Patrick Verbeke « J’ai fait des expériences parfois heureuses, parfois plus difficiles, mais j’en suis très content »

Drôle d’animal ce Bec Vert ! Héraut parmi les pionniers qui ont ouvert la brèche du blues français, Patrick Verbeke est avant tout un homme de passion mettant ses nombreux talents au service de cette musique des sens et de l’émotion, tour à tour musicien, chanteur, compositeur, homme de scène, de radio, écrivain, conteur, conférencier, ou tout à la fois ! 30 ans de carrière et l’âme troublée, l’esprit serein et lucide, le coeur un peu meurtri par les affres de la vie, mais prêt à rebondir avec ce magnifique double album signé chez Dixiefrog, consacrant en quelque sorte le bilan d’une vie extrêmement fertile. Le moment de faire le point…

Comment arrive-t-on à capturer un Verbeke vivant ?
Justement pas facilement ! Cela fait des années qu’on me proposait d’enregistrer un Live et je refusais l’obstacle. Je suis peut-être un peu trop perfectionniste mais il y a toujours des petites erreurs qui passent bien en concert mais plus difficilement sur disque. Et puis l’opportunité m’en a été donnée lors d’une série de 5 concerts au Méridien à Paris avec une belle équipe de techniciens. Je me suis dit que ce serait bien le diable si je ne trouvais pas une bonne version pour chacun des titres que j’avais choisis !

Et puis je voulais profiter de ce disque pour marquer un bilan puisque cela fait 30 ans que je suis musicien disons ‘officiel’, avec bulletins de paie et sécu ! Pour le titre de cet album, c’est un clin d’œil, un titre emprunté, souvenez-vous, à un album des années 70 de Johnny Winter, ‘Captured Lived’. Cela m’avait marqué !

Ce double album est en fait découpé en 3 parties : des standards de blues, des compositions et des extraits de ton émission de radio « De quoi J’Vais m’Plaindre ». Comme un échantillon de toi ?
C’est vrai ! Les vieux blues essentiels pour moi, mes compositions et cette émission que j’ai tant aimé faire. C’est exactement ça !

Pourquoi cette volonté, cet engagement dans le blues tout au long de ta vie ?
Oui c’est vrai, c’est presque du militantisme. C’est la musique qui m’a nourri, qui m’a aidé à vivre et même sorti des mauvais pas. Dans ces moments là, il y a aussi l’amitié, l’amour mais il y a le blues, musique par excellence faite pour guérir. C’est pourquoi il a été créé. Luther Allison se qualifiait d’ailleurs lui-même de ‘Soul Fixer’ (le réparateur d’âme). C’est, pour moi, la plus belle musique du monde mais c’est aussi une façon de vivre, une philosophie, un état d’esprit.

Et les rencontres ?
La première, ça a été Memphis Slim. J’étais très jeune et je l’ai vu en concert. Cela m’a donné immédiatement envie de jouer d’un instrument. Je ne savais pas lequel ; d’abord cela a été la batterie puis finalement la guitare. Dix ans après, j’ai retrouvé Memphis Slim dans un studio et il m’a demandé de l’accompagner, alors là c’était une joie totale.

Il y a eu évidemment Luther Allison, une rencontre fondamentale, mais il y a plein de gens, par exemple Tommy Castro, John Hammond, un grand frère en quelque sorte, toujours attentif à ce que je fais.

 

Et le blues en français, c’est venu comment ?
Plusieurs étapes. D’abord avec mon pote Benoit Blue Boy qui a été l’un des tout premiers fin 70, avec Bill Deraime, à écrire le blues en français. Je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison que je ne m’y jette pas et que je n’essaie pas. J’avais envie de transposer, de faire comprendre ce que disent les paroles de blues en anglais. Le blues c’est aussi des paroles, et souvent pleines de poésie. Les amateurs de blues prennent souvent les paroles en anglais comme des sons, pas comme des textes, et c’est dommage car ils en ratent la moitié. Tu ne peux pas savoir la truculence des paroles des bluesmen, les sous-entendus ; ils peuvent raconter une histoire triste en rigolant ou l’inverse, et j’ai voulu avec mes modestes moyens montrer un peu tout ça dans une langue que les gens pouvaient comprendre.

