musicale avec sa famille, les explorations de Blob & Filsonne et la naissance de cet album commun. L’album Sous le ciel sera dans les bacs à partir du 20 novembre, après un premier extrait très prometteur.
🎤 Jérémy Filsonne en interview avec Cédric Vernet
Tu as choisi le nom de Jérémy Filsonne, en passant de « per » à « fils »… C’était important pour toi de marquer ta filiation tout en prenant un peu de distance ?
Pour la petite histoire, c’est un pseudo qui avait été trouvé par un ami d’enfance de Paul Personne, Gérard Benassayag, bassiste de La Folle Entreprise notamment, quand j’avais 8 ou 9 ans. Il me vannait toujours en disant « fils du père qui sonne » ou « Personne’s son » et finalement Filsonne. Des décennies plus tard, j’ai repris ce pseudo.
Et comme tu dis, en dehors du clin d’œil, ça me permet d’avoir peut-être plus de liberté artistique, de me démarquer même si la comparaison est toujours inévitable, je le sais.
Avec un père comme Paul Personne, les guitares ne devaient jamais être très loin. Quel disque ou quel musicien t’a donné envie de prendre la tienne et de jouer pour toi ?
J’ai eu ma petite guitare classique à 7 ans. À cet âge, je m’intéressais aussi aux jeux vidéo, au skate et au modélisme. Je me suis mis à jouer plus régulièrement à 14/15 ans, avec ma première Stratocaster. De là, je me suis passionné pour Stevie Ray Vaughan, Jimi Hendrix, Rory Gallagher et tous les guitar heroes avec une Strat ! Aussi, plus généralement, toute la discographie de mon père, des Allman Brothers Band aux Rolling Stones, de Janis Joplin à John Mayall et j’en passe…
Gloria était plutôt rockabilly et avait une collection de vinyles d’Elvis Presley, Eddie Cochran, Stray Cats… Elle m’a fait faire ma première émission en live à 10 ou 11 ans ! À l’époque où elle était animatrice de radio. J’avais joué un morceau sixties de Johnny Hallyday voix/guitare « J’abandonne tous mes amours » je crois. Les auditeurs appelaient. La K7 doit traîner quelque part dans un carton. C’est aussi l’époque où ils m’emmenaient voir plein de concerts : Van Morrison, Johnny Winter, Eric Clapton, Gary Moore, Allman Brothers Band et j’en oublie…
Je dirais que tout ça me motivait à jouer plus sérieusement de la guitare !
Raconte-nous un peu ton parcours de musicien jusqu’à Sous le ciel.
J’ai monté mes premiers groupes au milieu des années 90, Greyland, Feedback, puis Wigwam de mes 16 à mes 22 ans, entre l’Ardèche (chez ma mère) et Mantes-la-Jolie. C’étaient des power trios dans lesquels je chantais et composais. Dès qu’on avait trois morceaux en « yaourt », on démarchait des lieux qui voulaient bien de nous. On jouait presque partout mais les prestations étaient inégales car on improvisait beaucoup ; par la suite ça s’est structuré. Une époque incroyable et très formatrice.
Je commençais à m’ouvrir à d’autres musiques, The Clash, Fela Kuti, John Coltrane, Portishead, Beastie Boys, PJ Harvey… J’étais une éponge qui mangeait de la musique en permanence, de tous les styles et de toutes les époques, dans un environnement familial et amical où elle était omniprésente.
Après un court séjour à Londres, je rejoins le collectif Azalaï (chanson, rock celtique), à Lyon, au début des années 2000, une aventure de 4 années avec 2 albums et de nombreux concerts.

Après cette aventure lyonnaise, quelles rencontres ont marqué la suite de ton parcours ?
Il y a d’abord la longue tournée avec Paul Personne en 2003…
À Paris, en 2007, Manu Lanvin me fait participer au disque « Dawg eat dawg » du Texan Calvin Russell, qu’il réalise, et à sa dernière tournée. J’accompagne aussi Manu Lanvin dans les premiers pas de son Devil’s Blues, à la guitare ou à la basse. En 2018, il m’invite à jouer la slide sur « Grand Casino ».
