Alain Giroux et Jean-Louis Mahjun en interview

Il y a des trésors qui dorment parfois trop longtemps. Blues Actu a décidé de les réveiller ! Tout l’été 2025, nous publions des interviews inédites, issues de nos archives.

Pendant de nombreuses années, le duo Alain Giroux et Jean-Louis Mahjun fut totalement inséparable, parcourant les scènes européennes avec fougue et énergie. Et pourtant, Blues Actu les avait séparés pour réaliser, à quelques années d’intervalle, deux interviews distinctes que nous ressortons aujourd’hui de nos archives. Deux témoignages rares et émouvants sur un duo iconique !

Vous découvrirez (ou redécouvrirez) tout d’abord l’interview d’Alain Giroux, une figure majeure du blues acoustique français. Guitariste sensible et passeur d’émotions, il était à la fois pédagogue et infatigable homme de scène. Cette rencontre date de février 2001 à l’occasion de la sortie de l’album Jail of Love. Alain Giroux est mort le 8 novembre 2018 à Montélimar dans la Drôme. Il avait entamé depuis quelques années un nouveau duo avec l’harmoniciste Jean-Marc Hénaux.

Puis, Jean-Louis Mahjun, reçu en 2005 alors que le groupe revenait d’Espagne avec un album live dans les poches ! Two for the Show était alors leur premier album live et proposait une musique à l’état pur, un blues épuré et sans fioriture…

Une interview croisé qui nous rappelle à quel point ce duo était un monument du blues français.

🎙️ Alain Giroux en interview (Février 2001)

Sur le premier disque, nous étions uniquement tous les deux, violon et guitare, comme en concert. Sur le deuxième, nous avions invité quelques musiciens, notamment Denis Benarrosh aux percussions et Didier Roussin, aujourd’hui disparu. Pour ce troisième album, nous avons eu envie d’aller encore un peu plus loin. Comme en concert, notre base, c’est le blues. Mais dans tous les pays du monde, il existe des musiques qui correspondent à l’esprit du blues : la musique tzigane, le flamenco, le fado, la musique irlandaise… À chaque fois que les gens ont des peines ou des joies à exprimer, il y a une musique qui les accompagne.

Sur Jail Of Love, il n’y a que Jean-Louis et moi, mais nous nous sommes fait plaisir en ajoutant des machines et des arrangements à des morceaux que nous avons l’habitude de jouer en duo. Par exemple, il y a un tango sur l’album, parce que j’adore en jouer à la guitare. On s’est amusés à y mettre des percussions et des sonorités un peu disco. C’était un clin d’œil qui nous a bien fait rire.

Le prochain album, prévu pour cette année, sera un live. Cela marquera la fin de notre cycle de recherche sonore et un retour au duo.


« Je n’ai jamais été un intégriste du blues »


Tout à fait. Je n’ai jamais été un intégriste du blues. Certains pensent que le blues ne peut être joué que par certains types de musiciens, mais c’est une idée complètement dépassée. De grands guitaristes noirs américains de blues partagent ce point de vue.

Dans notre musique, il n’y a pas que du blues, mais on essaye de transmettre une émotion qui en est très proche.

Un homme avec des cheveux gris discute dans un studio de radio, parlant dans un microphone bleu, tandis qu'un autre homme écoute attentivement à côté de lui.
Alain Giroux et Cédric Vernet, en 2001, dans les studios de Radio BLV

J’ai commencé la guitare à 15 ans. Comme beaucoup, je jouais des accords de Brassens. Un jour, le père d’un ami m’a fait écouter un disque où un bluesman jouait seul à la guitare. Je connaissais un peu le blues car mes parents m’avaient offert un coffret où figurait un morceau de Lonnie Johnson. Ça m’avait interpellé, mais je trouvais ça compliqué, car il y avait un orchestre derrière. Là, le bluesman en question était Big Bill Broonzy. Il jouait seul. Ça m’a bouleversé. J’ai su que c’était cette musique que je voulais jouer.

Le père de mon ami était un passionné et possédait une centaine de disques de blues. J’ai écouté tout ça pour comprendre comment ces musiciens jouaient. Ensuite, je suis monté à Paris. J’y ai rencontré Ralph McTell, avec qui j’ai fait la manche plusieurs mois. Je me suis formé en essayant de reproduire ce que j’entendais, pas forcément note à note, sauf pour certains comme Lonnie Johnson. Ce qui m’intéressait, c’était surtout de capter l’esprit et le style.

