
De Memphis à La Nouvelle-Orléans, le photographe Pierre Grasset est parti sur les routes du blues, de Beale Street au Mississippi puis à la Louisiane. Avec The Blue Devil’s, Idées noires, musique bleue, il signe un carnet de voyage de 204 pages où les rencontres, les paysages et la photographie racontent une musique toujours bien vivante dans le vieux Sud américain.
Le titre donne une première clé. Les « blue devils », littéralement les « diables bleus », désignent ces idées noires auxquelles le blues doit son nom. Pierre Grasset en fait le point de départ d’un voyage qui ne cherche pas seulement les traces de Robert Johnson, B.B. King, Elvis Presley ou Muddy Waters. Ce qui l’intéresse, c’est ce qui reste aujourd’hui de cette histoire, dans les lieux, les visages et chez ceux qui continuent à jouer cette musique.
Blues Actu a voulu lui donner largement la parole. À partir des questions préparées par Cédric Vernet, Tibo Degraeuwe l’a rencontré pour revenir sur la naissance du projet, ses quinze jours sur les routes du Sud et les rencontres qui l’ont marqué. Plus qu’une présentation du livre, cet entretien offre un témoignage exceptionnel du voyage de Pierre Grasset au cœur de l’Amérique du blues, de Memphis au Mississippi jusqu’à la Louisiane.
🎥 Face Caméra : Pierre Grasset raconte son Amérique du blues
Au départ, un imprévu …
L’histoire commence loin du Mississippi. En 2022, Pierre Grasset doit embarquer avec SOS Méditerranée pour réaliser un reportage. Le départ est annulé au dernier moment et le photographe se retrouve avec du temps devant lui, dans une période qu’il décrit comme délicate. Plutôt que de rester sur cet échec, il repart d’une passion qui l’accompagne depuis toujours : la musique.
« Je n’avais pas du tout envie de rester sur quelque chose de négatif. Je me suis dit : je vais trouver un sujet qui me tient à cœur, la musique. J’adore la musique, depuis toujours, c’est un des trucs les plus importants pour moi. » Dans sa voiture, il allume l’autoradio et tombe sur les Black Pumas. « J’ai eu comme une espèce de révélation. Je me suis dit : je vais partir à La Nouvelle-Orléans et je vais faire un reportage sur le blues. Il se trouve que le berceau du blues, c’est plutôt vers Memphis et dans le Mississippi. Le lendemain, j’ai acheté mes billets d’avion et je suis parti quinze jours après. »
Le projet devient ce qu’il décrit dans le livre comme « un carnet de voyage intime avec le blues ». The Blue Devil’s mêle ainsi photographies, récit à la première personne, rencontres et détours sur les routes du vieux Sud.
De Memphis à Clarksdale, au cœur du Delta blues
Le voyage commence à Memphis, sur Beale Street. Pierre Grasset connaît les pièges des lieux devenus des attractions touristiques et craint une version reconstituée du blues. Il découvre l’inverse. « Je suis allé dans des zones touristiques où on te dit que c’est la rue du blues et où, très vite, tu peux avoir des choses un peu fake de partout. Il se trouve que là-bas, c’est vraiment du blues vivant. »
Ce qui le frappe surtout, ce sont ces musiciens qui jouent pendant des heures, parfois devant quelques personnes seulement. « Tu as des groupes qui font des sets qui durent au moins huit heures tous les jours. Pour moi, ce sont des ouvriers de la musique. Quand ils montent sur scène, ils ont beau avoir dix personnes devant eux, ils jouent comme si leur vie en dépendait. Musicalement, j’avais rarement vu un truc aussi puissant. »
La réalité économique est beaucoup plus fragile. Les musiciens vivent largement des pourboires du public. Pour Pierre Grasset, le contraste dit quelque chose d’essentiel de cette musique : « Quand tu sais qu’ils sont sept ou huit sur scène et qu’ils vont se partager le maigre butin qu’il y a dans le seau, tout ça pour huit heures de concert… Il y a quelque chose qui bat en eux. C’est vital. C’est ta vie qui se joue sur scène. »
Memphis permet aussi de remonter l’histoire, du Lorraine Motel et du National Civil Rights Museum à Sun Studio et Stax. Mais le livre change de dimension lorsque le photographe quitte la ville. Sur la route 61, les grandes artères laissent place aux champs de coton, aux maisons isolées et aux petites villes du Mississippi. « Tu traverses des immensités et tout est vide. »
À Clarksdale, berceau mythique du Delta blues, Pierre Grasset rencontre notamment Mississippi Marshall, pour qui « le blues est un mode de vie, une passion, la vérité », puis Lucious Spiller au Red’s. Il passe aussi par le Crossroads associé à Robert Johnson et à son pacte avec le diable. Les mythes sont là, mais son appareil s’intéresse surtout au Mississippi d’aujourd’hui.