De 2012 à 2015, j’accompagne le rappeur/chanteur Féfé (du Saïan Supa Crew), sur une tournée mondiale après son 2e album solo « Le charme des premiers jours ».
Quelques acouphènes plus tard, en 2016, je grave 3 titres en studio (Détours, Irabien et Tu vois), en autoproduction, avec l’excellente basse/batterie Julien Tekeyan et Mike Clinton ; l’esquisse d’un album solo qui restera dans les tiroirs.
Je quitte Paris pour la Normandie, puis j’accompagne le groupe pop franco-gallois Shake Shake Go sur leur Dinosaur Tour en 2019 comme guitariste soliste.
« J’ai acheté un banjo pour m’occuper pendant le confinement.»
Comment le banjo est-il entré dans ta vie ?
C’est arrivé avec le confinement, en 2020. Je faisais alors quelques concerts en solo. J’achète alors un banjo pour m’occuper et je découvre la technique du clawhammer et dévore beaucoup d’Appalachian folk. J’écris un répertoire pour repartir sur les routes en solo, c’est à ce moment que je compose des morceaux comme Doulancienne par exemple…
Et puis Blob & Filsonne …
Oui, ce duo m’a replongé dans la guitare électrique, après plusieurs années à explorer la folk. La guitare électrique reprend une place centrale, ainsi que la voix et les mots. Mon répertoire a pris plusieurs directions, depuis 10 ans, allant de l’acoustique à l’électrique, instrumental ou chanson, seul, en duo ou en trio sous plusieurs noms de scène. Et certains titres se sont finalement retrouvés sur l’album avec Paul Personne.
Aujourd’hui, quels disques écoutes-tu ?
En ce moment, sur ma platine virtuelle tourne beaucoup le dernier Bon Iver, Fable, Sable. Je suis admiratif de son travail et certaines chansons me touchent beaucoup. J’aime aussi Khruangbin avec Leon Bridges, et toujours un peu de country/bluegrass comme Billy Strings ou Sierra Ferrell, du old-time banjo avec Rhiannon Giddens. Également The Pogues et beaucoup de tunes irlandais, qui complètent ma petite obsession du banjo !
Je pourrais citer aussi Adrianne Lenker et Courtney Barnett, une artiste australienne que j’aime beaucoup. Les bluesmen R. L. Burnside ou Junior Kimbrough ne sont jamais très loin dans mes playlists, le Malien Boubacar Traoré non plus, le côté aride et dépouillé me plaît beaucoup comme le style de John Lee Hooker.
Je fais des obsessions sur des artistes. Ça peut durer une semaine, une saison, plusieurs années et ça reste pour la vie, plus épisodiquement après que j’ai décortiqué la discographie et filmographie. J’ai eu ça avec Bob Dylan, le Grateful Dead, Chet Baker, Jimi Hendrix et bien d’autres.
Les 3 films musicaux qui m’ont marqué à l’âge de 15/16 ans sont A film about Jimi Hendrix, Pompéi de Pink Floyd et le Woodstock Concert.

Et quelle place le blues prend-il dans la musique que tu écris ?
Le blues afro-américain, malien ou le blues boom anglais (Peter Green, mon favori), c’est ma maison, ma base. Dans mon écriture, je ne calcule pas tellement : c’est affectif, c’est sûr, alors il transparaît, quoi que j’y fasse, dans mes compos. Je le ressens dans tellement de styles, au-delà de Robert Johnson, Skip James ou Muddy Waters qui l’ont codé, à partir du gospel. Il a évolué, est devenu protéiforme, c’est un état d’âme universel, qui dépasse la gamme pentatonique et les 12 mesures. Il peut être désespéré et mélancolique autant qu’énergique et positif et il transcende les frontières et les cultures.