Lonnie Johnson, Blind Willie McTell, Tampa Red… Et surtout, au début, Big Bill Broonzy et Blind Blake. Mais en réalité, tous les guitaristes, même les moins connus, ont quelque chose d’unique et intéressant à écouter.

Une pochette de CD de l'album 'Jail of Love' de Giroux Mahjun, signée par les artistes.
L’album Jail of Love est sorti en 1999.

Je suis parti d’un riff de guitare de quatre ou cinq notes, inspiré de J.B. Lenoir, puis j’ai développé cette phrase musicale. Avec Jean-Louis, on travaille presque toujours de la même manière : je propose les arrangements de guitare, j’enregistre, et Jean-Louis pose un violon témoin. Ensuite, on habille la chanson avec paroles, violon, percussions et chorus. Sur ce disque, on a aussi repris des morceaux qu’on aime.


« On joue, tu me suis. »


Je connaissais déjà Jean-Louis de réputation. Nous avions un ami commun, Cyril Lefèvre, excellent joueur de guitare hawaïenne. Un jour, je jouais à l’Utopia, un club parisien très fréquenté par les bluesmen. Jean-Louis est venu l’après-midi avec son violon, je lui ai proposé de faire un bœuf le soir même. Il a accepté, et dès notre première rencontre, ça a super bien marché.

On s’est donc dit qu’on allait continuer. Pour notre premier concert ensemble à l’Utopia, on n’a même pas répété. Je lui ai juste dit une demi-heure avant : « On joue, tu me suis. » Et depuis 12 ans, on n’a jamais eu besoin de répéter.

Avec un duo, il y a beaucoup de place pour l’improvisation et les surprises. On fonctionne un peu comme un duo de clowns : je suis le clown blanc, il est l’Auguste. Il fait le spectacle avec ses instruments, et moi je soutiens au chant, aux contre-chants, aux chorus… J’ai beaucoup de boulot avec lui !

Oui, complètement. Ce qui est bien, c’est qu’on vient d’univers différents : moi du blues et du folk, lui plutôt du rock. Mais cette différence crée une complémentarité.

Et surtout, on s’est toujours amusés à jouer ensemble, et le public le sent.

Fin des années 60, j’étais à Paris pour mes études et je continuais à jouer de la guitare. À cette époque, de nombreux folk clubs ouvraient à Paris. Bill Deraime a lancé le TMS (Traditional Mountain Sound), où se retrouvaient des musiciens comme Jean-Jacques Milteau, Gabriel Yacoub, Chris Lancry…

On a monté un des premiers jug bands avec Milteau, Bill et sa femme Florentine, Laurent Gérôme… On jouait surtout dans des clubs de jazz traditionnel, et ça marchait fort. Un disque est sorti en 1971. Après un ou deux ans de tournée, le groupe s’est dissous.

J’ai ensuite tourné en solo, puis en duo avec Jean-Jacques Milteau pendant dix ans à travers l’Europe. On s’est séparés car nos chemins divergeaient, mais on est restés amis. Ensuite, j’ai joué avec Cyril Lefèvre, puis j’ai rencontré Jean-Louis en 1990, avec qui je fais maintenant 90 % de mes concerts.

Oui, mais ce n’est pas facile. Soit on perce après dix ans de galères, soit on est un génie et ça va plus vite. Le problème, c’est que pour être connu, il faut jouer, et pour jouer, il faut être connu !

Certains jeunes, comme Nawfel, impressionnent par leur technique dès 14 ans, mais il faut voir s’ils tiennent sur la durée.

En général, vivre du blues n’est pas simple. Milteau y est arrivé, car il est très doué et a su saisir les bonnes opportunités, comme accompagner Eddy Mitchell.

Pour vivre de sa musique, il faut toucher à tout : studio, scène, groupe, maisons de disques… Il faut être très bon, c’est long et difficile.

Personnellement, j’ai eu un bon boulot à côté, ce qui m’a permis de ne faire musicalement que ce qui me plaisait. C’est ce que je conseille aux jeunes musiciens : avoir une autre activité pour vivre.

Oui, complètement. Il y a beaucoup plus de guitaristes que d’harmonicistes. Il faut des années de pratique et un style personnel très affirmé pour sortir du lot. Ce n’est pas évident.

Le folk a connu un creux dans les années 90, mais le blues a toujours tenu bon. C’est une musique conviviale, parfaite pour les bars, les clubs.

Sur scène, les gens veulent entendre des musiciens qui jouent vraiment.