En Louisiane j’ai découvert d’autres gens qui faisaient la même chose, sans se poser de questions, parfaitement naturels. Du coup je me suis dit que j’étais dans le bon chemin. Luther Allison m’a toujours encouragé à chanter dans ma langue maternelle. On est là avant tout pour raconter des histoires, des sentiments et tu n’arriveras jamais à avoir autant d’acuité, de feeling que dans ta langue maternelle.

Tu as même réussi à faire chanter Luther Allison en français, et ce moment est gravé sur ce nouvel album !
Oui je suis très fier d’avoir réussi cet exploit. Et en plus, il a joué en acoustique pour la première fois depuis 25 ans ! On a même ensuite fait une dizaine de dates ensemble en acoustique pour prolonger. Le blues francophone me passionne de plus en plus, et encore plus depuis mes rencontres avec le blues cajun et aussi acadien. Leur credo c’est « laisse le bon temps rouler » c’est-à-dire que c’est une manière de vivre aussi. Le blues ça concerne tous les moments de la vie, même culinaires …

Ah bon ?
Ben oui, tiens prends les plats de la Louisiane, jambalaya, gumbo, et bien le blues c’est comme un plat fait avec plein de petites choses, diverses et épicées, qu’on met ensemble et qui au bout forme une espèce de fumet délicieux !

Si le blues t’a supporté tout au long de ta vie, toi-même tu l’as porté aussi. Il y a les disques mais il y a eu aussi l’émission de radio, une exposition itinérante, un conte pour enfants, un label… Tu as exploité toutes les formes modernes pour faire connaître le blues…
Oui c’est vrai, je dirais que je les ai explorées plutôt qu’exploitées. J’ai fait des expériences parfois heureuses, parfois plus difficiles, mais j’en suis très content. J’ai tenté de les porter sur mes frêles épaules, peut-être aussi en allant trop loin, en en faisant trop mais je ne regrette pas.

L’expérience qui m’a un peu attristé, c’est celle du label Magic Blues. On avait beaucoup d’espoir. Mais les rudes lois du marché… Avec l’émission de radio, j’avais l’opportunité de faire découvrir de jeunes artistes, et quand elle s’est arrêtée, il y a eu comme un manque. Je continuais à recevoir les CDs des formations et je ne savais quoi en faire, alors je me suis dit que ce serait bien de monter un label pour les découvrir. D’abord ce fut une compilation « Hexagone Blues » (Dixiefrog) avec plein de jeunes artistes mais elle est passée complètement inaperçue. Bon ! Ensuite il y a eu Karim Albert Kook, et d’autres albums et je me suis retrouvé dans un monde que je ne connaissais pas vraiment, moi je n’avais que ma bonne volonté alors qu’il fallait du fric et faire du business.

Aujourd’hui cela semble vraiment plus dur, pour tout le monde, et c’est presque paradoxal au moment où il y a de plus en plus d’artistes de blues en France. Je ne sais pas d’où cela vient exactement : piraterie, effets comportementaux, musique jetable… mais c’est dur.

On sent que cette émission que tu as faite pendant quelques années sur Europe 1 a été un grand moment pour toi et qu’elle t’a beaucoup marquée dans ta carrière musicale
Ah oui complètement et d’ailleurs j’ai toujours le regret que ce soit arrêté. J’aimerais refaire une émission où je pourrais recevoir des gens mais je n’arrive pas à convaincre un grand média.

Et par le biais d’une web radio ?
Oui, j’écoute ces modules blues sur le web, notamment aux Etats-Unis et j’ai pensé faire ça aussi, mais finalement ce n’est pas si simple ! Et puis, il y a plein d’émissions blues en France qui se sont développées, c’est superbe, donc c’est bien ainsi.