Revenons sur Blob & Filsonne. Comment est né ce projet ?
C’est un duo né il y a 3 ou 4 ans avec mon ami Pierrem Thinet, alias Blob, violoniste alto. On devait assurer un concert dans une chapelle du sud de la France. Plutôt que de partir sur de la folk, il m’a proposé un répertoire électrique, complètement instrumental, avec des compositions sur le thème de l’espace, du cosmos. On travaillait chacun de notre côté sur les effets et les boucles : lui avec Ableton, moi avec des pédales d’effets classiques pour le live. Le rendu est assez planant, psychédélique, expérimental mais reste mélodique et laisse place à l’improvisation.
Comment ce répertoire a-t-il évolué jusqu’au disque, et où pourra-t-on vous entendre ?
Sur le disque, le ton s’est durci avec des touches plus rock et électro. Notre album « Souvenirs des Contrées Galactiques » est sorti en mars 2025. Pour ce faire, on a eu la chance d’être soutenu par le label lyonnais Adieu Berthe. On a invité Paul Personne à venir jouer sur le titre Retour dans la Stratosphère, une explosion de guitare de 7 minutes et notre copain Théo Charaf (du même label Adieu Berthe/Nitebirds), sur Rocher en Exil qui clôture le disque.
Nous jouerons en duo à Genève le 19 novembre pour une session radio en public (Radio Vostok). Nous commençons à penser à un autre album si nos agendas respectifs nous le permettent. On aime jouer ce répertoire car on se sent complètement libre et créatif.
« Je n’imaginais pas vivre ça un jour, un rêve de gosse. »
Jérémy, tu as partagé la scène avec ton père à l’époque de Coup d’blues. Quel souvenir gardes-tu de ces concerts et de votre complicité sur scène ?
Je garde d’excellents souvenirs, déjà l’enregistrement des titres Vue hier soir, Sam’di soir sacré et Big blues sur l’album qui avait été une expérience géniale au studio Guillaume Tell à Suresnes. Ensuite Paul Personne m’a proposé de l’accompagner sur scène pour la tournée de 2003 à 2006, organisée par Alain Lahana et ce furent des moments incroyables, je n’imaginais pas vivre ça un jour, un rêve de gosse. J’étais le petit jeune de la bande à l’époque. Une équipe en or et des purs moments de musique sur scène. Le rythme était soutenu et j’ai adoré ! J’avais fait beaucoup de scène avant mais là, je rentrais dans le grand bain avec ma première fois sur la scène de l’Olympia, la grande scène des Vieilles Charrues et d’autres festivals et lieux fantastiques.
Au départ, tu devais accompagner ton père comme directeur artistique. À quel moment ce projet est-il devenu un album à deux ?
En fait c’est l’inverse, c’est Paul Personne que je m’amusais à appeler mon « DA » car il m’aidait à structurer un album et un set live. Il venait me voir là où je me produisais et me faisait des retours constructifs. Puis on a loué des jours de studio mais ce n’était pas dispo tout le temps et il y a eu des problèmes techniques, alors on a continué les enregistrements chez moi puis dans son home studio. On s’est équipé d’une bonne carte son et emprunté des micros.
Comment avez-vous décidé de réunir vos chansons sur un seul disque ?
Ça s’est dessiné petit à petit. Sans calcul, on essayait juste de sortir de bonnes chansons, les idées fusaient. On pensait que l’on aurait 2 albums distincts avec une collaboration croisée mais le label Verycords nous a encouragés à raccourcir et sortir un album père/fils. On a tout réalisé, enregistré nous-mêmes dans l’hiver et tout a été mixé par Nicolas Quéré (Jean-Louis Aubert, Arctic Monkeys…) puis masterisé par Mickael Rangeard au début de l’été 2026. Tout s’est enchaîné assez facilement.
Quand vous travaillez une chanson ensemble, comment ça se passe, notamment pour faire dialoguer vos deux guitares ?