Même si nous ne jouons pas unplugged (Jean-Louis joue sur instruments électriques et moi sur guitare jazz), le retour de l’acoustique est réel. Des artistes comme Hans Olson ou John Hammond continuent. Le public est là, donc ça peut durer.

Oui, je suis d’accord. Jouer seul, c’est un vrai défi. Il faut des tripes et de la technique pour faire passer une émotion. J’ai toujours aimé ça. C’est dur mais gratifiant. À l’origine, les bluesmen jouaient seuls.

Un homme parlant dans un studio de radio avec un microphone devant lui, tandis qu'un autre homme l'écoute et prend des notes.
Alain Giroux et Cédric Vernet, en 2001, dans les studios de Radio BLV

C’est une très bonne chose. J’ai bien vécu le mouvement folk et le retour des musiques régionales. Ça permet aux gens de retrouver une identité. Je suis favorable au retour des musiques traditionnelles de tous horizons : il y a tant à découvrir.

J’écoute la variété à la radio, mais rien ne m’attire vraiment. J’aime bien Arno, un peu à la Tom Waits. J’apprécie aussi des groupes comme Debout Sur Le Zinc, qui mélangent irlandais, country, festif breton…

Sinon, j’écoute beaucoup de jazz, de classique, de rock. Il faut s’ouvrir à tout pour nourrir sa créativité. Rester enfermé dans un style, c’est tourner en rond.

On est allé au bout d’une démarche : enrichir notre duo. L’album ne reflète pas exactement ce qu’on fait sur scène, où on reste en duo guitare/violon. Peut-être qu’on jouera un jour avec un percussionniste, mais pas un batteur. On suit nos envies.

Nous avons une série de concerts prévus, notamment une tournée en Espagne, que nous allons enregistrer. À la rentrée, nous sortirons un album live chez Last Call Records. Ce sera un retour au duo pur.


🎙️ Jean-Louis Mahjun en interview (Janvier 2005)

Non, je ne pense pas. C’est tout bêtement parce que, depuis 15 ans qu’on joue ensemble, on a fait pas mal de concerts en Espagne et ça marche très bien. On est plus prophètes là-bas que dans son propre pays, comme toujours ! On nous a donc proposé d’enregistrer un album live en Espagne, ce dont j’avais envie depuis longtemps.

Une image en noir et blanc des musiciens Alain Giroux et Jean-Louis Mahjun en train de jouer de la guitare et du violon sur scène.
L’album Two for the Show est sorti en 2004.

Je voulais surtout ne plus avoir à expliquer aux gens qui voulaient retrouver ce qu’ils avaient entendu en concert que certains albums, comme Jail of Love dont vous venez de parler, ont été arrangés avec des ordinateurs. Avec cet album Two for the Show, je vais enfin pouvoir dire aux gens : voilà, c’est vraiment ce que vous venez de voir sur scène… à un détail près, il n’y a pas l’image !

Ce n’est pas du tout une privation. Il suffit d’avoir vu le concert Giroux / Mahjun pour savoir que j’ai beaucoup de mal à me tenir tranquille sur scène. Au niveau des recherches de sons, avec quelques effets de guitariste, on arrive déjà à bien se régaler. Je prends un grand pied sur scène à faire des sons pas très classiques dans le blues !


« À défaut de savoir lire la musique, je sais l’écouter »


Oui, c’est vrai, c’est un vieux couple [rires]. On n’a jamais répété, je pense que c’est pour ça qu’on ne s’est pas lassés. On a toujours joué ensemble sur scène. Quand j’ai rencontré Alain Giroux, c’était déjà une encyclopédie du blues ! Lorsqu’on est arrivés la première fois ensemble en concert, il me disait dans le creux de l’oreille entre deux morceaux : “blues en do !”, “boogie en mi !”, “ternaire en la !” et on partait comme ça ! Il se trouve que je suis une espèce d’éponge à vibrations et que j’ai une très bonne oreille musicale. À défaut de savoir lire la musique, je sais l’écouter et je joue comme si je connaissais le morceau, ce qui est, bien sûr, un mensonge éhonté la plupart du temps !

Portrait d'un musicien jouant du violon, concentré et en pleine performance, avec un éclairage doux sur son visage.

Oui, d’ailleurs je me demande bien ce que je vais pouvoir trouver encore comme nouvelle blague autour du chiffre 2 et du thème du duo. Je pense qu’on va peut-être arrêter, on a fait le tour de la question ! [rires]


« Hendrix, c’était LA révélation pour moi »


Oui, tout à fait. Au moment où j’ai commencé le violon, dans le deuxième disque du groupe Mahjun, c’était l’époque où j’écoutais Hendrix tous les soirs. C’était LA révélation pour moi, the big revelation !