Quand tu as contribué à lancer le blues en France, imaginais-tu qu’il arrive là où il y en est maintenant ?
Quand on lance quelque chose, on ne sait pas toujours où ça va arriver !!! Quand je vois tous ces groupes nouveaux, je me dis que c’est tant mieux, et même s’ils jouent pour un public restreint, c’est tout de même mieux que rien, c’est toujours ça de pris. J’aurais espéré que cela ouvre plus de portes et j’ai l’impression en ce moment que ce sont plutôt des portes qui se ferment…Les lieux par exemple, qui se transforment pour ouvrir sur des musiques dites actuelles. Ok le blues n’est pas une musique dite actuelle car plus ancien, encore qu’il est bien vivant, mais il a toujours eu ses ‘up & down’, ses vagues et a su se régénérer

Ne crois-tu pas que certaines expériences comme le Nu Blues ou le World-blues, permettront au blues de continuer à vivre ?
Ah oui parfaitement, moi j’y crois. J’ai parfois du mal à suivre certains, mais je suis prêt à faire l’effort. N’oublions pas que ce fut déjà le cas par le passé, par exemple avec Hendrix. Il est parti d’un blues un peu primaire pour faire une musique complètement sidérale et extraordinaire qui a plu à un jeune public et qui continue à vivre aujourd’hui. Plus récemment j’ai vu des jeunes, les North Mississippi All Stars, les fils de Jim Dickinson, qui font une musique à la fois psychédélique qui se réfèrent pas mal à ce que faisaient Grateful Dead ou justement les Cream à une autre époque tout en invitant certains vieux bluesmen avec eux et en gardant intact une pureté de ce qu’ils font. C’est intéressant. Il y a ces NuBlues anglais aussi, et j’ai entendu un groupe louisianais qui mélange rap et zydeco. Ah il y a quelque chose dans l’air en tout cas où l’on retrouve à la fois les racines et en même temps la musique d’aujourd’hui. Je pense que c’est jouable, de temps en temps. Ça me rappelle une anecdote de mon émission : il y avait le jeune guitariste Kenny Wayne Shepherd avec un de ses musiciens. Ils ont joué un de leurs morceaux et, afin de pouvoir jouer avec eux, je leur ai demandé par exemple un vieux « Muddy Waters » et bien ils en étaient incapables ! Ils ne connaissaient aucun titre. J’ai été très surpris et je me suis dit qu’il y avait du boulot de mémoire à faire.

Justement quels conseils donnerais-tu à un jeune groupe ?
J’aurais envie de leur dire deux choses : d’abord il faut faire de la scène, le plus possible, mais aussi musicalement de ne pas se couper des racines, d’explorer tout ce qui est traditionnel et de s’y faire les dents, mais en même temps de trouver sa personnalité et une originalité, qui vous différencie des milliers d’autres, et ça ce n’est pas facile du tout.

Comment regardes-tu le monde du blues qui s’active autour de toi ? Comme un grand frère amusé ou as-tu encore envie de mouiller ta chemise ?
Oh j’ai encore envie de mouiller ma chemise mais c’est vrai avec plus de recul. Par exemple je suis assez déçu du fait que lorsque je présentais des animations blues dans les écoles, j’étais débordé par la demande, il y en avait trop ! Et maintenant, parce que les budgets ne sont plus là, il n’y en a presque plus ! Pourtant je continue à proposer mes services. Mais peut-être y en a-t-il d’autres qui le font ? Il faut peut être savoir passer le relais. En tout cas, j’ai encore la tête qui fourmille de plein d’idées et de projets !

Cet album ‘Capturé Live’ ne serait-ce pas aussi la preuve que tu es toujours là, bien vivant, et que cette musique qui t’a fait vivre, tu l’aimes encore, que tu es prêt à rebondir.
Oui, c’est tout à fait ça, une façon de dire aux gens « voilà ce que j’ai fait jusqu’à présent. Je suis prêt ». Maintenant la balle est dans le camp des décideurs. Moi je suis prêt, j’ai plus de guitares qu’avant, j’ai encore plus de titres et toujours plein d’idées..

Mais quand on fait un bilan, souvent on en profite pour tourner une page…Vers quoi aurais-tu envie d’aller maintenant ? Y a-t-il encore des choses que tu n’as pas explorées et que tu aurais envie de faire ?
Ces derniers temps j’ai vécu une période très acadienne, avec immersion complète dans le blues de cette région, voyages, disque, mais finalement c’est assez restreint. Maintenant j’aimerais revenir vers le blues, plus traditionnel, aussi plus moderne, bosser la guitare et le chant. Quand j’entends Eric Bibb par exemple, je trouve qu’il fait des choses extraordinaires avec une technique de la main droite que beaucoup de guitaristes doivent lui envier !

Interview réalisée le 23 mai 2005 par Cédric Vernet et Francis Rateau

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