
Question musique, Joe Jackson fait partie de ces artistes qui n’ont jamais choisi leur camp, oscillant au gré de leurs envies entre rock, pop, jazz, funk et rythmes latins. Mardi 13 octobre, au Radiant-Bellevue de Caluire-et-Cuire, le Britannique a revisité près de cinquante ans de carrière, sans oublier son nouvel album Hope and Fury. Dix-neuf chansons, quatre excellents musiciens et un artiste souriant, particulièrement bavard et bien décidé à dialoguer avec le public dans son « mauvais français ».
Pour ouvrir la soirée, Joe Jackson n’a besoin que d’un piano. Dans le silence de la salle, il commence avec Is She Really Going Out With Him?, l’un des titres emblématiques de Look Sharp!, son premier album paru en 1979. À l’époque, le Britannique débarquait en pleine vague new wave, mais il allait rapidement explorer d’autres territoires musicaux. Dans cette version dépouillée, la chanson rappelle ses qualités de mélodiste. Le titre n’a finalement besoin de rien d’autre que son piano et cette voix qui vous prend aux tripes dès les premières notes. « Il a encore une sacrée voix », chuchote notre voisin. C’est vrai, et ce sera l’une des grandes satisfactions de la soirée.
Graham Maby le rejoint à la basse pour It’s Different for Girls. Voilà près de cinquante ans que les deux hommes jouent ensemble. Une fidélité assez rare pour être soulignée, surtout quand on connaît le parcours musical de Joe Jackson.
Arrivent alors Teddy Kumpel à la guitare, Doug Yowell à la batterie et Felipe Fournier aux percussions. Avec Welcome to Burning-by-Sea, le groupe entre dans le répertoire de Hope and Fury, son nouvel album paru au printemps. Le morceau, inspiré de Portsmouth, la ville où Joe Jackson a grandi, porte déjà ce regard ironique sur la société britannique que l’on retrouve dans ses textes. C’est aussi le titre qui a inspiré l’étonnante photo de la pochette.
Un concert sans artifice
Ce choix de formation n’a rien d’anodin. Pour cette tournée, Joe Jackson a décidé de se passer des séquences préenregistrées et des programmations informatiques. Tout doit être joué en direct, avec la part de liberté et de risque que cela implique. L’ajout de Felipe Fournier aux percussions permet notamment de restituer les influences latines de son répertoire sans recourir aux machines.
Et cela s’entend. Les cinq musiciens jouent ensemble, les arrangements respirent et chacun trouve sa place sans jamais, ô grand jamais, tomber dans la démonstration technique.

Sur I’m Not Sorry, les percussions donnent au morceau des accents de bossa nova. Another World, tiré de Night and Day (1982), permet de retrouver ces rythmes latins qui ont marqué un tournant dans la carrière de Joe Jackson. Trois ans après Look Sharp!, le musicien avait déjà dépassé le cadre de la new wave, intégrant à ses compositions des influences jazz, funk et latines. Graham Maby y prend un court solo de basse, avec un grand sourire et des regards complices à son patron.
La batterie de Doug Yowell et les percussions de Felipe Fournier donnent du relief aux morceaux, tandis que la guitare de Teddy Kumpel trouve sa place sans prendre systématiquement le dessus. Sur Fool, extrait de l’album paru en 2019, cette formule fonctionne particulièrement bien. Le groupe est parfaitement en place, mais chaque musicien conserve une vraie liberté de jeu.
Un nouvel album qui prend toute sa place
Cinq chansons de Hope and Fury figurent dans la setlist, soit plus d’un quart du concert. C’est loin d’être anecdotique pour un artiste dont les plus grands succès remontent aux années 1979 à 1984. Outre Welcome to Burning-by-Sea et I’m Not Sorry, Joe Jackson interprète After All This Time, The Face et End of the Pier. The Face constitue une petite surprise : le titre ne figurait pas au programme de l’Olympia de Paris, la veille. On est chanceux !
Sur Sunday Papers, retour aux débuts avec Look Sharp!. Le groupe prend tellement de plaisir à jouer que Joe Jackson est saisi d’un fou rire qui l’empêche de chanter pendant quelques secondes. Décidément, c’est le genre de soirée feel good qu’on aime !
Le musicien paraît particulièrement détendu. À un autre moment, il explique qu’avec les éclairages, il distingue difficilement les spectateurs. La salle s’allume et il est heureux d’apercevoir quelques sourires. « Quel soulagement ! Il y a du monde ici, Dieu merci ! » So British !
Sur Strange Land, issu de Fool, Felipe Fournier passe au vibraphone électronique, ajoutant une nouvelle couleur aux arrangements.
« Back to the eighties ! »
Après avoir fait applaudir son percussionniste, Joe Jackson annonce un retour aux années 1980. Be My Number Two, extrait de Body and Soul (1984), puis Real Men, tiré de Night and Day, rappellent une facette plus mélodique et parfois plus grave de son écriture.
Joe Jackson aime parler entre les chansons. Et au Radiant-Bellevue, il a décidé de le faire autant que possible en français, en s’aidant parfois de quelques notes. Il s’excuse par avance pour son « mauvais français », qui n’est pourtant pas dénué de charme, bien au contraire.
Il s’étend notamment avant End of the Pier. Habituellement, explique-t-il, il raconte longuement l’histoire de cette chanson en anglais. Cette fois, il va tenter de s’en sortir dans notre langue. « D’habitude, en anglais, je parle beaucoup de cette prochaine chanson parce qu’il y a beaucoup à dire. J’essaie de vous donner l’idée générale. »
Et le voilà parti pour plusieurs minutes d’explications, hésitant sur les conjugaisons et s’autorisant quelques détours par l’anglais lorsque le français lui manque. Le public rit, mais suit attentivement cette petite leçon d’histoire britannique.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les stations balnéaires anglaises étaient extrêmement populaires. Leurs jetées accueillaient spectacles, musiciens et toutes sortes de divertissements. Joe Jackson connaît bien cet univers puisqu’il a grandi dans une ville côtière.