C’est tout bête : j’avais en discothèque un groupe anglais qui s’appelait High Tide avec un violoniste dedans, et ça m’avait beaucoup plu. Comme j’avais joué un peu d’harmonica et de violon quand j’étais tout pitchoune, je me suis dit que ça serait trop bien de faire ça. J’ai acheté un vieux violon tout pourri, j’ai mis un micro bricolé puis j’ai essayé ça sur un ou deux titres. À l’époque, j’ai même rencontré des violonistes pour trouver quelqu’un qui vienne dans le groupe, mais je n’ai trouvé personne qui fasse quelque chose d’assez rock. J’avais aussi écouté un groupe qui s’appelait Flock, dans lequel Jerry Goodman jouait du violon électronique. Ça m’a aussi donné envie de le faire.

L’idée, c’est vraiment de partir d’un instrument – le violon ou la mandoline – qui n’est pas fait pour jouer du blues ou du rock et de le “traficoter”. Tous les guitaristes ont dû se douter que j’avais une pédale avec un poil de distorsion. Tout le reste ensuite, c’est dans les mains. Il faut savoir faire du tapping, du pulling off, ce sont des techniques de guitare. La main droite, c’est du médiator.

Pour ce qui est du violon, c’est tout ce qui me plaît dans cet instrument. Chaque fois que je craque sur un morceau, c’est toujours sur un air irlandais, tzigane… Quand j’étais guitariste, à 18-19 ans, j’avais déjà une dizaine de disques de Django Reinhardt. Il y avait un violoniste, un certain Stéphane Grappelli, mais je n’y faisais pas tellement attention car j’étais branché sur la guitare. Pour le reste, c’est Alain Giroux lui-même qui s’est amusé à jouer La Cumparsita à la guitare ou ce truc russe bien connu [il chante] qui a été interprété par Aznavour. Il avait donc lui aussi envie de sortir du blues vraiment traditionnel.

Franchement, je n’ai pas d’idée précise sur ce que je pourrais avoir envie de faire. Je viens de faire l’enregistrement d’un disque d’Alain qui sortira bientôt. C’est un disque scolastique puisque vous savez qu’il a déjà réalisé 4 ou 5 méthodes de guitare. Là, il vient de créer une nouvelle méthode, mais il faut vraiment toucher sa bille car c’est pointu ! Ce sont des thèmes de jazz comme Over the Rainbow ou Petite Fleur qu’il joue en guitare picking. On a fait l’enregistrement chez moi en numérique. Quant à moi, j’ai une ou deux idées. Curieusement, j’aimerais bien faire un disque de New Orleans avec des cuivres. Je me suis aperçu que c’était très agréable à cause du ragtime. J’en joue pas mal avec Alain, ainsi que des titres comme St Louis Blues, des standards que j’ai joués quand j’étais contrebassiste dans des groupes de jazz. C’est bien à jouer au violon à condition de s’accorder comme les cuivres. C’est une idée comme ça qui me trotte dans la tête !

Musicien jouant du violon sur scène, vêtu d'une chemise colorée, concentré et en pleine performance musicale.

J’ai déjà eu ça dans mon groupe en tant que chanteur et on se régalait bien. Le violon et les cuivres se mélangent assez bien, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer. C’est plus dur à écrire car il faut toujours savoir ce que tu vas mettre en fondamental. Si la note la plus aiguë va être le sax ou le violon, ça peut tout changer.

Je rencontre pas mal de jeunes musiciens dans les bars où on joue. Je remarque qu’il y a quelque temps, on s’est mis à être étonnés de voir des jeunes gens de 12 à 15 ans qui jouaient vachement bien, techniquement, de la guitare. Il y avait “le petit génie” de ceci, “le petit génie” de cela… Ceci dit, un gosse qui commençait à jouer d’un instrument à 6 ans – ce qui est courant dans la musique classique – jouait très bien à 12 ou 15 ans ! La seule différence, c’est qu’il jouait du blues ou du rock, alors qu’on n’était pas habitués à cette idée-là. On en est un petit peu sortis par la bonne porte : on ne se contente plus de dire “il est jeune et il a de la technique”, on attend d’en trouver – et il y en a – qui ont l’inspiration qui va avec.

🎶 Ecoutez l’album « Two for the show » sur Spotify

par Cédric Vernet

Président et rédacteur en chef de Blues Actu

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