On est partis à la base sur mes chansons mais très vite Paul Personne a amené sa patte, dans les paroles, la composition ou les arrangements et des morceaux entiers à lui par la suite. On a même gardé certaines parties de ses maquettes ou des miennes, enregistrées sur un 8-pistes numérique. Le partage des guitares s’est fait naturellement. Quand l’un de nous deux entendait quelque chose il le jouait, un peu c’est celui qui dit qui fait ! Tout s’est imbriqué au fur et à mesure. On a dû parfois faire du ménage et des choix car il y avait des guitares dans tous les sens ! On a gardé ce qui servait la musique, la chanson.
Et pour les autres instruments et les voix, comment vous répartissiez-vous les rôles ?
Paul Personne s’est plus occupé des percussions/batterie et j’ai fait la plupart des basses et les programmations. Pour le chant lead il en assure la majeure partie mais on a, comme dans Doulancienne, des titres où l’on chante à 2 voix, ainsi que tous les chœurs bien sûr qu’on s’est parfois amusés à doubler ou tripler.

Certains textes ont d’abord été écrits en anglais, puis adaptés en français. Chanter en français, c’était une exigence ?
J’étais au départ sur un album partagé entre le français et l’anglais. Paul Personne m’encourageait à écrire en français. J’avais quelques textes, on a fait du tri et il a adapté ou traduit certains textes assez spontanément. Il en avait pas mal de son côté également.
« Doulancienne est venue directement en français. »
Doulancienne est le premier titre dévoilé. Comment est née cette chanson ?
Celle-ci est venue directement en français. C’était un blues au banjo à l’origine et le texte m’est presque venu d’une traite. Je l’ai bien sûr peaufiné, joué pas mal en live et il a évolué. Je voulais que le refrain sonne un peu comme du cajun mais la rythmique se rapproche plus d’un blues du Delta.
Comment êtes-vous passés de ce blues au banjo à la version que l’on entend sur l’album ?
Pour l’album, j’ai remplacé le banjo par une guitare rythmique et Paul Personne a ajouté une lead guitare avec sa mythique ES340 qui rappelle le son que j’adore, avec ce micro déphasé, des albums « Exclusif » ou « Barjoland » du milieu des années 80, comme un son d’enfance qui a ressurgi du passé. On a chanté toute la chanson à 2 voix en 1 ou 2 prises.
Ce projet a commencé dans une période difficile pour votre famille, avec la disparition de Gloria. Quelle place le fait de jouer et de créer ensemble a-t-il prise dans votre quotidien ?
Ça a pris énormément de place. Gloria est partie en début d’année 2025 puis des amis chers l’ont suivie peu de temps après. Une année bien difficile effectivement. On s’est progressivement plongés à fond dans la musique, qui est toujours une guérisseuse. Il n’y avait que ça à faire.
J’ai l’impression, maintenant que cet album est fini, qu’il est l’aboutissement ou la concentration des émotions passées ou très récentes d’une vie, la nôtre, qui ressemble à bien d’autres, avec ses traumatismes, ses résurrections et ses fantômes.
Après ce premier extrait, que peux-tu nous dire des autres titres de l’album ?
Je peux juste dire que tous les textes sont en français ! Qu’il y a des titres folk acoustiques/voix, d’autres avec beaucoup plus d’orchestration. C’est un album cool dans l’ensemble. L’hiver dernier, on écoutait beaucoup, l’un et l’autre, J. J. Cale, Hope Sandoval (chanteuse du groupe Mazzy Star), le Fleetwood Mac de Future Games ou Then Play On, ça a toujours été des albums et des artistes de chevet pour moi et pour Paul Personne aussi je pense, et des influences. De toute façon, c’était parti pour être un album plus intimiste que claironnant.
Comment avez-vous envie de faire vivre Sous le ciel sur scène ?
Aucune idée mais l’envie est là !
Photos : ©Marie-Zoé Legendre.