Mais l’expression end of the pier a fini par désigner des spectacles vieillots, passés de mode. « Un divertissement démodé et ringard », explique-t-il. Le mot « ringard » lui plaît beaucoup. « Quel mot formidable ! », lance-t-il en anglais. « Moi, je trouve que c’est dommage parce qu’en fait, à cette époque, il y avait de la très bonne musique et des artistes géniaux. »
La chanson fait ensuite un saut d’un siècle. En 1921, tout le monde s’amuse au bord de la mer. En 2021, changement de décor : le confinement, de mauvais jeux vidéo et, pour finir, la jetée qui brûle et part en fumée. « Ce n’est pas exactement la chanson la plus joyeuse de l’album. Mais pour moi, c’était peut-être la meilleure. »
Cette présentation permet de mieux comprendre l’univers de Hope and Fury. Joe Jackson observe les changements de la société avec beaucoup d’ironie, mais aussi une certaine nostalgie pour les formes de divertissement populaire auxquelles il s’est intéressé avec What a Racket! (2023), consacré au music-hall britannique du début du XXe siècle.
De Londres en 1979 à New York en 1982
Le concert approche de sa dernière ligne droite lorsque Joe Jackson décide de présenter ses quatre musiciens. « Je crois qu’il est temps de vous présenter le groupe, parce que je pense qu’ils méritent d’être présentés ! »
Teddy Kumpel, New-Yorkais, reçoit les applaudissements du public, tout comme Doug Yowell, originaire du New Jersey. Pour Felipe Fournier, venu du Costa Rica, Joe Jackson souligne avec humour qu’il porte un nom français. Et bien sûr, il réserve une belle ovation à Graham Maby, son compagnon musical de toujours.
Puis il annonce le programme : « On va remonter jusqu’au premier album, c’est-à-dire Londres, en 1979. Et de là, on va directement passer à New York, vers 1982. » Ce sera Look Sharp!, Target et Steppin’ Out.
Trois morceaux, mais surtout un seul grand mouvement musical. Look Sharp! démarre avec son énergie rock, puis le groupe enchaîne sans interruption avec Target, extrait de Night and Day. La transition suivante est encore plus réussie. Les rythmes de Target se fondent progressivement dans ceux de Steppin’ Out, comme si les musiciens réalisaient un mix en direct, à la manière d’un DJ.
Sur l’album Night and Day, Target précède déjà Steppin’ Out. Quarante-quatre ans plus tard, cet enchaînement conserve toute son efficacité. Et sans séquences préenregistrées, cette transition repose entièrement sur le jeu des musiciens. Chapeau !
Pendant Steppin’ Out, les musiciens quittent progressivement leurs instruments et sortent de scène, les uns après les autres. Felipe Fournier reste le dernier, maintenant encore quelques instants la pulsation avant de disparaître à son tour…
David Bowie en invité surprise
Pour le rappel, Joe Jackson revient avec une reprise de Scary Monsters (and Super Creeps) de David Bowie. Il explique l’avoir un peu connu, aimé et admiré : « Malheureusement, il n’est plus parmi nous. Il s’appelait David Bowie. »
Le funk reprend ensuite ses droits avec You Can’t Get What You Want (Till You Know What You Want), extrait de Body and Soul. L’occasion d’apprécier une dernière fois le travail collectif de cette formation, capable de passer d’un registre à l’autre avec une facilité déconcertante.

Joe Jackson fait alors applaudir une nouvelle fois ses musiciens. Avant de conclure, il remercie le public, qui a pourtant manqué de chaleur ce soir au Radiant : « Merci beaucoup de nous soutenir. Et merci de soutenir la musique live. »
Mais Joe Jackson n’a pas encore dit son dernier mot. Ses quatre partenaires quittent la scène. Il se retrouve seul au piano, comme au début de la soirée, pour Home Town, extrait de Big World (1986), avec cette voix qu’on espère entendre longtemps résonner dans nos têtes.
De ce concert, on retiendra la voix intacte de Joe Jackson, sa virtuosité au piano et l’excellent travail de ses quatre musiciens. Mais aussi ce chanteur souriant, parfois incapable de retenir un fou rire, prenant le temps de raconter ses chansons dans un français approximatif. À 72 ans, le Britannique continue de défendre ses nouvelles compositions avec autant de conviction que ses classiques. Et après près de cinquante ans de carrière, il semble toujours prendre autant de plaisir à jouer.
Photos : Kymmo Photographies