Photographier le blues, une musique que l’on ne voit pas
Le projet pose une question évidente : comment photographier la musique ? Pierre Grasset choisit d’en saisir les effets sur les corps et les visages. « Drôle de sujet pour un photographe de s’intéresser à quelque chose d’aussi intangible et immatériel que le son ou la musique. Je mettrais d’ailleurs la musique au-dessus de tous les autres arts, y compris la photographie. »
Pour expliquer sa démarche, il compare le son au vent : « Le vent, on ne peut pas le matérialiser. La seule chose que tu peux matérialiser, c’est l’effet du vent sur les choses. Je me suis intéressé aux grimaces que les musiciens faisaient quand ils jouaient, parce qu’ils étaient vraiment en train de vivre ce qu’ils jouaient. Et aussi à la façon de remuer du public. Tu vois le son à travers ce qu’il provoque chez les gens. »
Cette approche rejoint son travail de photographie sociale et documentaire. Son sujet dépasse le concert : ce sont aussi les lieux, les conditions de vie et l’histoire qui ont fait naître le blues.
Teddy’s Juke Joint, une rencontre au cœur de la Louisiane
Parmi toutes les rencontres du voyage, celle de Teddy occupe une place à part. À Zachary, près de Baton Rouge, le GPS de Pierre Grasset l’envoie sur une piste plongée dans le noir. « Franchement, j’ai eu peur. Je ne savais pas où j’allais. J’ai fait 200 mètres dans la forêt pour arriver à un truc qui ressemble le plus à une baraque abandonnée. Sauf qu’en fait, à l’intérieur de cette baraque, il y a un club de blues. »
Le Teddy’s Juke Joint fonctionne avec presque rien : une vingtaine de personnes dans la salle, six musiciens et quelques clients qui mangent sur place. Lorsque le concert commence, Teddy ne reste pourtant pas derrière son comptoir. « Il a sa chaise à bascule en bois qu’il vient mettre devant le groupe. C’est le patron. Et lui, il n’est pas question qu’il loupe une demi-seconde du concert. C’est là où on voit la beauté du geste. »
À l’entracte, Teddy passe des instrumentaux de standards du blues puis prend le micro. « Là, j’ai vraiment eu la sensation de vivre le blues. Pas d’observer, de voir ou d’être spectateur de blues. Là, je vivais ça. Pour moi, cette musique est vraiment une musique vivante. C’est toute une civilisation qu’il y a autour. Ce n’est pas simplement un concert, c’est un mode de vie. »
Le souvenir reste l’un des plus forts de son voyage : « Ce gars m’a vraiment touché au plus profond. Tu te rends compte qu’il n’y a que des passionnés qui peuvent vivre de cette façon-là. Rien que pour lui, j’aurais pu faire ce voyage. » Ce soir-là, Sam Joyner joue sur scène. Il décrit le blues comme un « médicament musical pour l’esprit et le corps ».

Le blues, une musique inséparable du Mississippi
Plus Pierre Grasset avance dans le Mississippi, plus son sujet s’élargit. Le blues ne peut pas être séparé du territoire qui l’a fait naître, ni de son histoire sociale et raciale. « Ce qui m’a intéressé dans le blues, c’est tout ce que ça a généré au niveau civilisation. Parce que ce n’est pas pour rien que le blues est né là-bas. Quand tu y es, tu le comprends. »
Il poursuit : « Pour moi, le blues, ce n’est pas uniquement la musique, c’est le lieu où c’est né. Bien sûr que je suis allé dans les clubs, mais je suis surtout allé dans les endroits dont on parle dans les chansons de blues. À travers leurs chansons, ils racontaient la vie qu’ils menaient dans ce vieux Sud des États-Unis. »
Son regard se porte aussi sur les fractures raciales qui traversent encore cette partie du pays. Il dit avoir été frappé par le paradoxe d’une société marquée par le racisme tout en étant profondément nourrie par la culture afro-américaine. « Comment tu expliques que tu as un racisme anti-Noir extrêmement profondément ancré dans les relations, mais que ce soit cette population qui te nourrisse spirituellement et dans la nourriture ? Comment tu peux prendre du plaisir par les mains et par la voix de ces personnes que, par ailleurs, tu dénigres autant ? Pour moi, le blues raconte aussi ce paradoxe-là. »
De Lafayette à La Nouvelle-Orléans
The Blue Devil’s ne s’arrête pas aux formes traditionnelles du blues. À Lafayette, Pierre Grasset tombe presque par hasard sur les tournages de clips de BlowaBagJay puis de GT Ransom. Le détour par le hip-hop prolonge finalement la même recherche : observer les nouvelles formes prises par la parole musicale afro-américaine.
La dernière grande étape conduit à La Nouvelle-Orléans, après plus de 1 500 kilomètres de route. Sur Frenchmen Street, les guitares laissent davantage de place aux cuivres et aux brass bands. La « second line », héritée des processions funéraires, raconte à sa manière le même mouvement que le blues : partir du deuil et de la douleur pour aller vers la danse et la fête.
Transformer les malheurs en beauté
Au fond, c’est peut-être le fil rouge du livre. Dans son introduction, Pierre Grasset reprend cette phrase : « Cette musique guérit tous les malheurs du monde parce qu’elle les transforme en beauté. » Une idée qui rejoint sa propre conception du blues et de la photographie.
« Les malheurs du monde, quand tu es photographe, ça m’intéresse. Ce sont les gens qui souffrent parce que j’ai envie de mettre leur souffrance en lumière. Et pour moi, le blues a ce côté totalement poétique où, en exprimant les choses de façon triste, tu les transformes en quelque chose d’extrêmement joyeux et de beau. C’est comment tu conjures tout ce qui est moche dans notre monde grâce à cette musique qui le transforme en beauté. »
Pour lui, c’est aussi ce qui donne au blues sa portée universelle : « Cette musique, que tu la fasses écouter à n’importe qui dans le monde, elle te touche droit au cœur. Elle est chargée de cette volonté de transformation, de transformer tout ce qui est de la merde en quelque chose d’éminemment beau. »

The Blue Devil’s, le livre de Pierre Grasset
Portraits, scènes de concerts, façades fatiguées, routes désertes, bars, églises ou simples passants : The Blue Devil’s photographie autant le décor du blues que ceux qui le font vivre. Certaines pages sont presque silencieuses, d’autres mêlent plusieurs images, quelques lignes de texte ou des annotations manuscrites. Le livre conserve ainsi la forme d’un carnet de route plutôt que celle d’un ouvrage historique classique.
Les dernières pages proposent une bande-son où Charley Patton, Bessie Smith, Robert Johnson, John Lee Hooker, Big Mama Thornton, Muddy Waters, Son House, Nina Simone ou B.B. King côtoient Fantastic Negrito, Leon Bridges et Vieux Farka Touré.
Faute d’avoir trouvé un éditeur, Pierre Grasset a finalement publié lui-même The Blue Devil’s. « J’ai frappé à pas mal de portes, mais je crois qu’aujourd’hui celles de l’édition sont plutôt fermées. Ce n’est pas toujours simple et il y a eu de gros moments de découragement. Finalement, je l’ai édité moi-même. »
Au bout du voyage, une conviction domine : le blues n’est pas seulement une musique dont on visite les lieux historiques. Il reste une musique vivante, inséparable d’un territoire, d’une histoire et de ceux qui y vivent. C’est précisément ce que Pierre Grasset a choisi de mettre en images.
Écouter la bande originale de The Blue Devil’s
Le voyage de Pierre Grasset a aussi sa bande-son. De Robert Johnson à Muddy Waters, de Bessie Smith à Nina Simone, retrouvez sur Deezer les 56 titres qui accompagnent The Blue Devil’s et prolongent en musique les routes parcourues dans le livre.
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The Blue Devil’s, Idées noires, musique bleue
· Pierre Grasset
204 pages · 35 € · Autoédition
Le livre est disponible directement auprès de Pierre Grasset, qui vous indiquera les modalités de commande, de règlement et d’envoi.
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